Créée à Genève en 1996, Index Ventures – importante entreprise de capital risque ayant participé, notamment, au lancement de Skype ou MySQL – vient d’ouvrir un bureau dans la Silicon Valley, après ceux de Londres et Jersey. Ses associés fondateurs, qui ont levé et investi à ce jour l’équivalent de 2,3 milliards de francs suisses via leurs fonds spécialisés, constatent que manque en Suisse la volonté de développer des start-up cherchant à devenir leader mondial.
Vous venez de vous installer aux Etats-Unis: pourriez-vous déplacer un jour votre siège social outre-Atlantique?
Neil Rimer: Lorsque nous nous sommes établis à Genève, nous n’avions pas pour objectif de nous contenter de réaliser des investissements en Suisse. Nous voulions déjà nous classer parmi les premiers investisseurs en capital-risque avec un point de départ en Europe. Nous avons choisi Genève parce que mon frère David et moi y avions grandi et que Giuseppe avait passé du temps à Zurich, chez McKinsey, et connaissait bien ce pays.
Mais la Suisse devient de moins en moins importante pour notre activité. Nous avons ouvert en 2002 le bureau de Londres pour disposer d’un autre point d’accès aux entrepreneurs européens; mais aussi américains car ils y viennent facilement. Notre bureau de Londres a dépassé cette année celui de Genève en nombre d’employés.
Giuseppe Zocco: La plupart de nos associés, aussi bien dans les IT que dans la biotech, sont basés à Londres.
La Suisse a bien résisté à la crise et l’argent y afflue: n’est-ce pas un contexte favorable au développement de vos activités?
N. R.: Au début, il était ardu de lever de l’argent pour nos différents fonds, mais depuis quelques années nous n’avons pas trop de difficultés: Index Ventures V – spécialisé dans le capital de démarrage – a été fermé en mars 2009 avec 350 millions d’euros et notre premier fonds de capital développement – Index Growth Capital I – a bouclé en janvier 2008 avec 400 millions d’euros.
En Suisse, ce n’est pas l’argent qui manque, mais la volonté de soutenir les entreprises de capital-risque et les entrepreneurs. Alors même que les jeunes entreprises qui réussissent créent de nombreux emplois. Nous avons des difficultés à obtenir des permis de travail pour attirer les talents susceptibles d’accompagner le développement de start-up.
«LES CHOSES SONT BEAUCOUP PLUS SIMPLES DANS LA SILICON VALLEY OU À LONDRES.»
G. Z.: Le cadre juridique et fiscal n’est pas suffisamment clair et stable pour des investisseurs en capital-risque. Et lorsque des start-up sont en phase de levée de fonds, il y a de trop nombreuses démarches administratives, avec actes notariés. Les choses sont beaucoup plus simples dans la Silicon Valley ou à Londres.
Vous étiez parmi les premiers actionnaires de Skype ou, en Suisse, d’Addex Pharmaceuticals et GeneBio. Quelles prises de participation en cours vous semblent prometteuses?
G. Z: Nous investissons en ce moment l’argent récolté dans les fonds Index Ventures V et Index Growth Capital I; entre 150 et 200 millions d’euros sont ainsi placés chaque année dans de toutes jeunes entreprises ou des sociétés à un stade plus avancé de développement. En général, notre participation dans une société représente 15 à 40% de son capital.
Parmi les sociétés que nous soutenons, on peut citer RPX (Rational Patent Exchange), fondée aux Etats-Unis par des avocats spécialistes de la propriété intellectuelle. Elle entend résoudre les problèmes créés aux grandes entreprises par les Patent Trolls: ces entités qui achètent des brevets dans le seul but de réclamer ensuite de l’argent aux sociétés dont l’activité violerait ces brevets.
RPX a fédéré plusieurs grandes entreprises – telles que Apple, IBM, Cisco ou Google – qui lui versent chacune quelques millions de dollars par an pour surveiller les brevets à vendre ou faisant déjà l’objet d’un contentieux. RPX achète les brevets susceptibles d’intéresser ces entreprises et leur octroie des droits d’exploitation; leur évitant ainsi d’éventuels contentieux en propriété intellectuelle, fort coûteux en temps et en argent. RPX va bientôt être cotée sur le Nasdaq.
N. R.: Etsy est une plateforme comme e-Bay, spécialisée dans la mise en relation d’acheteurs et de vendeurs d’objets faits main. Elle fédère des centaines de milliers d’artisans et d’acquéreurs dans le monde entier. L’entreprise française Criteo a mis au point une technologie très pointue pour le targeting, soit le ciblage des publicités sur l’internet.
Weatherbill, lancée par deux anciens employés de Google, est un site proposant des contrats d’assurance sur la météo: le prix de la couverture est calculé en ligne et l’achat est immédiat. Un tel service pourrait intéresser de nombreuses entreprises: dans le tourisme, l’agriculture ou l’événementiel.
Que devrait faire la Suisse pour soutenir la création d’entreprises?
N. R.: Tout ce qui serait utile pour garder ou attirer les meilleurs entrepreneurs et les cadres susceptibles de les rejoindre: octroyer des permis de séjour, faciliter les démarches bureaucratiques pour la création de ces emplois, supprimer les paperasseries inutiles pour la création et le financement des entreprises.
On pourrait également promouvoir l’idée de créer un centre d’excellence pour les sociétés technologiques. Personne ne va venir parce qu’on a ici des physiciens ou un Prix Nobel: les créateurs viendront ou resteront si quelques entreprises nées en Suisse deviennent mondiales.
G. Z.: Créer une situation juridique et fiscale claire pour que d’autres sociétés de capitalrisque et des Business Angels s’installent ici. Il faudrait aussi permettre aux étudiants non européens des écoles supérieures et polytechniques de rester en Suisse pour créer leur start-up.
Profils
GIUSEPPE ZOCCO
Associé fondateur d’Index Ventures. Directeur d’entreprises, dont Adconion, Moleskine et RPX. Ancien de McKinsey. Bachelor en finance de Bocconi et MBA de Stanford.
NEIL RIMER
Associé fondateur d’Index Ventures. Administrateur d’entreprises, dont AlertMe, Stack Exchange et Weatherbill. Bachelor en histoire et économie de Stanford et MBA de Harvard.
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