En 2010, la crise économique ira s’atténuant aux Etats-Unis et en Europe, sans qu’on puisse espérer une vive reprise. Tandis que l’Asie émergente, Chine, Inde, Corée du Sud, devraient nous stupéfier par leurs taux de croissance. Cela s’explique. En Asie, gouvernements et entrepreneurs ont su faire bon usage de la crise; en Occident, on a préféré en masquer les causes et tempérer les effets sociaux.
Ainsi aux Etats-Unis, avant même la bulle immobilière, il était évident que certaines industries n’avaient plus de raison d’être sur le territoire national – l’automobile en particulier – et que dans le secteur financier, à la faveur de la spéculation, s’étaient développées des activités sans fondement et des institutions boursouflées. Le bon usage de la crise aurait exigé que le Gouvernement américain laisse la «destruction créatrice» faire son œuvre, obligeant l’industrie automobile et les banques, «too big to fail», à se restructurer ou à disparaître: de nouveaux entrepreneurs auraient pris le relais et introduit des innovations qui, à ce jour, ne trouvent pas le crédit nécessaire à leur lancement.
Le gouvernement Obama a préféré calfeutrer les brèches, se portant au secours de ceux-là mêmes qui avaient provoqué la panique. Soit pour des raisons électorales, soit parce qu’on estimait, à la Maison-Blanche, que la non-intervention aurait conduit à un désastre social. Ces politiques de «relance», c’est-à-dire de sauvetage de l’ancien, ont été financées à crédit: dettes que les contribuables devront rembourser.
Dès 2010, les conséquences de cet endettement public seront évidentes: les impôts augmenteront et le crédit aux entreprises restera rare et cher. Ce modèle, dit néo-keynésien, – que l’Occident tout entier a suivi – aura-t-il apporté, en 2009, quelques bienfaits? On ne le sait pas: tous les gouvernements ont adopté la même recette, il n’y a pas eu de contre-modèle. Des bienfaits pas évidents, mais une pathologie claire: l’Occident, surendetté, connaîtra au mieux une croissance lente, peu de créations d’emplois et peu d’innovations significatives.
Devrait-on alors évoquer un basculement de l’axe du monde de l’Atlantique vers le Pacifique? Cette métaphore un peu ressassée nous hantera en 2010, mais elle restera superficielle.
Oui, l’Asie a mieux géré la crise que l’Occident: aucun Etat ne s’est endetté au-delà du raisonnable, pas plus pour «créer des emplois» que pour sauver des incurables. On m’objectera que l’absence de démocratie en Chine permet au Parti communiste d’être plus ultralibéral que les Occidentaux tributaires de l’opinion publique. Mais, en Corée du Sud, le pays le plus démocratique d’Asie, le gouvernement de Lee Myungbak est tout aussi fidèle au libéralisme économique: il a apporté une aide provisoire à ceux que la crise menaçait de chômage ou de misère, mais s’est abstenu de créer un Etat providence qui entraverait les entreprises sud-coréennes.
Mais on sait, en Asie, qu’une bonne économie ne suffira pas à rattraper le retard sur l’Occident. L’avance technique et scientifique de l’Occident, en particulier aux Etats-Unis, laisse l’Asie dépendante malgré son taux de croissance. La Chine et l’Inde restent des sous-traitants; seule la Corée du Sud, plus innovante, commence à être autonome (voyez Samsung).
Crise ou pas crise, le siècle restera occidental et plus particulièrement américain aussi longtemps que l’Asie ne concevra pas de produits, des services et aussi des «valeurs» made in China ou in India. Le smartphone ou la trithérapie restent de conception occidentale, même s’ils sont «assemblés» et consommés en Asie. Il n’existe pas en Asie, pas encore, pas plus en 2010 qu’en 2009 – en 2030 je ne sais pas – l’équivalent de Harvard ou des Ecoles polytechniques fédérales. Les universités de ces pays s’évertuent à rapatrier leurs étudiants partis et leur demandent de créer des départements d’enseignement et de recherche capables de rivaliser avec l’Occident: c’est la bonne démarche, mais ce sera une longue marche.
En 2010, l’Asie s’emploiera aussi à surmonter deux autres handicaps, celui des valeurs et ses propres divisions.
L’avantage persistant de l’Occident tient à l’universalité de ses valeurs: démocratie, droits de l’homme, égalité des sexes, laïcité. Un universalisme proclamé, imposé (par la force, par la propagande, par les médias) ou réel? On ne doute pas, en Occident, que nos normes valent pour toutes les civilisations.
En Asie? On en discute plus ouvertement que naguère. Au Japon, un nouveau gouvernement invoque plutôt l’harmonie que le progrès, un principe confucianiste à la place ou en plus – on ne le sait pas encore – des codes occidentaux. Les dirigeants chinois font valoir, à usage domestique autant que pour l’exportation, que l’autoritarisme éclairé et le capitalisme dirigé valent autant, sinon mieux, que le «désordre démocratique», et le «capitalisme sauvage» made in USA. Les Indiens et les Coréens sont ambivalents, attachés à leur singularité démocratique en Asie, mais désireux de ne rien perdre de leur capital culturel. En Corée du Sud particulièrement, on débattra toujours plus, à l’approche du G20, des «valeurs asiatiques» sans qu’elles soient aisées à définir.
Ce qui restera aussi une faiblesse pour l’Asie, c’est la méfiance réciproque: la Chine est perçue comme menaçante, le Japon comme un impérialisme non repenti, les deux Corées restent loin d’une réconciliation et plus loin encore d’une réunification. Taiwan se vit comme un Israël assiégé. L’Indonésie, les Philippines, l’Inde sont fragilisées par le terrorisme islamique et les dissidences ethniques. Si ces conflits ne dégénèrent pas en guerres ouvertes, c’est au bout du compte parce que l’Occident est, en Asie, l’ultime gardien de paix.
L’Asie montera en puissance en 2010, mais restera dans la mouvance de l’Occident. Au-delà, nul ne sait.?
En Asie, gouvernements et entrepreneurs ont su faire bon usage de la crise.
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