A quelques jours de l’envol public de Failloubaz 2010, le spectacle, l’heure est aux préparatifs, aux conjectures, aux répétitions partielles et, surtout, au lâcherprise et à la confiance, ingrédients indispensables à toute utopie. Le spectacle des 5es Rencontres chorales de la Broye monopolise mille participants – chœurs mixtes, chœurs d’hommes, chœur d’adolescents ainsi que des solistes, acteurs et l’orchestre Sinfonietta de Lausanne. Autant dire que, pour l’instant, il n’existe que sous forme d’un puzzle gigantesque présent jour et nuit dans la tête de ses concepteurs. «L’espace scénique de la Halle des fêtes fait 18 mètres de long, raconte l’auteur et metteur en espace Patrick Charles. Impossible de recréer un local de répétition de cette dimension! Je travaille la mise en place des solistes et des choristes mobiles en manœuvrant des bonbons Smarties de différentes couleurs sur un plan...» Art de la débrouillardise, de la fragmentation qui se doit visionnaire.
Chœur d’ados. Pour l’instant, partout dans la Broye, des chanteurs travaillent leurs partitions. Ils ont déjà consacré trois week-ends à des répétitions d’ensemble. Les membres des chœurs d’hommes se serrent les coudes: contrairement au grand chœur mixte, fort de plus de 600 chanteurs, ils ne seront «que» 120 – dont certains sollicités sur scène. De même pour le chœur d’adolescents (une nouveauté de ces 5es Rencontres), touche énergique, insolente et en mouvement, formé de quelque 120 chanteurs issus du Chœur de mon Cœur, du Gymnase intercantonalde la Broye et d’élèves de la Maîtrise du CO d’Estavayer-le-Lac. Sans compter 150 chanteurs qui, ne faisant pas partie d’une chorale, ont cependant désiré participer à l’aventure. Tous ont reçu un CD de travail (excellemment conçu, de l’avis unanime) et répètent dans leur coin en attendant le moment de vérité: la semaine intense de répétitions avec orchestre, solistes, comédiens, sonorisation et éclairages précédant les représentations publiques, d’ores et déjà à guichets presque fermés.
C’est que ces Rencontres chorales (la dernière a eu lieu en 2000) sont tout un symbole, au même titre que la Fête des vignerons ou celle du Blé et du pain. Sauf que, si ces dernières célèbrent une tradition, les Rencontres broyardes visent au contraire à ouvrir un territoire, au son de partitions nouvelles, à forger une identité faisant fi des frontières cantonales: «Il arrivait fréquemment que des gens de villages voisins, mais de l’autre canton, ne se connaissent pas, rappelle Pierre Huwiler, grand manitou de ces Rencontres, qu’il a cofondées en 1978. Associer des chœurs et leur public était une manière de gommer ces frontières! Et nous avions aussi l’exemple des sociétés instrumentales vaudoises et fribourgeoises qui parvenaient très bien à collaborer», rappelle Francis Volery.
Broyalistes! «Soyons broyalistes!» s’exclamait le préfet de l’époque devant le projet des Rencontres. Christophe Chardonnens, préfet actuel de la Broye fribourgeoise, témoigne d’un même enthousiasme: «Une aventure essentielle à la cohésion de cette Broye que nous voulons intercantonale! Les premiers ponts ont été jetés par la musique et on sait bien que les projets politiques, si beaux et nombreux soient-ils, ne sont rien s’ils ne fédèrent pas la population.» Evoquant les succès du laboratoire intercantonal qu’est devenue la Broye (création d’un hôpital et d’un gymnase notamment), Christophe Chardonnens rappelle une évidence: «Lorsque l’intérêt direct des cantons est en jeu, les projets peuvent se réaliser très vite, malgré des législations différentes!» Les préparatifs de Failloubaz ont compté avec des semaines de vacances différentes dans chacun des cantons... «La Broye est en marche, elle a besoin de rencontres, de partage, d’événements fédérateurs.»
Ernest, orphelin et héros. Failloubaz en est un. Tout comme l’homme qui lui a donné son nom, Ernest Failloubaz, pionnier de l’aviation exhumé des archives et des photos sur papier sépia du Musée de l’aviation de Payerne. Né à Avenches en 1892, orphelin à l’âge de 8 ans, cet Icare broyard rêve de machines volantes, d’exploits, d’envol. Il entreprend des études d’ingénieur à Lausanne et parvient à persuader son tuteur de lui avancer la somme nécessaire à l’achat d’un moteur d’avion. Avec son ami René Grandjean, il construit un appareil et, le 10 mai 1910, tente son premier décollage, sans autorisation, au lieudit L’Estivage d’Avenches. Les spectateurs sont ébahis. Un saut de quelques mètres. Puis un premier trajet effectué: Avenches-Payerne! L’aventure du gars à la casquette de 18 ans ne fait que commencer. Surnommé «le gamin volant», Ernest Failloubaz part en France, acquiert un Blériot, remporte des meetings acrobatiques. C’est le début de la gloire et, dans son sillage, le cortège de mirages qui ne manqueront pas de faire rêver, de pousser à inventer, puis de faire piquer du nez ce jeune homme intrépide et fier. Failloubaz meurt à Lausanne, abandonné de tous, à l’âge de 27 ans.
C’est l’auteur Bernard Ducarroz qui a eu l’idée de faire de ce héros oublié le personnage central des Rencontres 2010. Car, contrairement aux éditions précédentes où chaque compositeur proposait une œuvre distincte (religieuse ou profane), il a été décidé, cette fois, de faire œuvre collective. «Et d’y associer de jeunes auteurs et compositeurs», insiste Francis Volery. «Nous avons imaginé un scénario, découpé le spectacle en cinq tableaux et chacun, auteurs et compositeurs, a choisi le sien», se souvient Patrick Charles, associé à l’élaboration du spectacle. Tout s’est fait très naturellement, autour d’une table. Chacun a trouvé la part d’histoire qui le mettait en appétit. «Et qui correspondait le mieux à sa personnalité», sourit Patrick Charles.
«Notre cahier des charges était clair, résume Pierre Huwiler: composer un chœur mixte, un chœur d’hommes, un chœur d’adolescents et deux airs pour solistes. Avec, à disposition, un orchestre symphonique.» «Nous avons développé un très bon esprit de collaboration, se réjouit Francis Volery. Il n’y a eu aucun antagonisme entre nous, mais, au contraire, beaucoup d’entraide, de partage d’expérience et, au bout du compte, énormément d’admiration réciproque. Pierre et moi, les deux «ancêtres» des Rencontres, nous devons nous accrocher parce que ces jeunes sont vraiment doués! C’est magnifique!»
Choristes aux anges. De l’avis des chanteurs, dans tous les cas, le mélange des styles est stimulant. «On reconnaît bien les écritures de Huwiler et de Volery, relève un habitué des fêtes chorales, c’est sympa de les retrouver dans un même contexte, de plus en alternance avec d’autres qu’on découvre et qui sont parfois difficiles! Intéressant et agréable.» «Je ne peux pas dire mes préférences, s’étonne une choriste, elle aussi expérimentée, chaque partie possède sa couleur et apporte une dimension différente, complémentaire: c’est vraiment une belle expérience.» «Et les textes sont tous tellement magnifiques», ajoute une soprano sensible au regard clair. Reste à s’habituer à la gestique des différents compositeurs qui se relaieront au pupitre pour diriger leur partie.
Failloubaz est encore en chantier, soit, mais la foi des chanteurs est bien là, tandis que, dans les coulisses, la pression monte, à une semaine de la première, le stress fait tourner les hélices. Vertiges d’un baptême de l’air et d’airs...
Payerne. Halle des fêtes. Ve 5, sa 6, 20 h. Di 7, 17 h. Rens. 026 660 61 61.
1000 choristes pour un rêve broyard
LES COMPOSITEURS
PIERRE HUWILER: Le rassembleur festif
Cofondateur des Rencontres chorales, ce compositeur, arrangeur et harmonisateur prolifique connaît, pratique et anime de nombreux grands rassemblements, en Suisse ou à l’étranger. C’est devant et pour les foules qu’il se sent le plus utile et comblé. Il a composé la partie: «Ivresse du soleil».
FRANCIS VOLERY: Le rassembleur pédagogue
Autre pilier de l’art choral romand, en tant que compositeur et chef, cet enseignant au Gymnase de la Broye dirige notamment l’ensemble de jeunes Chœur de mon Cœur. Responsable des 120 adolescents associés, pour la première fois, à ces Rencontres chorales, il a composé la partie «Le poids des orages».
FABIEN VOLERY: La relève audacieuse
Latiniste, linguiste, il a obtenu son diplôme de direction chorale et enseigne la musique, parallèlement à ses activités de chef et ses études de direction d’orchestre et de chant. Ses œuvres sont «sacrément exigeantes» paraît-il. C’est à lui qu’est revenue la composition du chœur fina, en plus du tableau «La part des étoiles».
FABIEN RENEVEY: La relève candide
Enseignant au CO de la Broye, ce musicien volontiers rêveur a chanté dans les ensembles de Francis Volery et, devenu chef de chœur, connaît la pratique vocale de l’intérieur. Décrit comme un brin «fleur bleue», il apporte une touche tendre à ce spectacle dont il a composé le tableau «Le cœur ou les ailes».
LUCAS FRANCEY: La relève explosive
S’il n’est pas issu du monde choral, il s’y est mis depuis peu! Diplômé du Conservatoire de Fribourg et de la Haute Ecole des arts de Berne, ce tromboniste professionnel joue, dirige des fanfaress et compose, apportant des audaces rythmiques bienvenues. Il ouvre le spectacle avec «Le rêve d’albatros».
LES AUTEURS
BERNARD DUCARROZ: Le routinier malicieux
Auteur, librettiste, cofondateur des Rencontres chorales et complice de longue date de Pierre Huwiler et de Francis Volery, cet enseignant retraité est coutumier des fresques chorales. Celles de la Broye comme celle de la Fête du blé et du pain d’Echallens, en 2008.
PATRICK CHARLES: Le perfectionniste fou
Natif d’Yvonand, à deux jets de roseaux de la Broye, cet enseignant volubile et éclectique se passionne pour l’activité chorale, l’écriture et la réalisation de spectacles. Il a imaginé et écrit, outre sa part de textes, le fil rouge de «Failloubaz» et en assure la mise en espace, aux côtés de Gérard Demierre.
VINCENT FRANCEY: La relève des mots
Benjamin de ce trio d’auteurs, ce jeune enseignant a toujours cultivé l’art choral parallèlement à ses études de littérature et d’histoire. Auteur de nombreux textes, il vit, avec «Failloubaz», sa première expérience de fresque chorale. Phrases courtes, mots qui «flashent».
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