La communauté internationale a donc frappé. Depuis samedi 19 mars, ses avions pilonnent les positions des troupes du colonel Kadhafi, alors que les combats entre insurgés et fidèles du boucher de Tripoli font rage un peu partout en Libye.
La fin de l’histoire? Pas sûr. Car l’intervention voulue par l’ONU est à haut risque. Le monde a encore en mémoire le bourbier irakien. Le temps presse donc pour les Occidentaux qui mènent la coalition. Combien de temps Kahdafi pourra-t-il tenir? Qui après lui? Quels sont les vrais objectifs de la coalition? L’intervention en Libye met-elle un terme au printemps arabe? Notre analyse.
Le colonel est un habitué des guerres d’usure avec la communauté internationale, lui qui a passé une bonne partie des 42 ans de son règne au ban des nations. En fait, le financier du terrorisme dans les années 80 et 90 n’a retrouvé grâce aux yeux des Occidentaux qu’au début des années 2000.
Sentant qu’il pourrait finir comme Saddam Hussein, au bout d’une corde, le boucher de Tripoli a alors joué la carte de l’apaisement.
L’ennemi public international, que les Anglais, les Français et les Américains ont tenté d’assassiner à de multiples reprises, met fin à son programme de destruction massive. Il paie une facture de deux milliards de dollars pour solder les comptes de l’attentat de Lockerbie qui avait causé la mort de 270 personnes en 1988. Puis il ouvre son pays aux compagnies pétrolières.
C’est le temps béni où Kadhafi se fait inviter à Paris et le président Sarkozy tente, mais en vain, de lui vendre les mêmes Rafale qui bombardent aujourd’hui ce colonel sans armée dont l’aviation est clouée au sol.
Mais n’attendez pas pour autant que Kadhafi sorte le drapeau blanc. La Libye, c’est lui. Il y mourra et emportera avec lui son peuple, a-t-il promis. Vaines paroles? Pas vraiment.
Kadhafi qui a pu faire ses emplettes dans les usines d’armement occidentales ces dernières années a de la munition. Ses stocks d’armes sont pleins à craquer. Il aurait aussi au moins trois mois de réserve de carburant et de nourriture. Mais surtout, il peut compter sur ses mercenaires, en provenance d’Europe, de Serbie et d’Ukraine, mais aussi d’Afrique, notamment du Sahel. Très bien payés, ils se battent sans états d’âme.
Il a également à sa disposition sa légion, dont sa 32e brigade et ses 4000 hommes. Commandé par Khamis, ce fer de lance de la contre-révolution tient le choc des frappes. Très bien équipée avec ses chars T-90 et ses hélicoptères Chinook, elle est aussi très bien entraînée par des instructeurs russes.
Sa spécialité: la guérilla urbaine. Et c’est exactement ce que les pro-Kadhafi appliquent aujourd’hui. Ils se terrent au sein de la population civile, dans les villes, rendant difficile, voire impossible tout bombardement efficace par les avions de la coalition.
Reste que Kadhafi est prudent. Depuis les premières frappes, il a disparu des écrans. Est-il toujours terré dans son bunker suisse de Bab Al-Azizia, au centre de la capitale? A-t-il quitté Tripoli pour son fief de Sebha, au beau milieu du désert, où il dispose d’une base militaire puissante? Ou alors est-il en train de négocier son départ à l’étranger avec sa famille, notamment en Russie, en échange de la paix?
Ce qu’il y a de certain, c’est que le colonel a encore beaucoup d’argent, malgré le gel de ses avoirs, et qu’il possède encore de nombreux fidèles, surtout dans les comités révolutionnaires. Il peut également s’appuyer sur le Tchad et l’Algérie. Et, dernière carte pour contrer la coalition: les otages étrangers. La Suisse peut en témoigner. Dans ce domaine, Kadhafi est un maître...
La mission de la coalition est définie par la résolution 1973 votée par le Conseil de sécurité de l’ONU. Oui à des frappes aériennes «pour protéger les civils», oui à une interdiction de vol dans l’espace aérien libyen, mais non à une intervention terrestre et, surtout, non à l’élimination politique ou physique de Mouammar Kadhafi.
C’est pourtant un des objectifs des Français, des Anglais et des Américains. «La position américaine est que Kadhafi doit partir», a d’ailleurs tonné lundi 21 mars le président américain Barack Obama.
Voilà qui justifie les attaques sur les centres de commandement libyen ou encore sur la résidence-caserne du colonel dans le sud de Tripoli. Le message de l’alliance est clair: les Occidentaux veulent tourner la page Kadhafi.
Ont-ils le choix? Pas vraiment. Si la coalition n’était pas intervenue pour stabiliser les fronts, la révolte en Libye pourrait très bien se transformer en guerre civile. Il pourrait y avoir alors une Somalie aux portes de l’Europe.
Au pouvoir, Kadhafi utiliserait également l’immigration clandestine, la piraterie et le terrorisme comme moyens de pression sur ses anciens partenaires occidentaux. On comprend dès lors mieux l’empressement de Sarkozy. Mais ce n’est pas tout.
Si le président français compte sur une intervention victorieuse en Libye pour remonter dans les sondages et pour sauver sa présidence, il vise également à assurer l’accès à l’or noir libyen pour les compagnies pétrolières de son pays.
L’enjeu est de taille. Ces cinq dernières années, les Occidentaux ont investi plus de 20 milliards de dollars dans ce domaine en Libye. Et le gâteau, avant la révolte du 15 février, promettait d’être succulent: plus de 80 milliards de dollars ces 20 prochaines années. Un gâteau qui aiguise également l’appétit des Chinois et des Indiens.
Après avoir massacré sa population, «Kadhafou», comme le surnomment les insurgés, n’est plus l’homme de la situation. Mais qui peut lui succéder? Le conseil de transition de Benghazi? L’opposition libyenne à l’étranger? Ses proches qui ont fui dernièrement sa folie destructrice? Les insurgés? Les Frères musulmans libyens? Les djihadistes qui avaient pris les armes dans les années 90?
Actuellement aucune force n’est en mesure de prendre le relais. Ni les insurgés totalement désorganisés malgré l’aide discrète apportée par des officiers de l’armée égyptienne. Ni les proKadhafi qui ne retourneront jamais leurs armes contre leur Guide. Ni la majorité silencieuse qui compte les morts sans pouvoir sortir de chez elle. Ni le petit-fils du roi Idris Ier, Mohammed al-Sanusi qui rêve, depuis Londres, de retrouver ce trône disparu.
Et c’est justement ce vide du pouvoir, voulu par Kadhafi, qui inquiète les Occidentaux. Ils savent qu’ils doivent former à toute vitesse une élite, seule capable de reprendre les rênes d’une Libye nouvelle. Mais il n’y a personne.
En outre, la tâche est immense. Tout est à reconstruire, Kadhafi ayant incarné à lui tout seul l’Etat, mais aussi le futur. En 40 ans de règne, il a tout détruit sauf une identité nationale forte et l’islam sunnite, alternative à la pensée verte du Guide, un mélange de léninisme, de marxisme, de capitalisme…
L’islam, futur ciment d’un pays que certains voudraient diviser entre la Tripolitaine, la Cyrénaïque et le Sud désertique. Etrange retournement de l’histoire, 10 ans après les attentats du 11 septembre 2001...
Le vent de la révolte arabe se perdra-t-il dans les tempêtes libyennes? Le président algérien Bouteflika, le roi du Maroc, les émirs du Golfe, le roi d’Arabie saoudite l’espèrent. Et l’intervention de la coalition leur donne un bol d’air bienvenu.
Aujourd’hui, les mots démocratie, Facebook, dignité ne défilent plus sur les écrans d’Al Jazeera. Ils sont remplacés par guerre, missiles et ingérence. Fini le parfum du jasmin. Place à l’odeur de la mort. Aujourd’hui, la rue arabe ne parle plus d’ailleurs de changement de régime, mais elle craint une invasion terrestre de la Libye par les Américains, les Français et les Anglais.
Le printemps arabe est-il terminé pour autant? Pas du tout. L’envie de démocratie est trop forte. Le tsunami provoqué par Mohamed Bouazizi, le jeune Tunisien qui s’est immolé par le feu en janvier 2011, ne devrait donc pas s’arrêter en si bon chemin.
Le Yémen pourrait chasser cette semaine encore son président de 30 ans Ali Abdullah Saleh. La contestation gagne le sud de la Syrie et aurait déjà fait des dizaines de morts. A Bahreïn, rien n’est réglé malgré la répression sanglante de ces derniers jours. Et une première manifestation a eu lieu dimanche à Ryad malgré une forte présence policière et un plan pharaonique d’aide sociale. Le roi Abdallah va mettre 70 milliards de dollars sur la table pour «acheter» le calme de ses 28 millions de sujets.
Les dominos continueront donc de tomber, de manière plus violente probablement. Jusqu’en Chine?
En chiffres
300 000
Quelque 300 000 personnes ont fui les violences en Libye. Le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés s’attend à ce que 1500 à 2500 personnes continuent d’en faire autant chaque jour.
8000
Le nombre d’insurgés tués depuis le début de la révolte contre le régime de Mouammar Kadhafi, le 15 février. Estimation fournie dimanche 20 mars par les rebelles.
650 000
dollars, le coût d’un missile Tomahawk. Au cours du week-end du 19 au 20 mars 2011, les forces américaines en ont lancé pas moins de… 112 sur la Libye.
Frappes sur la Libye : les arrière-pensées des coalisés
La France
La France a été le premier pays à soutenir une intervention armée et à reconnaître le «gouvernement» mis en place par les insurgés. Paris ne souhaite pas voir l’OTAN s’impliquer, soucieux de ne pas brusquer les alliés arabes.
Nicolas Sarkozy a dit avoir pris ses responsabilités «devant l’histoire», mais il réinvente le droit d’ingérence que son adversaire Dominique de Villepin avait fustigé en Irak, et il répond aux injonctions du médiatique Bernard-Henri Lévy.
Il incarne le messianisme français des droits de l’homme, et se profile ainsi en vue de la présidentielle de 2012.
La Grande-Bretagne
Principale victime avec les Etats-Unis de l’attentat de Lockerbie, Londres a une revanche à prendre. Le premier ministre David Cameron cherche à se démarquer de son prédécesseur Tony Blair qui, en 2009, a fait libérer l’auteur de l’attaque, et s’est souvent rendu auprès de Kadhafi.
Cameron veut éviter une répétition du fiasco irakien ou afghan, qui a valu aux Britanniques de passer pour le «caniche» des Américains.
Le premier ministre pourrait avoir voulu s’acheter une image de défenseur des droits de l’homme à peu de frais, tant l’intervention paraissait improbable. Il serait désormais pris au piège, ce qui expliquerait son envie de voir l’OTAN reprendre la main.
L'Allemagne
L’Allemagne s’est abstenue lors du vote de la résolution 1973, peinant à cause de son passé à s’afficher en va-t-en-guerre malgré son envie d’entrer au Conseil de sécurité de l’ONU.
Le ministre des Affaires étrangères Guido Westerwelle s’est profilé comme un opposant aux frappes. L’approche des élections régionales n’y serait pas pour rien: l’élu se souvient que Gerhard Schröder avait sauvé sa peau de chancelier en s’opposant à la guerre en Irak.
L'Italie
Pays européen qui a le plus d’intérêts économiques en Libye (un tiers de son pétrole en provient), l’Italie s’est dès le départ opposée à une intervention armée, mais a mis à disposition des coalisés ses bases aériennes.
Une phase délicate pour Silvio Berlusconi qui s’est voulu l’ami de Kadhafi et a soldé le passé colonial. Rome redoute le débarquement de milliers de réfugiés sur l’île de Lampedusa une fois que le verrou mis en place par la Libye aura sauté.
La Ligue Arabe
La Ligue arabe joue un jeu trouble. Après avoir soutenu l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne, l’organisation a revu sa position une fois les premières bombes tombées.
Son président Amr Moussa – qui songe à la présidentielle égyptienne – a déclaré qu’il fallait éviter de «bombarder des civils». Une rencontre avec le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon a permis d’aplanir les divergences.
Les Etats arabes redoutent une répétition de l’Irak et s’opposent fermement à toute présence de soldats étrangers sur sol libyen. L’Algérie et la Syrie y sont particulièrement hostiles.
Les Etats-Unis
Les Etats-Unis ont rejoint le camp des va-t-en-guerre à reculons, après s’être assurés du soutien de la Ligue arabe. Favorables à une intervention sous commandement de l’OTAN, ils veulent éviter d’ouvrir un nouveau front dans un pays arabe, toujours embourbés en Irak et en Afghanistan.
Obama a dit vouloir se retirer «dès que le premier assaut aura affaibli les défenses aériennes de Kadhafi».
La Chine et la Russie
La Chine et la Russie se sont abstenues lors du vote. Vladimir Poutine a fustigé une nouvelle «croisade» occidentale, ce que le président Dmitri Medvedev a aussitôt critiqué, soucieux de ne pas se mettre les Etats-Unis à dos.
Pékin a déploré une intervention aux contours flous. Absents du sommet de Paris, la Chine et la Russie sont engagées dans des luttes armées sur leur territoire (au Xinjiang ou en Tchétchénie) et craignent de créer un précédent qui pourrait se retourner contre elles.
La Turquie
Elle aussi absente lors du sommet de Paris, soucieuse de ne pas perdre son leadership auprès de l’opinion publique arabe, la Turquie s’est dès le départ distanciée d’une intervention armée, a fortiori si elle intervenait sous commandement de l’OTAN, dont Ankara est pourtant l’un des membres fondateurs.
Les échanges économiques avec la Libye sont importants: la Turquie a dû évacuer 25 000 de ses travailleurs.
Dans la ville assiégée de Misrata
"Kadhafi nous oblige à vivre comme des rats"
Makhlouf vit terré depuis dix jours dans sa maison du centre de Misrata, troisième ville de Libye à 200 kilomètres à l’est de la capitale Tripoli.
Tout juste si ce commerçant peut sortir une fois par jour sur le toit ou dans le jardin de sa propriété. «On n’en peut plus, raconte ce père de famille à l’autre bout du fil. Même quand il n’y a plus de tirs d’armes à feu et plus de bombardements, nous continuons à entendre comme un bourdonnement dans nos oreilles.
Mes enfants me demandent tout le temps quand ce cauchemar va s’arrêter. Je ne sais pas quoi leur répondre. Nous sommes pris au piège. Si nous nous aventurons dans les rues, c’est la mort assurée. Des snipers postés sur les toits des immeubles de cette cité balnéaire tirent sur tout ce qui bouge.»
Qui sont-ils? «Je ne pourrais pas vous dire s’il s’agit de l’armée ou des mercenaires. Nous ne savons pas qui contrôle quoi dans cette ville qui est devenue un énorme champ de bataille. Il y a des centaines de morts.»
Tout a basculé très rapidement le 17 février dernier, jour de révolte, poursuit Makhlouf. «Nous avons pu rassembler un peu de nourriture. Nous savions que les comités révolutionnaires de Kadhafi allaient réprimer très durement les manifestations.
Depuis, c’est l’horreur. Nous manquons de tout. De nourriture, d’eau, de médicaments. Il n’y a plus d’électricité. Kadhafi veut nous faire mourir à petit feu. Nous ne mangeons qu’une fois par jour. Tout est rationné. Je crains le pire. J’ai peur que les forces de Kadhafi tuent tous les habitants de la ville, maison par maison, comme il l’a promis.»
Rien que le fait de témoigner par téléphone peut lui valoir la mort. «Mais il faut que le monde sache. Kadhafi nous oblige à vivre comme des rats. Nous nous réjouissons de l’intervention internationale, même si nous avons peur que les bombes des occidentaux nous tuent.»
Moundir, lui, dompte les balles des tueurs de Kadhafi. A sa manière. «Je viens de recevoir une kalachnikov», témoigne cet adolescent de 19 ans, qui adore les jeux vidéo... de guerre.
Cette arme me servira à me défendre. Peut-être. Mais moi, je préfère utiliser mon téléphone portable pour envoyer des images au monde. Je veux montrer toutes les destructions, les morts. Kadhafi est un fou. Il a même bombardé les mosquées où des blessés se faisaient soigner. Ses hommes tirent sur les ambulances. Les hôpitaux sont pleins. Ils manquent de tout à cause du blocus.»
Moundir n’est pas le seul de sa famille à passer son temps au front. Ses frères, ses cousins, tentent eux aussi de tenir la ville. «Mon rêve est de mourir en martyr», dit-il alors que, en arrière-fond, résonnent les tirs de mortiers et d’armes à feu.
L’enjeu est de taille pour les Kadhafi. C’est par le port de Misrata, l’un des plus grands du pays, que transite le ravitaillement de Tripoli. Raison pour laquelle le colonel a sorti la grosse artillerie. «Il a même affirmé que Ben Laden tenait la ville.
Mais “Kadhafou” a beau s’acharner sur nous. Nous tiendrons. Vivement que les Occidentaux le tuent avec leurs bombes», conclut Moundir avant de repartir au combat.
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