Imperméable et costume élégant, difficile de voir le sorcier derrière le vieil homme à l’air digne. Le père Eric de Rosny puise pourtant à toutes les croyances pour nourrir sa spiritualité.
«LE RÔLE DU GUÉRISSEUR EST DE RAPPELER L’EXISTENCE DU MAL ET DE LE CONTRÔLER.» Eric de Rosny
Initié au ndimsi, l’art de la vision surnaturelle des sorciers doualas du Cameroun, ce jésuite de 80 ans, né aristocrate à Fontainebleau, est considéré désormais comme eyum a moto, soit une «souche d’homme».
Lui qui siège aux réunions des sages aux côtés de 26 hommes doualas occupe une retraite active en enseignant l’anthropologie à l’Université catholique de Yaoundé depuis 2003 et en donnant des conférences à la faculté des lettres de Neuchâtel depuis vingt ans – l’université lui a décerné un doctorat honoris causa le mois dernier.
Plus de 50 années passées en Afrique et une expérience peu commune du milieu des ngangas, les guérisseurs, en ont fait un ethnologue reconnu et un spécialiste salué des pratiques africaines de la santé et de l’émigration.
Années 50. C’est pour mieux connaître l’arrière-fond de ses élèves du Collège Liebermann de Douala où, dès 1957, il enseigne le français aux futurs ministres ou présidents de la Cour suprême du Cameroun, que le père ignacien décide de s’immerger dans la culture douala.
Il obtient un congé d’une année et le soutien de sa hiérarchie pour apprendre ce dialecte. «Je voulais connaître cette langue non par utilité, tout le monde parlait français ou presque, mais pour avoir, avec mes élèves, un contact plus vrai.»
L’appel des tambours. Un souci de réduire les distances culturelles qu’il porte en lui depuis toujours. Fidèle au modèle du missionnaire Matteo Ricci, évangélisateur de la Chine du XVIe siècle, dont les récits ont bercé sa jeunesse, il s’établit dans une chambre proche de l’église où il officie dans un quartier douala et partage ses repas avec une famille de l’ethnie. «Une fillette de 9 ans se moquait de ma prononciation, c’était le monde à l’envers.»
Là, il remarque un voisin au comportement nocturne surprenant. Ses tambours l’appellent, la curiosité aura raison des appréhensions. «Je voulais connaître ce qui n’était pas dû à l’Europe dans un pays où tout est tourné vers l’Europe.»
Il est accueilli à bras ouverts et reste vivre plus de quatre ans avec les Doualas, plus de quatre ans durant lesquels Din – c’est ainsi qu’il l’appelle dans ses livres – l’initie au monde des ancêtres. En cherchant le savoir, Eric de Rosny a trouvé le pouvoir. «Pour Din, le savoir sans pouvoir est une culture morte, stérile.»
Durant le mois d’août 1975, il passe à l’étape supérieure. Fini le rôle d’observateur: Din veut lui ouvrir les yeux. Selon la croyance, chacun est conçu avec quatre yeux, une paire se ferme à la naissance alors que l’autre reste ouverte.
La réponse du père de Rosny: «J’apprécie beaucoup mais je ne suis pas sûr de mieux voir après.» Il accepte tout de même par amitié, du disciple au maître, et avec l’aval de sa hiérarchie.
Bien que nommé directeur de l’Institut africain pour le développement économique et social (Inades) à Abidjan – «un gros truc» –, toute son attention va à sa future initiation.
Il faut tout d’abord trouver herbes et écorces, en extraire une décoction que le jésuite aura dû verser dans chacun des yeux d’une chèvre achetée pour l’occasion en disant: «Je désire voir comme Din voit.» II enjambe neuf fois l’animal qui absorbe son mal et lui donne en échange ses deux yeux, pour qu’il puisse voir dans le ndimsi.
Le soir venu, l’initié se met une goutte du même liquide au coin de chaque oeil. Une seule consigne: se souvenir de ses rêves au réveil. Le matin du 24 août, le père de Rosny voit clair. Ni hallucination, ni extase, juste une vision froide de la violence. En écoutant la radio, il visualise en flash, la brutalité du conflit relaté.
L’initiation ouvre les yeux du candidat sur les actes de violence qui se commettent autour de lui et alimentent les croyances en la sorcellerie. «Le rôle du guérisseur est de rappeler l’existence du mal et de le contrôler.»
Pendant son noviciat déjà, un maître lui avait ouvert les yeux selon la méthode des Exercices spirituels de saint Ignace. Par la contemplation des mystères de la vie de Jésus, il parvenait à vivre les scènes de l’Evangile, «avec ses cinq sens».
Grand écart. Malgré ce grand écart spirituel, le prêtre ne se considère pas comme syncrétiste. «J’ai une religion principale qui suit le cheminement de ce que je suis.»
Il emprunte simplement l’itinéraire d’un jésuite: aller à la frontière d’une culture qui n’est pas la sienne. Sitôt initié, il quitte le Cameroun pour Abidjan et la Côte d’Ivoire.
Il y séjournera sept ans, dirigeant l’Inades, avant de retrouver Douala pour endosser la charge de supérieur provincial des jésuites de l’Afrique de l’Ouest. «Encore une preuve du soutien de ma hiérarchie.»
De 1991 à 2003, Eric de Rosny est le directeur du Centre spirituel de Bonamoussadi de Douala. De nombreuses personnes, catholiques et protestantes, sans distinction, viennent chercher son soutien, car il n’a pas dans le regard «la lueur de malice qui brille dans les yeux de certains prêtres lorsqu’on leur parle de sorcellerie».
Il les écoute puis les dirige vers les personnes les mieux à même de les aider: service de psychiatrie, nganga, prêtre ou pasteur. Utilise-t-il ses capacités surnaturelles pour soigner? «Le nganga doit aussi désigner le coupable maléfique pour parvenir à la guérison.» Un pas qu’il se refuse cependant à franchir.
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