Drôle d’endroit que le palais de Salm. Construit juste avant la Révolution française par un colonel allemand couvert de dettes, il devint presque aussitôt propriété de la nation: le colonel fut guillotiné à l’été 1794. Le palais était élégant, au bord de la Seine, style néoclassique, coupole chic au-dessus d’un salon somptueux.
Parmi les Parisiens de l’époque qui l’admiraient le plus, il y avait un Américain, l’ambassadeur du tout jeune pays. Il avait pour nom Thomas Jefferson, devint par la suite l’un des présidents états-uniens, et fut l’un des hommes en charge du concours d’architecture de ce qui allait devenir la Maison Blanche, à Washington: regardez-la, elle est inspirée par ce joli Salm. Le monde est minuscule.
C’est Napoléon qui y installa les bureaux de la Légion d’honneur. Ils y sont encore. Dans le vestibule, en face du portrait de l’empereur, trône – c’est le mot – celui du général de Gaulle. Et dans le salon, vendredi, il y avait donc Pierre-Marcel Favre, éditeur lausannois, qui y recevait les insignes d’officier de l’ordre fameux.
Je crois qu’il a du goût pour ces choses-là, Pierre-Marcel, bien qu’il s’en défende, avec une coquetterie boudeuse et souriante. Il trouve tout ce jeu assez amusant, les dorures lui donnent bonne mine et teint rosissant. Il est aussi officier des Arts et Lettres, et doit être l’un des Suisses les plus honorés par Paris. C’est absolument mérité. La diversité des 1200 livres publiés par Favre en fait à la fois un entrepreneur à succès et aussi un éditeur parfois controversé: tant mieux. Il aime le popu autant que le pointu: c’est rare.
Ce n’est pas la première fois qu’il me convie à une telle fête. J’en sais l’honneur et l’amitié, et j’y tombe vite sous un charme très français, un peu monarchique, militarolittéraire, gouailleur et spirituel, bons mots et champagne à juste température. Pierre-Marcel a aussi le bon goût de rassembler en ses agapes l’étonnant des rencontres hétéroclites d’une vie. On avait un peu l’impression de se retrouver dans une brasserie de Lausanne, s’il n’y avait la hauteur du plafond.
Allez, je vais faire mon provincial: c’est super, les ors de la République. Parce que ça n’a pas grand-chose à voir avec la République, précisément. Mais tout avec le moelleux des tapis et la finesse des moulures. Il faut caresser cela de temps en temps pour comprendre mieux la frénésie qu’ils ont tous d’en croquer, à chaque élection. C’est une autre histoire. D’ailleurs, c’est Sarkozy qui a signé la promotion de Pierre-Marcel. Comme quoi, il n’a pas toujours un «problème avec la Suisse», comme balance si subtilement Micheline les gros sabots.
Pour vous dire le talent de Pierre-Marcel à aimanter les différences, il y avait même un gars qui s’est pointé en Ray-Ban et chemise par-dessus son jeans. Faut dire qu’on était tous en cravate et toutes en talons hauts, et il faisait tache et il était lumineux de classe. Il est romancier, peintre, photographe. Un très beau volume de ses clichés, Journées ensoleillées, vient d’ailleurs de sortir, chez Favre, forcément.
Surtout, c’est une légende absolue de la chanson. Il s’appelle Gérard Manset. Je lui ai dit que sa chanson Il voyage en solitaire, allait bien à Pierre- Marcel. Et que Comme un Lego et surtout Vénus, qu’il écrivit pour Bashung, sont parmi les plus belles chansons du monde. J’étais au bord de me prosterner, je suis fan. Ensuite Peter Rothenbühler s’est pointé et a dit à Manset qu’il n’avait jamais entendu parler de lui, ce qui a cassé le charme. Peter a parfois encore un peu de röstis dans les oreilles, ce n’est pas grave.
Nous avons écouté le général Hervé Gobilliard trousser le compliment. Ce fut martial et lyrique. Ensuite, Pierre- Marcel a remercié avec humour: c’est-à-dire qu’il s’est abstenu de dégommer au sujet de la guerre, des politiciens et de quelques injustices. Car il n’est dupe de rien, et c’est cela qui mérite surtout d’être honoré.
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