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Débats&Polémiques
Enseignement: Nos élèves sont-ils nuls en histoire suisse?

Par PATRICK MINDER - Mis en ligne le 21.04.2010 à 16:43

Qui était le général Henri Guisan? «Je crois qu’il a vécu il y a pas mal d’années, vers 1800 peut-être, et qu’il a fait quelque chose d’important pour la France…» Interrogé par 24 heures, Kevin, 17 ans, ne connaît ni en blanc ni en noir l’homme qui a dirigé l’armée suisse durant la Seconde Guerre mondiale. Et il n’est, semble-t-il, pas un cas à part en Suisse romande.

Nuls en histoire, nos élèves? Une vieille histoire, à lire Antoine Prost (Douze leçons sur l’histoire, Paris, Seuil, 1996, p. 55) qui constate: «S’il est une conviction bien ancrée dans l’opinion publique, c’est qu’en histoire il y a des faits, et qu’il faut les savoir. Cette conviction est à l’origine de la contestation des programmes d’histoire de 1970 et 1977, et elle s’exprime dans les débats de 1980 avec une naïveté révélatrice. “Les élèves ne savent plus rien...”, voilà le grand reproche. C’est donc qu’en histoire, il y a des choses à savoir. Ou plus exactement des faits et des dates. D’honnêtes gens qui ignorent si Marignan fut une victoire ou une défaite, et quels en étaient les enjeux, s’indignent que les élèves en ignorent la date...»

Où est le problème alors? A mon sens, on a tort de résumer les connaissances des élèves au moyen de questions formelles typiques de jeux comme le Trivial Pursuit ou Questions pour un champion. Depuis l’Antiquité, la maîtrise des contenus a toujours été critiquée par les générations de parents. De même, lorsqu’on demande aux adultes de se rappeler ce qu’ils ont appris à l’école, beaucoup sont incapables de citer autre chose que des poésies ou des chansons longuement rabâchées. Les mêmes oublient que c’est à l’école qu’ils ont acquis les compétences de lecture, d’écriture et de calcul. Ces compétences- là sont pourtant utilisées au quotidien, mais la plupart des personnes interrogées omettent de se souvenir des exercices souvent fastidieux qui furent longs et nécessaires pour parvenir à une bonne maîtrise.

Un autre point important est l’omission des nouvelles tâches qui incombent à l’école. Ainsi, ma génération est née et a grandi dans une école sans ordinateur, sans photocopieur et sans télévision, avec des stencils, des craies et des cahiers. Les jeunes savent utiliser aujourd’hui les nouvelles technologies avec beaucoup plus d’adresse et de maîtrise que leurs aînés. Quant à savoir ce qu’ils en font, c’est un autre débat qu’il ne convient pas d’ouvrir ici.

Manque d’assiduité. Si je devais identifier un défaut dans l’apprentissage chez les jeunes, ce serait plus le manque d’assiduité, de rigueur et de concentration lorsqu’ils sont attelés à une tâche que le manque de connaissances. Il faut encore s’entendre sur le terme luimême. Je mets quiconque au défi de soumettre un très large échantillon de la population à des tests demandant aux sondés de schématiser le système circulatoire ou digestif ou d’expliquer mathématiquement le principe de la révolution terrestre. Les taux de réussite risquent d’être fort décevants. Pourtant, une majorité de personnes sait que les artères et les veines comme le cœur ont une fonction vitale pour la circulation sanguine, que la bouche, l’estomac et les intestins ont un rôle essentiel dans la digestion. Beaucoup savent enfin que la Terre, depuis les travaux de Copernic et de Galilée, tourne autour du Soleil (pour ce dernier chiffre, une enquête a montré que selon l’échantillon, jusqu’à 30% des sondés mettent toujours en doute cette réalité scientifique).

Formellement, est-il capital, fondamental voire vital pour un jeune citoyen suisse de connaître le nom du général Guisan? Ne vaut-il pas mieux de connaître son rôle au sein de l’armée et aux yeux de la population? Hormis le clivage gauche-droite qui se positionnerait certainement de façon divergente, la question est visiblement posée à une génération différente de celle qui la pose. En effet, si quelque 300 000 personnes ont assisté il y a cinquante ans à l’enterrement de Guisan qui fut, il faut le reconnaître, l’un des rares grands personnages suisses qui a acquis une notoriété nationale durable, lors de la récente commémoration de sa mort en revanche, le conseiller d’Etat Pascal Broulis s’est retrouvé face à moins d’un millier de personnes.

Ce constat reste somme toute relativement salutaire au point de vue de l’historiographie. Le culte de la personnalité autour d’un grand personnage comme Guisan n’est pas vraiment l’apanage des Suisses. Combien de chambrées suisses ont placé sur leurs murs le portrait du général vaudois? Et combien sont-elles encore à l’avoir laissé? Le temps passe et la mémoire se construit concomitamment de la connaissance scientifique historique. Guisan passe d’un statut de héros d’une génération à celui d’un inconnu pour la suivante. Quel mal y at- il à cela? On pourrait également exiger que les élèves connaissent le nom du premier Landammann de la Suisse. Cette question aurait été une évidence pour les générations de l’aube du XIXe siècle. Mais pour celles du XXIe siècle, la question est-elle toujours aussi importante?

Le public scolaire a changé. Combien de Suisses d’origine étrangère suivent les cours d’histoire dans nos écoles? Ces derniers, plus nombreux aujourd’hui qu’il y a cinquante ou cent ans, apportent une partie de leur histoire personnelle. Cette connaissance est souvent sous-exploitée et confinée dans les classes dites d’intégration comprenant de nombreux allophones. C’est regrettable parce qu’on passe à côté d’une connaissance facile et peu onéreuse des différentes cultures par rapport à notre histoire nationale et son enseignement.

Pas de génie spontané. A la différence des mathématiques et des disciplines formelles en général (celles qui favorisent la logique formelle), il n’y a pas de génie spontané en histoire. Le seul concours que l’on pourrait remporter avec aisance est celui de la mémoire. Un prodige capable d’énumérer dans l’ordre et sans erreur la lignée des papes depuis l’instauration de la papauté jusqu’à nos jours en moins de cinq minutes n’est aucunement un génie en histoire. Il est tout au plus télégénique.

Plutôt que de poser le problème en termes de connaissances ou de méconnaissances, pour ne pas dire d’ignorances, il vaut la peine de savoir pourquoi tel ou tel personnage ou tel ou tel événement est occulté ou est tombé dans l’oubli. Comme le dit si bien Antoine Prost, l’histoire, c’est plus qu’une simple énumération de faits et de dates. Elle nécessite donc plus de temps en classe et, dans une certaine mesure, certainement plus de moyens, à cibler avec intelligence. Autrement dit, l’histoire est bien plus complexe qu’elle n’en a l’air.v

PROFIL: PATRICK MINDER

40 ans. Maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Fribourg, historien, enseignant au Collège Saint-Michel (Fribourg) et coauteur de tacite.ch qui rassemble des ressources pour l’enseignement de l’histoire et de la géographie notamment.

DÉBAT

«Entre attente sociale et production scientifique: quelles histoires enseigner à l’école?» Débat inaugural du Salon de l’étudiant, organisé par la «Maison de l’Histoire» de l’Université de Genève et animé par «L’Hebdo», sur le stand de «L’Hebdo», rue Curie 341. Mercredi 28 avril à 11 h, Palexpo, Genève.

Invités: les historiens Michel Grandjean, Michel Porret, Philippe Genequand, Nadine Fink et Karel Bosco, actifs dans la recherche, l’enseignement et la didactique de l’histoire, livreront leurs points de vue. Modération: Patrick Vallélian, journaliste à «L’Hebdo».

«LES ÉLÈVES NE SAVENT PLUS RIEN...», VOILÀ LE GRAND REPROCHE.
GUISAN PASSE D’UN STATUT DE HÉROS D’UNE GÉNÉRATION À CELUI D’UN INCONNU POUR LA SUIVANTE. QUEL MAL YA-T-IL À CELA?




Tags: Henri Guisan, histoire, enseignement,

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