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JON FERGUSON
La star des cours de récré
35 ans d’expérience ont convaincu l’Américain de tout remodeler.
Ses élèves lui parlent en anglais jusque dans les couloirs. Les autres, ceux qui n’ont pas atterri dans sa classe, l’observent avec envie. Jon Ferguson, c’est la coqueluche du Collège lausannois de l’Elysée. Son approche instinctive et vivante parle aux ados, mais ce n’est pas tout. L’Américain de 59 ans incarne aussi une multiplicité improbable de talents, dans lesquels tous peuvent se reconnaître: star régionale du basket-ball – il a entraîné les clubs de Lausanne, Genève et Nyon –, écrivain plongé dans son treizième roman et peintre aux fréquentes expositions. Un enfant de 2 mètres touche-à-tout, qui se lève à 5 heures le week-end pour pouvoir s’adonner à la création. Jon Ferguson en est fier: il n’a pas suivi une heure de pédagogie de sa vie. Débarqué en Suisse en 1973 et parachuté à l’Elysée comme «natif» pour assister les profs d’anglais, il s’est vite hissé à leur niveau. Aux méthodes, il a opposé deux principes: se placer dans la peau de l’élève en cherchant ce qui éveillerait son intérêt et créer l’immersion maximale. «Tous les enfants du monde savent parler à 3 ans: c’est bien la preuve qu’apprendre une langue n’exige pas une grande intelligence!» constate-t-il avec la logique déconcertante de celui qui tire ses conclusions «maison». Son regard acéré sur le monde, il le distille dans ses romans, teintés d’autobiographie comme Le missionnaire et L’anthropologue. A l’école, il préfère se tenir en retrait et ne pas se prononcer sur la pratique des autres. Enfin, cela était vrai jusqu’à aujourd’hui. Passé dans quelques mains en salle des maîtres, son pamphlet sur la refonte de l’école a fait l’effet d’une douche froide. Que ses confrères s’en offusquent, Jon Ferguson n’en a cure, car il y a mis sa sincérité. «Il y a un tel manque de curiosité et de réflexion envers le monde, les gens ne posent pas de questions, s’emporte-t-il. Et ça m’agace...» Jon Ferguson n’est pas du genre à garder son sang-froid. La passion et l’implication modèlent ses actions, qui peuvent s’appuyer sur la conscience de sa propre valeur. Cela aussi séduit sans doute les ados en mal de confiance en eux. Ainsi, avant de participer à un colloque à l’Université de Lausanne sur l’école, l’Américain y réfléchit sans discontinuer durant trois jours. Il s’avérera être le seul à formuler des critiques et propositions concrètes, qui constituent sa déclaration (lire ci-contre). Malgré les oppositions qu’elle ne manquera pas de susciter, Jon Ferguson n’y voit en aucun cas un suicide professionnel. Bien au contraire. Le presque sexagénaire se dit épuisé par son travail d’enseignant – «deux périodes, c’est comme tenir un show à la télévision en direct, avec le bruit et le mouvement des élèves en plus!» – et songe à l’avenir. La réflexion sur son expérience de trente cinq ans semble prendre le pas sur l’envie de continuer à se décarcasser pour éveiller les élèves. La retraite? Trop tôt, financièrement parlant. «Aujourd’hui, rien ne me ferait plus plaisir que de devenir consultant au Département vaudois de la formation (DFJC)», confie-t-il. L’appel est lancé. |
Jon Ferguson
Je déclare: Que le système scolaire secondaire dans le canton de Vaud est dépassé.
Que, en 2009, il s’avère peu judicieux de conserver un système mis en œuvre au début du XXe siècle, au vu de l’évolution technologique et du changement structurel de la société.
Que, de nos jours, les enseignants ne représentent pas la première source d’influence sur les élèves. Ce rôle est tenu par des chaînes de télévision à l’instar de MTV, par des journaux comme Le Matin Bleu et par des meneurs – ceux dont les pantalons pendent le plus près du sol et dont le langage est le plus vulgaire.
Que parquer 25 adolescents dans un espace de 50 mètres carrés six heures par jour tient davantage de la blague que d’une volonté sincère de prodiguer un enseignement de qualité. S’attendre à ce qu’un enseignant leur inculque sa matière revient à lui demander un comportement quasi miraculeux.
Qu’il est impossible pour des élèves de se concentrer l’après-midi dans ce type d’environnement. S’ils y parviennent durant une dizaine de minutes sur une période de quarante-cinq, on peut considérer que c’est un beau score.
Que des millions d’heures sont ainsi gaspillées chaque année.
Que, chaque année, des dizaines d’enseignants sont mentalement et physiquement détruits à cause du système.
Qu’il est bien connu que beaucoup d’enseignants dégoûtent les élèves de la matière qu’ils enseignent, plutôt que de cultiver l’intérêt pour celle-ci.
Pour toutes ces raisons, je propose: De jeter aux oubliettes le système actuel et de le remplacer par un système qui favoriserait la démocratisation et stimulerait l’envie d’excellence auprès de la jeunesse actuelle.
Je comprends: Que l’homme est l’esclave de la tradition et que, peut-être un peu plus dans le canton de Vaud, les traditions sont difficiles à changer.
Que, en fin de compte, certains enseignants devront trouver un autre travail.
Mais, je sais aussi:
Que dans cent ans, les gens souriront peut-être en évoquant le système scolaire actuel, comme nous pouvons sourire en évoquant la calèche comme moyen de transport.
Que nous devons mettre un terme à la perte de temps dans les vies des enseignants comme des élèves.
Que, malheureusement de nos jours, la situation familiale d’un fort pourcentage d’élèves est telle qu’ils ne trouvent que peu, voire aucune, forme d’éducation à la maison.
Enfin, que cette proposition supprimerait définitivement le système antidémocratique et destructeur des trois voies VSB (Voie secondaire à baccalauréat), VSG (Voie secondaire générale) et VSO (Voie secondaire à options).
C’est pourquoi, je propose ce projet pour une révolution du système d’éducation secondaire dans le canton de Vaud: A partir de la 7e année, tous les élèves commenceront l’école à 8 heures et suivront six périodes de vingt-cinq minutes de cours intensifs dans six branches principales (français, maths, anglais, allemand, sciences et histoire). Entre chaque période, ils auront cinq minutes de pause.
Pendant le cours, l’élève sera seul devant un écran d’ordinateur et la leçon sera donnée par le(s) meilleur(s) enseignant(s) du canton. Ainsi, il ne sera pas distrait par ses camarades. Selon sa situation personnelle, cet apprentissage peut se faire soit à la maison, soit à l’école.
Chaque élève peut avancer à son propre rythme. Les plus lents peuvent répéter la même leçon le lendemain (ou le soir à la maison) et les plus rapides prendre de l’avance.
A 13 heures, tous se rendent à l’école, dans des classes d’un maximum de 30 élèves. Ils bénéficient du soutien de cinq ou six enseignants/répétiteurs disponibles pour les aider individuellement à faire leurs devoirs, à répondre à leurs questions et pour leur offrir un soutien dans la résolution des difficultés. La discipline ne devrait pas être un souci majeur si cinq ou six enseignants se retrouvent ensemble dans la même classe.
A 14 heures, cette session d’étude prend fin et l’après-midi est consacré aux activités physiques et artistiques. Il n’y a pas de travail «scolaire» l’après-midi. Chaque semestre, les élèves peuvent choisir deux cours qu’ils suivront chaque jour: football, danse moderne, basket-ball, ballet, gymnastique, cuisine, volley-ball, théâtre, musique, arts martiaux, peinture, dessin, sculpture, couture, etc. Chaque cours dure septante minutes, de 14 h 10 à 15 h 20 et de 15 h 30 à 16 h 40. Ce système présente un avantage de taille: beaucoup d’élèves ne peuvent pas s’offrir cela en cours privés, ce qui démocratise le développement artistique et sportif. Conséquemment, les enseignants doivent être choisis en fonction de leurs compétences dans l’une de ces activités (on pourra également faire appel à des intervenants extérieurs).
La semaine d’école se déroule du lundi au jeudi. Le vendredi est consacré aux tests, aux tournois sportifs et aux présentations culturelles.
Un autre avantage de cette révolution – et non des moindres – est le fait que la seule influence qu’auront les élèves durant la matinée de trois heures sera celle exercée par d’excellents enseignants. Aujourd’hui, les élèves se distraient et l’enseignant est souvent confiné à un rôle d’assistant social, d’entraîneur, de policier ou, tout simplement, de fou du village.
Je comprends: Que, en fin de compte, les écoles auront besoin de moins d’enseignants qu’aujourd’hui. Mais tous peuvent être employés jusqu’à l’âge de la retraite.
Que, au départ, il y aura des coûts inhérents à l’achat d’ordinateurs et à la création de salles de classes adaptées. Toutefois, au final, la réduction du nombre d’enseignants permettra de couvrir largement les coûts d’acquisition des nouveaux outils pédagogiques informatiques. Des centaines de millions de francs seront économisés par le canton et les contribuables.
Que certains élèves regretteront de passer relativement peu de temps avec un enseignant de chair et de sang le matin – ce qui est compréhensible. Mais les avantages de ce système pèseront nettement plus lourd dans la balance que les inconvénients. Avec ce système individuel, l’enseignant sera la seule influence sur l’élève de 8 h à 11 h.
Que, enfin, le système actuel pénalise tout le monde: les élèves lents sont abandonnés en route et les bons s’ennuient à mourir. Avec ce nouveau système, tous peuvent avancer à leur propre rythme et auront la possibilité d’avoir un soutien individuel chaque jour.
Je suis convaincu: Que, de nos jours, mettre 25 jeunes gens âgés de 13 à 15 ans dans une petite salle de classe avec un enseignant, revient à jeter de l’essence sur le feu pour essayer de l’éteindre. Personne n’est à blâmer: la société a beaucoup évolué depuis le début du XXe siècle – a fortiori depuis que le système actuel a été inventé. La jeunesse d’aujourd’hui a des besoins spécifiques que ledit système n’arrive pas à satisfaire. Souvent, les jeunes ne sont pas éduqués à la maison; beaucoup viennent de familles séparées où la mère doit travailler et où les enfants restent longtemps livrés à eux-mêmes. Ils manquent d’éducation et de manières. Les salles de classes sont souvent des «bombes hormonales» dont MTV, Le Matin Bleu et certaines musiques rap violentes constituent les principales sources. Il serait naïf de le nier – et ce n’est pas juste pour les élèves, ni pour les enseignants. Ce nouveau système présente des avantages pour tout le monde: les jeunes, les parents et l’ensemble de la société.
L’ancien système a fonctionné – et même fort bien – pendant un certain temps; mais le monde a changé. Nous pouvons changer le système en conséquence grâce à la technologie – nos grands-parents n’avaient pas d’ordinateurs. Ne pas mettre cette merveilleuse technologie au service de l’éducation serait une erreur.
Donc, vive la révolution! Eduquons nos enfants à l’excellence et aux bonnes manières, au lieu de les laisser s’entraîner mutuellement à l’incivilité et même à la délinquance.
La société a changé mais le système scolaire n’a pas suivi; le présent projet de révolution se résume à ceci: créer un système scolaire en adéquation avec la société contemporaine.
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