Il faudrait être un romancier très culotté pour appeler Tony la Craque le chef d’une bande de tueurs à gages et baptiser la Barbie son cousin germain, qui se consacre lui aussi au lucratif négoce consistant à couper des têtes du côté sud du Río Grande. Si en plus, au cours du roman, apparaît un rustaud que tout le monde appelle El Pozolero en raison de son habileté à transformer en pozole – soupe épaisse de maïs, de viande et de piment – les narcotrafiquants rivaux et que, deux pages plus loin, l’écrivain place le dialogue qui suit entre un policier fédéral et une reine de beauté qui se fait accompagner par sept types bardés de fusils d’assaut, de pistolets et de milliers de dollars tout frais…
«Où allez-vous, mademoiselle ?
— En Colombie, monsieur l’agent, faire des courses.»
… Si, enfin, l’écrivain très culotté a l’idée d’assembler tous ces éléments et de les offrir au public agrémentés de fusillades interminables, d’escadrons de policiers, de la dose habituelle de politiciens corrompus et d’un épisode où un conseiller antirapts d’origine américaine est enlevé quelques minutes après avoir donné une conférence devant un groupe de patrons de la ville de Saltillo – précisément sur les moyens d’éviter les enlèvements –, le lecteur abasourdi serait en droit de penser que l’écrivain en question devrait de toute urgence changer de camello (chameau) ou de «narcodétaillant», comme on appelle au Mexique les petits revendeurs de drogue.
Mais non. C’est la réalité du Mexique et de sa frontière avec les Etats-Unis en particulier. Car tout ce qui précède est arrivé cette année avec un irréalisme que seule la réalité peut se permettre.
Mendoza et Pérez-Reverte. Une nouvelle forme de fiction – la narcolittérature – se nourrit et se renforce des éléments de cette incroyable réalité. Ses représentants les plus populaires sont deux écrivains, l’un mexicain, l’autre espagnol, amis et tous deux admirateurs des Tigres del Norte et des Tucanes de Tijuana, ces groupes de corrido, la musique traditionnelle du nord du pays, qui mettent en chanson les exploits des narcotrafiquants de la région: Elmer Mendoza avec El amante de Janis Joplin (L’amant de Janis Joplin, 2003) ou Balas de plata (Balles d’argent, 2008), et Arturo Pérez-Reverte avec La reine du Sud (Seuil, 2004) – que l’on continue à rééditer six ans après sa publication en espagnol – ont donné une consistance littéraire à ce qui se passait depuis longtemps dans la rue, mais que seuls les chanteurs de corridos avaient osé élever au rang de culture.
La frontière comme héroïne. C’est sans doute pourquoi, lors du Salon du livre de Guadalajara, à l’automne 2008, Pérez-Reverte a voulu rendre hommage aux Tigres del Norte, les introduire au cœur de la littérature et les honorer publiquement en proclamant: «Un pays comme le Mexique se comprend mieux en écoutant les Tigres del Norte qu’en lisant les intellectuels les plus brillants ou les romanciers les plus célèbres. La réalité de ce pays est tendre et violente, dure et familière, tragique et heureuse, et le narcocorrido du Nord est ce qui la définit le mieux. Elmer Mendoza et moi-même sommes de piteux écrivains qui avons besoin de cinq cents pages pour narrer ce que les Tigres del Norte racontent en trois minutes et demie.»
Cette déclaration sonna comme le coup d’envoi d’une véritable course: depuis une année, les romans sur le narcotrafic ne cessent de prendre plus de place dans les librairies mexicaines et espagnoles. Chaque mois apparaissent de nouveaux auteurs, de jeunes écrivains de la frontière quasiment inconnus du grand public. Mais les plus grandes plumes du pays ne sont pas en reste, qui offrent elles aussi leur interprétation de cette époque si violente de l’histoire du Mexique. Dans le prologue de son dernier roman, La voluntad y la fortuna (La volonté et la fortune, non traduit), Carlos Fuentes fait parler une tête coupée: «Voici ma tête coupée, perdue comme une noix de coco au bord de l’océan Pacifique, sur la côte mexicaine du Guerrero.»
L’ampleur du phénomène est telle que nombreuses sont les librairies mexicaines où la littérature sur le narcotrafic représente déjà rien moins que 40% des ventes.
Tiré du magazine Books janvier-février 2010 intitulé Tour du monde des best-sellers.
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