Professeur de finance à l’Ecole des HEC de l’Université de Lausanne et directeur de l’Institut de banque et finance, Eric Jondeau a focalisé sa recherche et son enseignement sur l’économétrie financière et la modélisation des prix des actifs.
Comment l’escroquerie de Bernard Madoff a-t-elle pu se faire à l’insu de tout le monde financier? Bernard Madoff, ex-président de la Bourse Nasdaq, jouissait d’une très bonne réputation. Qui plus est, les investisseurs préféraient ne pas trop se poser de questions quant au rendement très élevé de son fonds. Comme dans le cas des subprimes, la tendance était de se dire: «Ne regardons pas si la stratégie est ou non raisonnable, profitons des performances offertes. Pour le reste, on verra plus tard.»
Avez-vous personnellement eu affaire avec le fonds Madoff? Au début de 2008, un gérant de fortune genevois m’a approché. Il souhaitait faire appel à l’un de mes étudiants, dans le cadre d’un travail de diplôme, pour étudier l’un des fonds (géré par Madoff) dans lequel il avait investi beaucoup d’argent. Il avait quelque peine à comprendre la stratégie de ce fonds qui produisait un rendement élevé avec un risque apparent quasi nul, ce qui est, en théorie, impossible de façon durable. Quelques jours plus tard, mon interlocuteur m’a expliqué que ses associés ne souhaitaient pas qu’on poursuive l’expérience.
Pour quelle raison? Ils affirmaient que, si Madoff apprenait qu’un professeur d’université étudiait sa stratégie, il risquait de s’offusquer de ce manque de confiance et de cesser ses relations d’affaires avec le gérant de fortune genevois. Or, renoncer à un rendement aussi élevé était décidément trop douloureux pour notre gestionnaire.
Et vous, comment avez-vous réagi? A l’époque, j’étais très en colère. J’étais surpris que cette stratégie (fondée sur des possibilités d’arbitrage sur le marché des actions américain) puisse être aussi rémunératrice. Mais je n’imaginais pas qu’il puisse s’agir une opération frauduleuse d’une telle ampleur. Aujourd’hui, je trouve dommage d’avoir raté l’occasion de sortir de ce fonds, alors qu’il en était encore temps. Avez-vous réussi à décrypter le mécanisme? Finalement, la stratégie affichée par le fonds était là essentiellement pour tromper les investisseurs. Le descriptif de cette stratégie était d’ailleurs très succinct et opaque. L’essentiel des revenus versés provenait de fait des fonds investis par les nouveaux clients. J’imagine que les comptes rendus envoyés par Bernard Madoff à ses clients étaient maquillés. Ce dernier devait avoir établi une double comptabilité assez sophistiquée pour masquer sa fraude.
Comment expliquez-vous que les sociétés de révision n’aient vu que du feu? La société qui auditait les fonds Madoff était manifestement de mèche. J’ai même le sentiment que sa seule mission était de couvrir l’escroquerie.
Et les réviseurs externes? Regardez l’affaire Kerviel, cet opérateur de marché accusé d’être responsable de 4,9 milliards d’euros de pertes auprès de la Société générale. Si personne dans la banque n’a vu se développer la fraude, il est peu probable qu’un auditeur externe, qui doit souvent agir vite, puisse découvrir le pot aux roses. Par ailleurs, quand un auditeur décèle une «erreur» de comptabilité, c’est souvent l’occasion de placer un nouveau contrat destiné à régulariser le problème. Il y a toujours un peu de business en toile de fond(s)…
L’organisme américain de contrôle des marchés financiers, la Securities and Exchange Commission (SEC), n’a-t-il pas failli à sa mission? Les hedge funds sont très peu réglementés. Tant qu’ils ne seront pas soumis à une réglementation appropriée, tout contrôle étatique demeurera difficile. Un concurrent de Madoff avait déposé un recours contre ce dernier auprès de la SEC. Laquelle a mené une enquête avant de, finalement, la classer sans suite en 2007.
Michel Dérobert, secrétaire général de l’Association des banquiers privés, estime que, installés en Suisse, les hedge funds seraient plus facilement contrôlables. Qu’en pensez-vous? Je vois d’un bon œil le fait d’attirer de nouveaux hedge funds dans le bassin lémanique. Ce sont finalement des instruments de haute technologie qui recourent à une main-d’œuvre très qualifiée. Mais penser qu’on va mieux les contrôler parce qu’ils sont localisés en Suisse est illusoire. La plupart du temps, les stratégies des fonds alternatifs, surtout les plus pointus, sont difficiles à décortiquer. Y compris pour ceux à qui ces fonds sont destinés.
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