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SAM KELLER Le directeur de la Fondation Beyeler devant la toile de Mark Rothko «Untitled (Red, Orange)», 1968.
Friedel Ammann / Basel

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Beaux-Arts
«Ernst Beyeler m’a appris à regarder»

Par Mireille Descombes - Mis en ligne le 20.10.2010 à 14:58

Après la mort d’Ernst Beyeler en février, Sam Keller, directeur de la prestigieuse fondation bâloise, évoque sa vision et ses projets pour l’avenir.

Avec sa précieuse collection, ses flamboyantes expositions et l’écrin si parfait que leur a conçu l’architecte italien Renzo Piano, la Fondation Beyeler - inaugurée en 1997 – s’est très vite imposée comme l’un des lieux de pèlerinage culturel les plus courus de Suisse (plus de 300 000 visiteurs par an). Il y a quelques mois, toutefois, l’institution perdait son «père».

L’homme à l’origine de toute l’aventure, le grand marchand d’art bâlois Ernst Beyeler, est en effet décédé à 88 ans, en février dernier. Cette disparition aura-telle des conséquences sur la vie de la fondation? Rencontre, par une belle journée d’automne, avec le dynamique et brillant Sam Keller, 44 ans, qui a repris, en 2008, sa tête après avoir dirigé pendant huit ans la prestigieuse foire Art Basel.

Pas de regrets d’avoir quitté Art Basel?

Mais je ne l’ai pas quittée, puisque j’en reste le président. Pour le reste, non, pas même une minute, je n’ai regretté mon choix. C’est sans doute la meilleure décision que j’ai jamais prise, et la grande chance de ma vie. Ici, je peux faire un travail que j’adore, qui me permet de côtoyer des artistes et des œuvres de grande qualité tout en don-nant à ma pratique un ancrage culturel plus profond et durable.

J’aime en outre beaucoup les gens. Je suis donc particulièrement heureux quand je peux partager ma passion pour l’art avec mes collaborateurs, les visiteurs ou avec les enfants des écoles pour lesquels nous avons développé de nombreuses activités.

En acceptant ce poste, vous étiez aussi appelé à collaborer très étroitement avec Ernst Beyeler…

C’est aussi l’une des choses qui m’a séduit. Ernst Beyeler a beaucoup influencé et stimulé mon rapport à l’art. Adolescent, ses grandes expositions de sculptures en plein air m’ont beaucoup marqué. J’ai ensuite travaillé avec lui à Art Basel dont il était le cofondateur.

Une sorte de père spirituel?

Je ne dirais pas cela, c’est un peu trop pathétique. Mais nous sommes devenus très proches. Ernst Beyeler m’a beaucoup appris, notamment à regarder. Il était passionnant d’observer comment il approchait une œuvre d’art, se réjouissait de sa présence. Il entretenait avec elle un rapport tout à la fois sensuel et intellectuel. On avait l’impression qu’il la scannait littéralement pour mieux saisir ce qui faisait sa qualité et sa singularité.

Nous avons aussi beaucoup discuté de la vie de la fondation, de son développement futur, de la façon de transformer une initiative privée en une institution publique. Sur ce point, je dois d’ailleurs admettre que reprendre un musée fondé par un tel homme pour la transmettre aux générations futures n’est pas un mince challenge.

La Fondation Beyeler s’est construite autour d’une magnifique collection. Mais Ernst Beyeler était aussi marchand d’art. La distinction entre le stock de sa galerie bâloise et la collection de la fondation était-elle très claire? Ou arrivait-il que les œuvres passent de l’une à l’autre?

Ernst Beyeler et sa femme Hildy ont repris une librairie de livres anciens en 1945. A partir des années 50, ils ont commencé à faire des expositions d’art et sont rapidement devenus de fervents collectionneurs. Ils gardaient certaines œuvres pour eux, mais elles pouvaient aussi ressortir de la collection et se retrouver sur le marché. Dans les années 80, ils ont créé une fondation et fait voyager leur collection dans des musées prestigieux.

Elle s’est alors fixée et son contenu s’est clarifié. A l’ouverture du musée, elle comptait 166 œuvres. Elle en compte aujourd’hui 230 car Ernst Beyeler, jusqu’à la fin de sa vie, a continué à l’enrichir par des achats. L’œuvre la plus récente qu’il ait acquise, en 2006, est une toile du fameux artiste allemand Neo Rauch.

Cette collection est-elle inaliénable. Et allez-vous la continuer?

Les statuts de la fondation précisent que les œuvres ne peuvent être vendues, sauf exception. Par exemple, pour en acheter une meilleure ou en cas de grave crise financière. Certes, nous n’avons pas les moyens financiers d’Ernst Beyeler, mais nous allons continuer à acquérir des œuvres, en nous dirigeant plutôt vers le contemporain.

Par ailleurs, nous allons rester fidèles au principe de notre fondateur: miser sur la qualité plutôt que sur le nombre, se concentrer sur certains artistes et essayer d’acheter des pièces clés de ces créateurs. Nous recevons aussi des dons de privés. Par exemple, on nous a tout récemment offert un magnifique Max Ernst.

Ernst Beyeler intervenait aussi dans la programmation des expositions. Quelle ligne allez-vous suivre désormais?

Notre concept de programmation est clair. Chaque année, nous faisons une exposition en lien avec le cœur de notre collection - la première partie du XXe siècle - une autre plus contemporaine et une troisième, thématique, qui interroge les fondements ou le développement de l’art moderne, par exemple cette année Vienne 1900 – Klimt, Schiele et leur temps (lire encadré en p. 84).

Parallèlement, nous réalisons deux ou trois fois par an des projets de taille plus modeste et plus pointus avec des artistes contemporains. Le prochain sera consacré à l’artiste brésilienne Beatriz Milhazes.

Tout cela, on s’en doute, nécessite d’impor tants moyens financiers. Comme beaucoup d’institutions privées vous bénéficiez aussi de subventions publiques…

Nous recevons de l’argent (ou des aides d’autre nature) du canton de Bâle-Ville, de la ville de Riehen et pour certaines expositions du canton de Bâle-Campagne. Ces subventions sont importantes, elles ne représentent toutefois que 12% de notre budget. Nos principaux revenus viennent des visiteurs (à travers les billets d’entrée, la vente du catalogue, la boutique ou le café).

Nous avons aussi des sponsors et des privés qui nous soutiennent. Et nous bénéficions de l’aide de la Fondation Beyeler et de celle de la fondation de notre président Hansjörg Wyss. Avec tout cela, nous avons réussi à créer un musée d’envergure internationale et si son succès se maintient, il a un grand avenir.

Vous n’avez que 44 ans. Après Art Basel et la Fondation Beyeler, un grand musée américain?

Parallèlement à la demande de la Fondation Beyeler, j’avais été sollicité pour diriger des musées beaucoup plus grands. Depuis, on m’a fait d’autres propositions. Je les ai refusées, et je continuerai à le faire. C’est vraiment ici que je veux travailler.

La taille relativement modeste du musée me permet de ne pas être totalement accaparé par des tâches administratives et son statut privé convient parfaitement à mon côté entrepreneur, à mon besoin de concrétiser les idées rapidement et efficacement. Je ne dis pas que j’y resterai jusqu’à la fin de mes jours, mais il est évident que ce n’est pas pour moi qu’un tremplin vers un poste plus prestigieux.

Avez-vous d’autres passions que l’art?

J’aime beaucoup le football. Je suis un fervent supporter du FC Bâle. J’apprécie aussi beaucoup les voyages, et par bonheur ils font partie intégrante de mon métier.


Profil

Sam Keller

1966 Naissance à Bâle.

1985-1990 Etudes d’histoire de l’art et de philosophie à l’Université de Bâle.

1994 Responsable du service de communication d’Art Basel.

1998 Directeur adjoint d’Art Basel, puis directeur en 2000.

2005 Elu Young Global Leader au Forum économique mondial de Davos.

2008 Directeur de la Fondation Beyeler.


Vienne 1900

Duos de géants

A l’aube du XXe siècle, Vienne vit à l’heure des grands bouleversements. Ils touchent aussi bien l’architecture que les arts et les arts décoratifs, la musique ou la littérature. Plus profondément, ils concernent l’homme dans sa perception de lui-même et du monde. L’exposition de la Fondation Beyeler replace cette effervescence à l’ombre de deux géants de l’art moderne naissant: Gustav Klimt et Egon Schiele.

Du premier, on admire le chromatisme exubérant et les somptueuses peintures mosaïques où littéralement se dissolvent les êtres et les choses. Du second, on retient le sculpteur de chairs triturant, voire amputant les corps pour les faire entrer dans le cadre strict et contraignant du tableau.

Et ces deux peintres se retrouvent symboliquement réunis dans un étonnant tableau, Die Eremiten. Un hommage de Schiele à Klimt qui les montre enveloppés dans un même et grand manteau noir, sombres et tragiques, vacillant, mais comme soutenus par l’étrange éclat d’une petite rose froissée.

Riehen/Bâle. Fondation Beyeler. Jusqu’au 16 janvier 2011, tous les jours 10-18 h (me 20 h).




Tags: Ernst Beyeler, Sam Keller, Fondation Beyeler, Bâle, Klimt, Schiele,

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