Le marché de l’art helvétique est un peu particulier. Il a son public, essentiellement constitué de collectionneurs suisses (longtemps 90%, aujourd’hui 80%, selon Hans-Peter Keller, spécialiste de Christie’s), et ses artistes stars.
Ces derniers se nomment Ferdinand Hodler, Félix Vallotton, Albert Anker, Cuno Amiet et, plus récemment, Giovanni Giacometti dont les très beaux tableaux se négocient en centaines de milliers, voire en millions de francs.
Il compte aussi des acteurs de second plan, des créateurs restés à des prix relativement accessibles, mais qui peuvent soudain venir jouer dans la cour des grands. Ce fut le cas, en 2007, du Vaudois Ernest Biéler (1863-1948), figure clé de l’école de Savièse, connu pour son style linéaire et ses célèbres têtes valaisannes.
Une vision idéalisée de la vie et des traditions paysannes qui lui valut d’être parfois considéré comme le Anker de la Suisse romande, même s’il y a, chez lui, quelque chose de plus rugueux, de moins sentimental.
En 2007 donc, surprise, Trois Valaisannes d’Ernest Biéler, une tempera sur carton avec cadre original de 1923, est adjugée chez Christie’s pour 1,02 million (elle était estimée entre 450 000 et 650 000 francs). Un record absolu!
Quelques mois plus tard, chez Sotheby’s cette fois, 37 œuvres de diverses époques du même peintre provenant d’une collection privée vaudoise sont mises aux enchères. Toutes sont vendues, pour une somme totale de plus de 2,6 millions de francs.
Parmi elles, Trois jeunes filles de Savièse, une aquarelle sur papier de 1920, part pour 601 000 francs alors qu’elle était estimée entre 300 000 et 400 000 francs. Depuis, la cote de Biéler n’a, semble-t-il, pas trop souffert de la crise.
Pour le confirmer, il faudra toutefois attendre le 5 décembre: neuf œuvres du peintre, dont trois particulièrement intéressantes, seront alors mises en vente à Zurich chez Christie’s.
Une belle et riche rétrospective. Avant cela, rendons-nous à Berne où nos fameuses Trois jeunes filles de Savièse font de nouveau l’actualité. En costume traditionnel et fichu, elles trônent en couverture du catalogue de l’exposition «Ernest Biéler.
Réalité rêvée» mise sur pied conjointement par le Kunstmuseum de Berne et la Fondation Gianadda de Martigny (qui l’accueille dès le 1er décembre). Confiée à Ethel Mahier – la grande spécialiste de l’artiste qui prépare actuellement son catalogue raisonné – cette belle et riche rétrospective se refuse à choisir dans l’œuvre de Biéler, comme on l’a trop souvent fait.
Présentant aussi bien les débuts parisiens que les travaux tardifs, elle nous rappelle qu’il a créé des vitraux, des fresques, des meubles et même conçu les costumes, les chars et les décors de la Fête des vignerons de 1927.
Pour la première fois, en outre, on peut y revoir côte à côte, entièrement restaurés, ses deux chefs-d’œuvre symbolistes: Les feuilles mortes et Les sources. Un grand moment d’émotion!
Collectionneurs et marché. Le catalogue, lui aussi, nous réserve des surprises. Elles concernent la biographie de l’artiste et la réception de son œuvre.
Passant de l’art en vogue dans les salons parisiens d’avantgarde aux motifs typiquement helvétiques, Ernest Biéler sut en effet gérer avec une grande habileté ses rapports avec le marché et s’adapter aux goûts des collectionneurs.
Très vite, par ailleurs, les musées s’intéressent à son travail comme en témoigne Devant l’église de Saint-Germain à Savièse, une très belle toile de 1886, audacieuse dans ses choix chromatiques, préfigurant le goût de l’artiste pour les types de personnages plutôt que pour les individus.
Quand il la peint, Biéler n’a que 23 ans. Or, elle lui est achetée, avant même d’être terminée, par le conseiller d’Etat vaudois Eugène Ruffy pour le Musée des beaux-arts de Lausanne.
Ernest Biéler ne se trouve jamais où l’on croit. Il est par excellence l’homme des paradoxes et des ambivalences. Tout naturellement, pour avoir si bien incarné le monde rural saviésan, on l’imagine Valaisan et catholique. Il est en réalité Vaudois, protestant, mourra en 1948 à Lausanne et sera enterré au cimetière Saint-Martin à Vevey.
Et c’est à Rolle qu’il naît en 1863 dans une famille bourgeoise qui s’installe ensuite dans la capitale vaudoise. Son père est vétérinaire et sa mère, fille d’un diplomate polonais, enseigne la peinture florale.
Elle deviendra son premier professeur. Très doué, et peu scolaire, le jeune Ernest rêve de devenir artiste. A 17 ans, il part pour Paris où il commence sa formation à l’Académie Julian.
Avec une extrême aisance, il va alors produire «de l’art à partir de l’art». Cet artiste qui, dans sa phase réaliste, n’évoluera quasiment plus, fait preuve, à ses débuts, d’une extrême instabilité.
«Dans ses premiers travaux, la position de Biéler est celle d’un interprète qui, non seulement sait adapter avec virtuosité les styles en vogue à son époque, mais sait aussi les fusionner de façon créative», relève Matthias Frehner, dans le catalogue.
Le directeur du Kunstmuseum de Berne analyse ensuite comment il peint, à 22 ans, son Portrait de Nathalie Biéler, sœur de l’artiste, un morceau de bravoure s’inspirant à la fois d’Edouard Manet et d’Albert Anker.
A la même époque, le peintre découvre Savièse, y réalise quelques esquisses, mais sans renoncer à ses portraits mondains et tout en se passionnant pour le symbolisme.
Le Biéler des têtes valaisannes naît vers 1906. Il opte alors pour un nouveau style, dit graphique, caractérisé par un contour clairement défini et des aplats de couleurs. Il abandonne l’huile pour la gouache et la tempera. Les tissus, les cheveux et les barbes, la peau même parfois des modèles se transforment en un paysage aride et mouvant. Et l’effet décoratif se trouve encore renforcé par des cadres conçus par l’artiste lui-même et qui nous invitent à regarder les personnages et les scènes de la vie quotidienne comme au travers d’une fenêtre.
Chaque époque retient d’un artiste l’image qui lui convient. Longtemps, les amoureux du folklore n’ont voulu voir en Biéler que le chantre du Valais primitif et le porte-parole de l’école de Savièse. Depuis une dizaine d’années, toutefois, d’autres aspects ont été mis en évidence par les spécialistes.
Et l’exposition bernoise contribue encore à élargir notre perception de l’artiste, rappelant notamment que Biéler n’a finalement rien d’un peintre typiquement helvétique.
En attendant Orsay. Le marché va-t-il en profiter? La cote de Biéler continueratelle de grimper? Seules, les prochaines ventes permettront d’en juger. On peut toutefois penser que la dimension internationale d’un artiste et son inscription dans les grands courants de l’époque représentent un réel avantage quand il s’agit d’élargir le champ des collectionneurs potentiels.
Autre atout, la diversité longtemps occultée de Biéler qui, désormais, comme le reconnaît Stéphanie Schleining Deschanel chez Sotheby’s, «permet à ses œuvres d’intégrer des collections très variées». L’établissement d’un catalogue raisonné confère également une touche de respectabilité supplémentaire à l’artiste.
«Pour que leurs prix réellement s’envolent, il y a quelques années, Ferdinand Hodler et Cuno Amiet ont toutefois dû attendre que le Musée d’Orsay achète l’une de leurs toiles», relève un spécialiste de l’art suisse. Ernest Biéler aura-t-il un jour ce privilège?
«Ernest Biéler. Réalité rêvée»
Berne. Kunstmuseum. Jusqu’au 13 novembre.
Martigny. Fondation Pierre Gianadda. Du 1er décembre au 26 février 2012.
Prochaines ventes d’art suisse
Sotheby’s. Zurich, le 28 novembre. Pas de Biéler dans cette vente (il y en avait en mai 2011), mais des Anker et des Hodler.
Christie’s. Zurich, le 5 décembre. Neuf œuvres de Biéler sont proposées aux enchères, dont deux estimées entre 200 000 et 300 000 francs. Peintres suisses: les cotes grimpent
ERNEST BIÉLER
«Trois jeunes filles de Savièse», 1920. Vendu 601 000 francs le 27 novembre 2007 chez Sotheby’s Zurich. Estimation: 300 000 à 400 000 francs. Cette aquarelle sur papier marouflé sur carton figure sur la couverture du catalogue de l’exposition «Ernest Biéler. Réalité rêvée». Elle appartient à une collection privée.
FERDINAND HODLER
«Le Léman vu de Saint-Prex», 1901. Vendu 10,9 millions de francs, le 5 juin 2007 chez Sotheby’s Zurich. Estimation: 4 à 6 millions.
ALBERT ANKER
«Ecolière faisant ses devoirs», 1879. Vendu 5,6 millions chez Beurret & Bailly Auktionen à Bâle, le 18 juin 2011. Estimation: 1,2 à 1,5 million.
CUNO AMIET
«Winterlandschaft», 1908. Vendu 1,65 million à la Galerie Kornfeld & Cie à Berne, le 18 juin 2010. Estimation: 550 000 francs.
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