5 mai 2002. La France respire. Jacques Chirac vient d’être réélu à la présidence de la République et le spectre du FN au pouvoir retourne dans les limbes.
Interviewé par les télévisions françaises, Jean-Marie Le Pen savoure toutefois son plus grand succès. Derrière lui, un mur d’écrans retransmet les multiples chaînes TV. Une image tranche avec l’ensemble, par son noir et blanc. Tandis que la France cathodique analyse et ressasse l’élection, Arte diffuse To Be or Not to Be d’Ernst Lubitsch. Une comédie tournée en 1942, qui tombe à point, puisqu’elle critique le nazisme avec ironie et mordant. Satiriste hors pair et homme de convictions, Lubitsch réussit un parfait clin d’œil d’outre-tombe.
De Berlin à Hollywood. Frappante, cette incursion rend bien l’incroyable influence du réalisateur. Depuis sa disparition en 1947, l’esprit d’Ernst Lubitsch plane sur le cinéma contemporain, notamment à travers les comédies romantiques qui fleurissent bon an, mal an, dans les salles obscures. En le célébrant cette année, le Festival de Locarno rappelle cette vérité et replace l’œuvre du cinéaste dans une perspective historique.
Né à Berlin en 1892, rien ne prédestinait pourtant Lubitsch au septième art. Fils d’un tailleur, il travaille un temps dans le magasin familial avant d’être redirigé vers la comptabilité. Mais le jeune homme lorgne vers le théâtre. Et y consacre ses nuits, avec un certain succès.
Cette expérience sur les planches va lui servir, au moment de débuter comme acteur pour le cinéma naissant. Profitant du manque d’idées des scénaristes allemands, il s’improvise auteur et laisse libre cours à son inspiration, transposant sur pellicule l’héritage du burlesque et du cabaret. Jusqu’à devenir l’équivalent allemand d’un Chaplin ou d’un Max Linder, grâce à des films comme Les yeux de la momie (1918) ou La princesse aux huîtres (1919).
Sophistiqué et engagé. Le succès de Lubitsch est tel qu’il intègre la toute-puissante Paramount dès 1926. Un exil américain dont le cinéaste ne reviendra pas, déchu de sa nationalité par le régime nazi en 1935, l’année même où il reprend la direction des productions Paramount. Devenu tout-puissant, il instille sa vision à Hollywood, imposant un style à la fois sophistiqué et efficace, qui redynamise une certaine tradition comique en la confrontant à l’esthétique de l’époque. Le tout selon une cadence frénétique, plus d’un film par année durant sa période américaine, jusqu’à faire passer Woody Allen pour un paresseux.
Parmi les plus grandes réussites du cinéaste, la postérité retiendra surtout la formidable triplette Ninotchka (première et unique comédie de Greta Garbo), The Shop Around the Corner (qui inspirera Vous avez un mess@ge à Nora Ephron) et To Be or Not to Be (dont Mel Brooks fera un remake), réalisés entre 1939 et 1942.
Trois films qui symbolisent bien l’élégance et l’intelligence du cinéma de Lubitsch. La comédie – satirique ou romantique – sert de canevas à des œuvres qui abordent de front des sujets politiques (l’URSS, le nazisme et l’Allemagne hitlérienne) et sociaux (le chômage, le capitalisme). Un équilibre qui manque souvent aux comédies actuelles. Et rend plus puissante encore l’œuvre de Lubitsch.
Festival du film de Locarno. Jusqu’au sa 14. www.pardo.ch
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