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Entre l’homme et la bête, un demi-siècle qui a tout changé

Par Michel Audétat - Mis en ligne le 16.09.2009 à 14:55

Les rapports entre l’homme et l’animal sont entrés dans une ère nouvelle. A Saint-Maurice, le Festival francophone de philosophie débattra cette question passionnelle.

MICHEL AUDÉTAT

Les rapports entre l’homme et l’animal sont entrés dans une ère nouvelle. A Saint-Maurice, le Festival francophone de philosophie débattra cette question passionnelle.

Les ultras de la cause animale ne sont pas des enfants de chœur: c’est l’évidence brutalement révélée par les récentes attaques contre le patron de Novartis, Daniel Vasella. Incendie de son chalet au Tyrol. Profanation de la tombe de sa mère. Menaces proférées par l’organisation qui a revendiqué ces actions: «Nous t’attaquerons autant que possible dans ta vie privée. (…) Nous détruirons ta vie.»

Bien sûr, ces ultras sont aussi ultraminoritaires. L’idée que l’on puisse détruire la vie d’un homme pour sauver celles de bêtes destinées à des laboratoires est loin de rallier les faveurs du plus grand nombre. Mais l’existence même de cet extrémisme montre à quel point la question animale travaille nos sociétés. Sous des formes innombrables. Et souvent paradoxales.

Les contours de cette question animale sont difficiles à cerner. Elle suscite des débats sur le droit à l’expérimentation, la biodiversité, le foie gras, la chasse, la corrida, l’élevage ou l’abattage des bêtes de rente. On la voit envahir les journaux où le petit Farasi, l’hippopotame né l’hiver dernier au zoo de Bâle, est traité comme un people. Mais elle s’exprime aussi à travers les nouvelles terreurs sanitaires: vache folle, poulets contaminés à la dioxine, grippes aviaire ou porcine... Elle nous oblige ainsi à tout remettre sur le métier. Des problèmes les plus ordinaires: que doit-on manger? Aux plus philosophiques: qu’est-ce que l’homme?

Nouvelle ère.

Cette complexité sera au cœur du 5e Festival francophone de philosophie qui se tiendra à Saint-Maurice, du 24 au 27 septembre. Intitulé «L’homme, l’animal et la bête», il promet des débats vifs, passionnants et surtout nécessaires: car l’homme et l’animal sont entrés dans une nouvelle ère de leurs relations que l’on saisira mieux en prenant un demi-siècle de recul.

L’après-guerre montre une époque qui s’achève, et une autre qui débute. Alors que le monde développé s’achemine vers les trente glorieuses, des populations animales se retrouvent au chômage. Dans les campagnes, les tracteurs ont remplacé les bêtes de trait. Dans les villes, le moteur a périmé la traction hippomobile. On cesse de voir des chiens qui tirent des charrettes. Et même les militaires se débarrassent de leurs équidés. La Suisse, dernier pays d’Europe à entretenir des formations de combat à cheval, va progressivement en réduire le nombre avant de les supprimer en 1972.

Le cheval n’avait pourtant pas démérité. Il avait largement contribué à la révolution industrielle. Avec le développement du réseau routier, il avait permis la démocratisation du transport attelé. Et, forcé à travailler dans les mines, il avait été exploité encore plus durement que l’ouvrier. Avant cela, il avait même été associé à l’émergence des valeurs que l’on dit chevaleresques. Il lui reste désormais le champ de course, le manège, l’équitation et quelques rôles au cinéma, même si l’on ne tourne plus beaucoup de westerns. Ou alors l’abattoir.

Tendre cohabitation.

Au cours de cette même période, chiens et chats vont aussi connaître un changement de statut en s’imposant comme animaux de compagnie. En soi, leur intégration à la vie de la famille n’est pas une nouveauté: on connaît des exemples qui remontent à la Grèce ancienne. Mais c’est le caractère massif du phénomène et sa dimension affective qu’il faut souligner: à partir des années 50, la tendresse pour les chiens et les chats avec lesquels on cohabite devient une des expériences les plus communément partagées.

On les soigne, on les cajole. Leurs anniversaires sont fêtés. Au moindre souci, on les traîne chez le vétérinaire qui, désormais, peut même vous proposer des testicules artificiels pour chiens – «en trois tailles et trois degrés de fermeté ». Quand l’animal aimé meurt, il est de moins en moins traité comme «un déchet carné». A Montmollin, dans le canton de Neuchâtel, la société Cremadog se flatte d’être «l’unique centre d’incinération pour animaux domestiques de Suisse romande». A ceux qui doivent faire le deuil de leur chien ou chat, elle promet un traitement funéraire qui les aidera à «trouver l’apaisement ».

Sur les raisons de l’engouement de l’après-guerre pour les chiens et chats, les explications sont nombreuses. On retiendra celle du sociologue Paul Yonnet qui, en 1985, dans Jeux, modes et masses, voyait leur prolifération comme «une métaphore de la crise de l’éducation». Confrontés à des enfants qui s’émancipent, rejettent la morale religieuse et inventent leur propre culture avec le rock’n’roll, les parents auraient jugulé leurs angoisses à l’aide des animaux familiers qui, eux, «sont tels que l’on voudrait que les enfants soient». Dépendants. Sans surprise. Sous contrôle.

Conservateur du Musée cantonal de zoologie, à Lausanne, Daniel Cherix dresse un constat qui va dans le même sens, mais dépasse les seuls animaux de compagnie: «Le principal changement que j’observe dans le statut de l’animal au cours de ce dernier demisiècle, c’est son humanisation croissante. Les gens leur prêtent des sentiments, voire des connaissances, et racontent pas mal d’âneries que démentent les énormes progrès scientifiques réalisés dans la compréhension du comportement animal.» Comme disait Raymond Devos: «Mon chien, c’est quelqu’un!»

Rire à l’abattoir.

Tout le problème est là. Si l’on humanise les animaux, comment rester indifférent à leurs souffrances? Dans La gloire de mon père (1957), Marcel Pagnol raconte ce souvenir d’enfance: «En face de l’école, il y avait l’abattoir municipal: ce n’était qu’une sorte de hangar, où deux bouchers immenses opéraient toutes portes ouvertes. (…) La mise à mort du porc me faisait rire aux larmes parce qu’on les tirait par les oreilles, et qu’ils poussaient des cris stridents.» Aprèsguerre, cette scène aurait été inimaginable: les abattoirs ont été déplacés à la périphérie des villes; plus question de mises à mort au vu de tous; et tout cela a cessé de faire rire.

Historien lyonnais et auteur d’une somme remarquable, Et l’homme créa l’animal (Odile Jacob, 2003), Eric Baratay souligne un paradoxe: «A partir des années 60, on voit se développer deux phénomènes en apparence contradictoires. D’un côté, une augmentation massive de la consommation de viande qui se vulgarise. De l’autre, une sensibilité qui s’exacerbe et supporte de moins en moins la mort des animaux. Entre ces deux tendances doivent se négocier des compromis forcément temporaires.»

La métamorphose de la boucherie illustre cette quête de compromis. Jusqu’aux années 50, les étals montraient encore le corps de la bête, exposaient des lapins morts ou des têtes de cochon. Aujourd’hui, la viande est désossée, géométriquement découpée, «désanimalisée» et pour ainsi dire rendue abstraite. Signe d’un malaise, le métier n’attire plus personne. Un récent journal télévisé de la TSR donnait la parole à un boucher qui déplorait de ne plus rencontrer, comme candidats à l’apprentissage, que des jeunes gens dépités de n’avoir pas trouvé mieux ailleurs.

Dans un livre de 1954, Tous les chiens, tous les chats, le fondateur de l’éthologie Konrad Lorenz écrivait déjà: «Leurs souffrances et les nôtres sont identiques. » Mais comment reconnaître cette souffrance pour nos compagnons domestiques et l’ignorer pour les animaux de rente ou sauvages? Peu à peu, cette préoccupation s’étendra à travers le monde animal. En Suisse, la nouvelle loi sur la protection des animaux entrée en vigueur l’an dernier se montre très attentive à la sensibilité et à la souffrance des poissons.

C’est ainsi que les cinquante dernières années ont vu monter en puissance le débat sur le bien-être de l’animal. Les années 70 ont été marquées par le combat de Brigitte Bardot contre les tueries de bébés phoques. En 1980 est née l’association PETA (People for the Ethical Treatment of Animals) qui conteste à l’homme le droit d’utiliser l’animal et compare volontiers la production industrielle de viande à la Shoah. Des stars comme Pamela Anderson ou Bryan Adams lui apportent son soutien. Aux dernières nouvelles, l’organisation essaierait de convaincre la chanteuse Lady Gaga de se dénuder devant l’objectif, dans le cadre de sa campagne «Plutôt nue qu’en fourrure».

D’abord raillée, accusée de sensiblerie, la cause animale est devenue populaire et médiatique. Des stars, il en tourne aussi tout un essaim autour de Paul Watson, écologiste canadien et dissident de Greenpeace: Pierce Brosnan, Mick Jagger ou Julian Lennon n’hésitent pas à soutenir ce justicier des mers qui est pourtant un radical, partisan de méthodes violentes comme l’éperonnage de baleiniers.

L’animal comme individu.

Quand fut fondée la Protection suisse des animaux, en 1861, l’idée était de défendre des intérêts économiques bien compris en préconisant la douceur dans le traitement des bêtes. Progressivement, on va cependant voir le bien-être de l’animal défendu pour lui-même, non pour l’homme qui en profite. Et c’est aussi, de plus en plus, l’animal comme individu qui retient l’attention.

En 1978, une «Déclaration universelle des droits de l’animal» est proclamée au siège de l’Unesco. Elle débute par ces mots: «Considérant que tout animal possède des droits...» Et montre comment le débat s’est déplacé: il est passé du devoir de protection des hommes à l’égard des bêtes à la défense des droits dont jouiraient ces dernières. La Suisse, à l’avant-garde sur ce terrain, devra se prononcer l’an prochain sur l’initiative de la Protection suisse des animaux qui propose d’obliger les cantons à instituer des avocats pour les bêtes maltraitées et donc lésées dans leurs droits. Mais certains poussent la question juridique plus loin: pourquoi ne pas admettre qu’il existerait un droit des bêtes à disposer librement d’ellesmêmes?

Sur ses marges les plus radicales, le mouvement en faveur de la cause animale a fait connaître un mot nouveau: «l’antispécisme» qui serait à l’espèce ce que l’antiracisme est à la race. On doit cette notion à Peter Singer, professeur de bioéthique à l’Université de Princeton, qui a publié en 1975 un ouvrage fondateur, La libération animale, dans lequel il dénonce le «spécisme » comme «une attitude de parti pris en faveur des membres de sa propre espèce et à l’encontre des intérêts des membres des autres espèces». Depuis lors, Peter Singer plaide pour une abolition de la frontière qui sépare l’homme de l’animal.

Il n’est pas le seul. La même idée se retrouve derrière un certain nombre de travaux scientifiques. On songe aux fameuses comparaisons génétiques entre l’ADN de l’homme et celui du chimpanzé. Mais aussi aux recherches de Dian Fossey sur les gorilles, de Jane Goodall sur les chimpanzés et de Biruté Galdikas sur les orangs-outans. Ces trois femmes primatologues ont popularisé l’idée selon laquelle ces anthropoïdes manifesteraient une conscience de soi, seraient capables d’apprendre un langage, éprouveraient des émotions comme vous et moi. Fondée dans les années 90, l’organisation Great Ape Project milite d’ailleurs pour qu’on leur accorde exactement les mêmes droits qu’aux hommes. Gorille, mon semblable, mon frère...

Aujourd’hui, nos sociétés se retrouvent ainsi tiraillées entre deux tentations contradictoires. Humanisation de l’animal d’un côté. Dissolution de l’humanité dans l’animalité de l’autre. Ce déchirement se répercute à travers les innombrables débats suscités par la question animale. A Saint-Maurice, le 5e Festival francophone de philosophie donnera sans aucun doute l’occasion de le constater.

LE PETIT FARASI, L’HIPPOPOTAME NÉ L’HIVER DERNIER AU ZOO DE BÂLE, EST TRAITÉ COMME UN PEOPLE.

«LA MISE À MORT DU PORC ME FAISAIT RIRE AUX LARMES...»

Marcel Pagnol, La gloire de mon père (1957)

À SUIVRE

L’homme, l’animal et la bête. Le 5e Festival francophone de philosophie se déroulera à Saint-Maurice, du jeudi 24 au dimanche 27 septembre et sera ouvert par le conseiller fédéral Pascal Couchepin. Parmi les intervenants, seront notamment présents l’historien Eric Baratay, le paléoanthropologue Pascal Picq, le zoologue Daniel Cherix, l’écologiste Franz Weber, les philosophes Jean-Luc Guichet et Dominique Lestel. Entrée libre.

Programme: www.festivalphilosophie.info




Tags: cause animale boucherie,

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Réaction de Thomas Brunet
le 18.09.2009 à 23:18
Cela fait déjà un moment que des chercheurs ont démontré...
 
Réaction de josette
le 17.09.2009 à 14:44
Enfin, peut être va-t-on se pencher "pour de bon" sur...
 
Réaction de Lionel
le 17.09.2009 à 13:51
Très bon article sur un sujet extrêmement intéressant. Cela m'a...
 



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