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Le collège Jean Vigo à Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis), dans la périphérie nord de Paris. L’établissement cumule les difficultés sociales et éducatives.
Photo Christophe Petit Tesson

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FRANCE
Enjeu symbolique de la présidentielle

Par Antoine Menusier - Mis en ligne le 25.01.2012 à 11:49

ÉCOLE. Le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, instauré par Sarkozy en 2007, perturbe de nombreux collèges. La gauche promet de recréer les postes supprimés. Plongée dans un établissement aux portes de Paris.

La porte du bureau de Claire Abisou, directrice du collège Jean Vigo à Epinay-sur-Seine, en banlieue parisienne, est toujours ouverte. Et lorsque Madame la principale, nom donné à sa fonction, se hasarde à la fermer, c’est comme une entorse à la doctrine. On frappe. Une élève vient lui annoncer une mauvaise nouvelle: «Philippe a fait un malaise, il est tombé de sa chaise.» Telle une urgentiste, la cheffe d’établissement se rend aussitôt dans la classe où l’incident s’est produit. De retour, elle paraît soulagée: «Ce n’est pas un évanouissement, il était juste mal assis sur sa chaise. En tombant, il s’est fait mal au coude.»

Avant de prendre la direction de cette école située en Seine-Saint-Denis, le fantasmatique 9-3, Claire Abisou était en poste à Argenteuil, dans le département voisin du Val-d’Oise. «C’est ici le plus difficile, clairement, confie-t-elle. Je le savais, même si j’étais en dessous de la réalité.» La cinquantaine, affichant une décontraction stricte, cette fonctionnaire de l’Education nationale maintient le cap: «Je ne suis pas désespérée du tout. Je sais pourquoi je suis là. J’essaie de mettre tout en œuvre pour améliorer le niveau scolaire.»

Le collège a exclu définitivement cinq élèves durant l’année scolaire 2010-2011. Parmi ces bannis, certains retournent sur le lieu de leur forfait. Tel cet adolescent placé dans une autre école dont il a été renvoyé une fois encore, et qui, ce jour-là, accompagné de sa mère, supplie qu’on veuille bien le reprendre.

Classé en zone d’éducation prioritaire (ZEP), un intitulé trompeur, Jean Vigo est un de ces établissements qui «cumulent les difficultés», sociales et éducatives. Construit dans les années 70 qui raffolaient du béton et des fioritures métalliques, entouré d’une grille armée d’un interphone filtrant les entrées, le collège est adossé au quartier d’Orgemont, d’où proviennent la totalité des 574 collégiens âgés de 10 à 15 ans.

Cette cité est une petite ville à elle seule, tout en immeubles de moyenne hauteur, à l’exception d’une tour. Le dernier recensement fait état de 12 340 habitants, un gros cinquième de la ville. La majorité des résidents est originaire du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. On compte aussi des Turcs et des Afghans. Le taux de chômage, refrain fatal, y est considérablement plus élevé que celui de la moyenne nationale, sans qu’on sache précisément à quoi s’en tenir.

LUNDIS NOIRS «Cela fait un peu plus d’un an que je suis arrivée à Jean Vigo et j’ai connu trois lundis noirs. Oui, à chaque fois, c’était un lundi, se souvient Claire Abisou. En octobre 2010, lors d’un blocus contre une réforme du lycée, une voiture en feu a été précipitée sur le parking des profs, juste à l’entrée du collège. En janvier 2011, un jeune de chez nous qui était sorti de l’établissement après un échange de textos, a été battu à coups de bâton par des jeunes qui n’étaient pas de chez nous.» Enfin, il y eut cette intrusion d’une mère d’élève dans la cour. Elle tenait un couteau et cherchait à s’en prendre au collégien qui, disait-elle, avait fait du mal à sa fille. La police est intervenue et l’a maîtrisée. «La prégnance du quartier sur le collège est forte», résume la principale.

Comme tant d’autres établissements scolaires en France, Jean Vigo est confronté à la baisse des effectifs des professeurs et personnel de l’encadrement, assistants pédagogiques et surveillants. Lui qui comptait 27 classes en 2010 en a perdu une à la rentrée de 2011, épousant en cela la tendance nationale qui aura vu la suppression de 60 000 postes d’enseignant depuis l’introduction, en 2007, à des fins d’économies, de la règle du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite.

Dimanche 22 janvier, dans sa première grand-messe de candidat socialiste à l’élection présidentielle d’avril-mai prochains, François Hollande a réaffirmé qu’il recréerait les 60 000 postes amputés par Nicolas Sarkozy. L’école, où la devise de la République française s’affiche tel un plébiscite souffreteux, sera l’une des principales batailles du scrutin, certainement la plus symbolique.

Le chef de l’Etat, soucieux d’apparaître comme force de propositions, entend renforcer l’autonomie des collèges et, dans le même temps, exige une présence plus soutenue des professeurs. En contrepartie, il promet à ceux qui gagnent une misère – 1500 euros nets par mois au début de leur carrière, 2700 quand sonne la retraite – une rémunération «considérablement augmentée».

LACUNES EN FRANCAIS La moyenne d’âge des enseignants, à Jean Vigo, est de 26 ans seulement. Trop basse, de l’avis de tous. L’équipe pédagogique pâtit d’un roulement annuel de 30% des postes. Beaucoup n’ont qu’un souhait: retourner là d’où ils viennent, dans un environnement qu’ils connaissent, supposé plus tranquille, la Normandie, la Bourgogne, la Franche-Comté ou encore l’Aquitaine. Suivant un barème de points, leur requête sera d’autant plus exaucée qu’ils auront choisi, pour leur premier poste, un établissement classé dans une zone géographique réputée difficile.

La principale a réuni trois professeurs dans son bureau: un de mathématiques, une d’histoire-géographie, un autre d’éducation physique et sportive (EPS). Ils tiennent à rester anonymes. Le prof de maths, la quarantaine, un vétéran, originaire du sud de la France: «J’enseigne depuis six ans à Jean Vigo. C’est un choix. Ce que je vis ne correspond pas à l’image terrible que donnent les médias de l’école. Certes, c’est fatigant, mais il y a ici une vraie remise en question de nos pratiques, on rencontre beaucoup d’élèves avec des profils différents.»

Sa charge, il la réserve aux politiques qui votent les restrictions budgétaires. «Il y a six ans, explique- t-il, nous étions sept profs de maths dans ce collège. Nous ne sommes plus que cinq. Or, nos élèves sont parmi ceux qui ont les plus grosses difficultés en mathématiques. C’est dû notamment à une mauvaise maîtrise de la langue, qui ne leur permet pas de bien comprendre les énoncés.» La principale, Claire Abisou, apporte une précision de taille: «Près de 25% arrivent en sixième (première année de collège, ndlr) sans avoir les compétences nécessaires en français.»

SENTIMENT D'ECHEC Agée de 29 ans, dont quatre passés à Jean Vigo, la prof d’histoire- géo, une Bordelaise, aurait préféré une affectation au sud de la Loire. «Je ne me doutais pas que cela allait être aussi difficile, rapporte-t-elle. Les conseils de discipline m’ont fait prendre conscience de l’endroit où j’étais. Ce qu’on voit dans le film Entre les murs, c’est complètement cela. A la fin, on a un sentiment d’échec du système. On culpabilise aussi, on se dit qu’on n’a pas été à la hauteur dans notre rendez- vous avec les élèves. Je pense rester cinq ans à Jean Vigo, le temps de faire mon capital de points. Je demanderai ensuite un endroit plus calme.»

Son collègue d’éducation physique et sportive, 32 ans, arrivé de Lyon à Jean Vigo il y a neuf ans, son premier poste, objecte qu’il n’est pas venu dans ce collège «que pour obtenir des points. Ce qui me plaît ici, c’est la relation à ma discipline, au sport. Les enfants sont bien dynamiques, bien riches. Ils ne se disent pas “Mon père est médecin, il va me faire un certif pour sauter les cours”. Je sens mon métier plus utile ici.»

 

«ON CULPABILISE, ON SE DIT QU’ON N’A PAS ÉTÉ À LA HAUTEUR DANS NOTRE RENDEZ-VOUS AVEC LES ÉLÈVES.»
Une prof d’histoire-géo de Jean Vigo

 

Ce dynamisme des élèves a toutefois son revers: l’insolence et parfois les violences. La discipline, le respect dû aux enseignants font comme partie d’un processus de négociation permanent. Un prof de technologie, sept ans d’enseignement dans le 9-3, n’a pas obtenu la mutation qu’il réclamait depuis longtemps. Il a fait une dépression. Parmi les «nouveaux», certains craquent: «On a retrouvé des néotitulaires et des stagiaires en pleurs sur le parking», relève l’éducateur sportif.

"MADAME, C'EST QUAND QU'ON FAIT HITLER?" Intéresser les collégiens aux cours est un défi constant. L’histoire- géographie éveille plutôt leur curiosité, constate celle qui leur transmet cette matière. «Ils se posent des questions, entrent dans la contestation. On travaille sur l’argumentation en classe de troisième (dernière année du collège, ndlr). En quatrième, ils sont sensibles à l’histoire de l’esclavage. Ils sont obsédés par le totalitarisme, le nazisme surtout. Ils me demandent: “Madame, quand est-ce qu’on fait Hitler?” Ils aiment bien l’éducation civique. De même que l’histoire des religions. Et veulent toujours savoir si ce que je dis est vrai, par exemple le récit sur un esclave. On retrouve là le poids des images.»

L’absence de relais parental à la maison se fait aussi sentir. Infirmier depuis le mois de septembre au collège Jean Vigo, auparavant en pédopsychiatrie, Rodrigue Motyl remarque que «les parents ont un déficit de confiance en eux. Les élèves en souffrent, et quand ils souffrent ils font du bruit. On doit éviter que la cocotte-minute n’explose. Mon travail c’est d’être observateur et d’agir avec bienveillance. Je ne dois pas me laisser bouffer par la bobologie.»

"ON A RATE LA DEMOCRATISATION" Grandissant dans des conditions de pauvreté, une proportion non négligeable d’écoliers ne parvient pas à assimiler correctement les savoirs. Et décroche. La droite, Nicolas Sarkozy en tête, veut la mort du «collège unique» instauré en 1975. L’après-68 soucieux d’enseignement démocratisé a mis fin à la séparation entre l’école des «bons» élèves et celle des «cancres», des «intellos» et des «manuels». L’actuelle majorité envisage de réintroduire de la sélection à l’entrée en sixième. Selon Gérald Ascargorta, farouche défenseur du collège unique et militant très actif de la Fédération des conseils de parents d’élèves, puissant syndicat classé à gauche, «des enseignants, à bout de nerfs, souhaitent secrètement» ce que prône la droite. Ceux rencontrés à Jean Vigo se disent opposés aux vues gouvernementales mais ils reconnaissent que l’une des promesses de ce collège universel – mélanger les populations – n’a pas été tenue. Claire Abisou illustre ce hiatus d’une formule: «On a réussi la massification, on a raté la démocratisation.»

Dans l’immeuble au bout de la rue de Marseille, l’artère commerçante du quartier d’Orgemont, vit Fatima Groue. Son cadet, Rubens, est inscrit à Jean Vigo. Une histoire de famille, Jean Vigo: elle-même et ses grands frères y ont été scolarisés. En juin dernier, elle a bataillé contre la décision du collège de faire passer Rubens de la sixième à la classe supérieure. «Il avait 11,1 de moyenne (sur 20), mais sans le sport et les arts plastiques, elle était de 6… J’ai voulu qu’il redouble.» Et elle a gagné. Elle en est heureuse car la moyenne de son fils atteint désormais 17. «Je lui ai dit: “Tu as une seconde chance, il faut que tu la saisisses.”»

PARENTS AU CHOMAGE DEMOTIVES Cette mère de trois garçons affirme que les autorités scolaires évitent autant que possible les redoublements pour maintenir l’effectif des classes à 24 élèves, en dépit de résultats qui les justifieraient. En cause, selon elle, «le baby-boom de l’an 2000. Beaucoup, dans le quartier, ont voulu avoir un enfant cette année-là pour marquer l’événement, d’où l’engorgement d’aujourd’hui.»

De père algérien et de mère portugaise arrivés en France dans les années 70, mariée à Guy Groue, un Français, Fatima est déléguée des parents d’élèves de Jean Vigo. Parents d’élèves: de biens grands mots. A la dernière réunion, ils n’étaient que treize, pour 574 collégiens… «Beaucoup sont étrangers, au chômage et ne parlent ni n’écrivent le français. Du coup, ils ne suivent pas, ne sont pas motivés», dit-elle, dépitée. Ce soir-là, dans son appartement de quatre pièces, elle est seule avec ses enfants. Son mari, délégué de parents également, assiste au même moment à une réunion à l’école élémentaire Jean-Jacques Rousseau d’Epinay-sur-Seine.

Fatima occupe un emploi d’agent de restauration à EDF-GDF. Elle a un statut de fonctionnaire. Son mari, licencié il y a peu, a retrouvé du travail: il est cariste dans une entreprise privée. Le couple souhaite acquérir un pavillon à proximité de la cité d’Orgemont. «J’aime mon quartier, j’aime mon collège Jean Vigo», clame l’épouse, résolue.




Tags: France, présidentielle, école, collèges, Sarkozy, manque de professeurs,

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