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Erik Orsenna. Le bel avenir de la soif

Par Michel Audétat - Mis en ligne le 04.12.2008 à 06:00

Habituellement plutôt amateur de grands crus, l’écrivain s’est embarqué dans une enquête au long cours sur la grave question de l’eau. Il en a tiré un livre salutaire et passionnant, qui s’impose avant tout par ses bonheurs d’écriture.

En moins tempétueux, Erik Orsenna n’est pas sans rappeler le capitaine Haddock. Marin lui aussi (il a écrit un de ses précédents livres, Salut au Sud, avec la navigatrice Isabelle Autissier), il aime l’eau qui lui permet de respirer l’air du grand large, mais il se ferait damner plutôt que d’en mettre dans son vin.

A la page 315 de L’avenir de l’eau, l’académicien finit par craquer. Il s’égare, oublie son sujet, s’offre un chapitre de récréation en célébrant les parfums de la Romanée Conti. «H2O n’est pas ma boisson favorite», se justifie-t-il. On l’avait deviné. C’est pourquoi, il faut saluer son endurance: deux ans à enquêter sur le liquide le plus insipide de la création, c’est beaucoup pour un homme qui a du nez.

L’avenir de l’eau est un voyage au long cours. Une immersion dans un élément si fondamental que la terre devrait s’appeler mer puisque cette dernière occupe les 71% de sa surface. Sous-titré Petit précis de mondialisation II, l’ouvrage succède à Voyage aux pays du coton (Fayard, 2006) et en reproduit la méthode: mélange de reportages et de réflexions, techniques romanesques mises au service de l’essai, rythme enlevé, sans oublier l’humour qui assaisonne le tout.

Economiste de formation, ancien collaborateur de Roland Dumas au Ministère des affaires étrangères, esprit agile et curieux de tout, Erik Orsenna est d’abord un écrivain. C’est ce qui distingue son livre des innombrables publications que suscite désormais le sujet. L’auteur n’économise pas ses talents de conteur. Son écriture est des plus fluides et, en l’occurrence, ça tombe particulièrement bien.

Parler d’eau revient à parler de soi puisque l’homme en est constitué à 55% et la femme à 50%. Mais elle est aussi ce qui nous relie les uns aux autres, le fond commun des grandes religions qui, toutes, font débuter la création de la même manière: «Il était une fois l’eau…» Elle est le miroir universel. L’histoire de l’humanité s’y reflète autant que Narcisse.
 
Et, si le roman est un miroir promené le long d’un chemin, comme l’avait défini Stendhal, alors Erik Orsenna a écrit le grand roman de l’eau en allant promener ce miroir en Australie, en Chine, en Israël, en Algérie, en Argentine, au Sénégal, en Europe, partout où H2O s’impose comme la formule d’un avenir inquiétant.

L’importance de l’enjeu n’est plus à démontrer. Déséquilibres induits par le réchauffement climatique, gigantisme des problèmes sanitaires, risques de guerres pour le contrôle de cette ressource essentielle à la vie… L’avenir de l’eau n’est pas rose. En 2000, l’ONU avait proclamé qu’on allait réduire de moitié, d’ici à 2015, le nombre de ceux qui n’ont pas accès à l’eau et à l’assainissement. Où en est-on par rapport à ces objectifs? «Chacun sait qu’ils ne seront pas tenus», note Erik Orsenna. Faudra-t-il donc se résoudre au cauchemar annoncé?

Plutôt que de se noyer dans les généralités, Erik Orsenna est allé voir les réalités du terrain. Ses questions, il les adresse à des scientifiques, des médecins, des fermiers, des pêcheurs, des politiciens, des militants associatifs, des constructeurs de barrages ou d’usines de dessalement. Il ne fait pas que les écouter; il les observe aussi et rapporte de ces entretiens des portraits ciselés d’une plume allègre.

Un exemple? On a un faible pour ce paysan de la Beauce tombé amoureux d’une nappe phréatique: «Sitôt envoûté par sa nappe, il a voulu tout, mais tout savoir d’elle. D’abord flattée par tant d’attention, puis réticente à livrer son intimité, la nappe a résisté. L’homme s’est obstiné. Il n’était pas scientifique. Il a questionné, étudié, mesuré. Aujourd’hui, dans un sourire, il m’affirme sans fausse modestie «ne plus rien ignorer d’elle». Compétence reconnue. On l’invite partout. Plus le climat se réchauffe, plus on prête d’attention aux nappes et à leur comportement.»
 
Malédiction chinoise. A Pékin, Erik Orsenna se fait expliquer par un haut responsable du Ministère des ressources hydrauliques le projet de réhabiliter et de développer le Grand-Canal dont la construction avait débuté cinq cents ans avant notre ère: en amenant les eaux du sud vers les villes du nord, il permettrait de soustraire la Chine à cette vieille malédiction qui condamne sa moitié méridionale aux inondations et sa moitié septentrionale à la sécheresse (les deux parties sont également peuplées, mais le nord ne dispose que de 17% des eaux).

A Calcutta, l’enquêteur s’intéresse au choléra, maladie d’origine hydrique revenant en force, et découvre à son grand étonnement le métier de «contrôleur des diarrhées». Au Maroc, il se penche sur un système d’arrosage des cultures au goutte-à-goutte. En Israël, sous le soleil du Néguev, il tombe sur une «Silicon Valley de l’eau» où des chercheurs sont en train d’inventer des algues miraculeuses qui pourraient sauver la planète. Il arrive qu’un peu de poésie s’invite au programme: on croise aussi d’étonnants «chasseurs de rosée», et même des Sénégalais occupés à «ensemencer les nuages». Ne manque que le petit malin qui aurait inventé l’eau en poudre...

A sa manière, chaque étape du voyage est édifiante. Et toutes conduisent au même constat: «Un point de vue global ne raconte rien d’utile. Pour servir à quelque chose, toute analyse doit se référer à des réalités locales.»
L’erreur serait de croire que le réchauffement climatique expose l’humanité aux mêmes périls. Ils diffèrent au contraire d’une région à l’autre et posent partout des questions spécifiques. Le Sénégal pourra-t-il continuer à produire du riz, la culture la plus gourmande en eau (16000 mètres cubes par hectare) après la canne à sucre? A Las Vegas, en plein désert, l’attrait pour les vertes pelouses à l’américaine saura-t-il justifier éternellement que cette ville abrite les plus gros consommateurs d’eau du monde (1000 litres par personne et par jour)?
 
Solutions locales. S’il existe une solution globale au problème de l’eau, elle apparaîtra comme la somme des solutions locales que l’humanité aura su mettre en œuvre. D’où le pragmatisme de l’auteur. L’avenir de l’eau passe par des techniques sophistiquées aussi bien que rudimentaires. Même les modestes chasseurs de rosée ont leur place dans ce combat.

Ce pragmatisme est également politique. Erik Orsenna ne pense aucun bien des ardents libéraux qui voudraient dépolitiser l’eau en la réduisant à n’être qu’une marchandise comme une autre. Pour autant, il n’est pas favorable à sa gratuité. Et il n’estime pas non plus que le secteur public offre des garanties supérieures au privé: «Il y a autant de concessions privées scandaleuses, dégageant des profits indéfendables que de régies publiques pléthoriques, insoucieuses et, pour finir, inopérantes.»

Une fois L’avenir de l’eau terminé, on peut encore aller sur le blog de l’auteur (www.erik-orsenna.com/blog) pour y chercher des passages supprimés afin que le livre conserve une taille raisonnable. Pour l’écrire, Erik Orsenna s’est littéralement jeté à l’eau et, comme il le résume lui-même, «l’eau m’a emporté».
 

L’avenir de l’eau.
Petit précis de mondialisation II.
Erik Orsenna. Fayard, 412 p.





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