Ce matin de 2008, que Sabine ne parvient plus à situer précisément dans le temps, n’est pas comme les autres. Une lueur d’espoir vient de déchirer le néant. Trois voies s’ouvrent clairement devant elle: «Rester dans le caniveau comme esclave, monter vers l’éternité ou changer radicalement de vie.» Sabine ne veut pas mourir. Ni à petit feu ni brutalement. Le choix est fait. Elle décide de vivre. Enfin. Après avoir subi les pires souffrances et les pires humiliations, par son père qui a abusé d’elle dès l’enfance et durant près de vingt ans, par le décès de son frère bien aimé, par ses trois maris qui l’ont trompée et ruinée, Sabine tourne la page. Noël Constant, l’initiateur de Carrefour-Rue, association genevoise d’action sociale auprès des personnes sans abri et démunies, lui a trouvé un toit, sur la route de Saint-Julien. Certes, ce n’est pas le Pérou. Sabine a bien du mal à s’entendre avec les trois hommes colocataires à l’étage du dessus qui, dit-elle, ne la respectent pas vraiment. Mais c’est une situation provisoire avant de trouver mieux.
A 53 ans, Sabine prend désormais soin d’elle, s’habille et se coiffe avec soin. Cela irrite les gens «restés dans le caniveau», observe-t-elle en justifiant ainsi son «affreux caractère». La sortie de l’exclusion n’est pas une bretelle d’autoroute mais un chemin caillouteux semé d’embûches. «Il faut avoir un sacré tempérament pour tenir, faire le tri dans ses relations et ne pas rechuter.» Au bénéfice de l’aide sociale dispensée par l’Hospice général, qui lui verse environ 1500 francs par mois, Sabine est actuellement sans emploi. Mais elle rêve de pouvoir s’occuper et de se mettre au service de la collectivité. Une fois qu’elle aura enfin trouvé un «vrai chez elle» pour y mettre ses «petites affaires» et aussi sa volière dont elle a dû se défaire en quittant sa dernière demeure. Celle-ci a en effet été démolie car elle se situait sur le trajet du CEVA, le projet de liaison entre les réseaux ferroviaires du canton de Genève et de la Haute-Savoie.
Le logement, une priorité. Carrefour-Rue reçoit de l’Etat de Genève, ainsi que de diverses fondations, des logements destinés à la démolition ou à la rénovation. Plutôt que de les voir occupés par des squatters, les autorités genevoises préfèrent les réserver aux SDF recueillis par l’association, sachant que cette dernière les restitue systématiquement sur demande. Hélas, constate Noël Constant qui, sur une centaine de logements en a perdu quelque soixante en trois ans (dont six d’un seul coup sur la ligne du CEVA), l’Etat bien souvent ne propose rien en échange. Dès lors, les personnes hébergées et en phase de reconstruction personnelle et sociale se retrouvent à nouveau sans gîte (lire l’encadré: «La solution des conteneurs»).
Avoir un toit. C’est le désir le plus ardent de tous ceux qui se trouvent en marge de la société. «On ne peut pas travailler sereinement sans savoir où l’on va dormir le soir», souligne Ben (35 ans), qui a vécu plusieurs mois dans la rue, le sac au dos. «Pour se présenter à un employeur, avoir un toit sous lequel dormir et pouvoir se laver, c’est un minimum», renchérit Charly (57 ans), aujourd’hui gardien d’une maison que lui a fournie Carrefour-Rue. Vouloir impérativement se loger avant de recevoir un salaire est certes légitime mais c’est aussi révélateur d’une peur: celle d’affronter le marché du travail. Remplir un CV, répondre à une offre, avoir un entretien avec un employeur sont autant d’obstacles bien difficiles à franchir, observe Noël Constant. Dès lors, «le logement devient une bonne excuse pour repousser ad vitam aeternam la recherche d’un emploi».
«QUAND ON RESPONSABILISE L’INDIVIDU, IL SE RÉVEILLE, IL BOUGE, IL VIT.»
Noël Constant, responsable de Carrefour-Rue
Avant que l’association genevoise ne lui trouve un appartement à Chêne-Bougeries, aux portes de Genève, Ben a résidé dans une chambre d’hôtel payée au prix fort (80 francs la journée) par l’Hospice général qui finit par mettre un terme à ce service très coûteux. Le 1er août 2007, Ben se retrouve à la rue, totalement désemparé. Cinq ans après cette mésaventure, il reconnaît avoir eu de la peine à supporter «les regards de haut» des gérants de son hôtel, appréciant aujourd’hui la très précieuse «autonomie» dont il jouit désormais. «L’hôtel déstructure les gens», souligne Noël Constant qui approuve la décision de l’Hospice général tout en déplorant que l’Etat n’ait rien proposé à Ben pour le reloger. «Agissant trop souvent dans l’improvisation, notre société ne prépare pas le terrain et ne se soucie pas du ressenti de tous ceux vivant dans la précarité.»
L’hébergement offert par Carrefour-Rue dure souvent des mois. Le temps que les personnes concernées stabilisent leur existence que des années de vagabondage, d’inactivité ou d’activités chaotiques ont profondément bouleversée. Les résidents s’acquittent généralement d’un loyer fort modeste, en relation avec leur très faible niveau de vie, ce qui les prépare à un retour à l’indépendance. Après avoir gagné un peu d’argent en vendant La feuille de trèfle, un journal de l’association entièrement rédigé et illustré par des personnes en rupture sociale, Ben a retrouvé un emploi dans son domaine, la maçonnerie: quatorze mois sur le chantier du tram Cornavin-Onex-Bernex en 2010. Grâce à cette activité, fruit d’une rencontre avec un ancien chef qui le connaissait et l’appréciait, il a pu récupérer des droits de chômage et réaliser de petites missions en 2011. Cette année, Ben compte bien remettre la main au béton. «Si un jour je reprends mon sac à dos, ce sera seulement pour voyager en globe-trotter avec mon amie», confie-t-il avec confiance et détermination.
Le don, une nécessité. Bien plus qu’un besoin de recevoir, un immense besoin de donner se manifeste chez les plus déshérités. Jean-Pierre (70 ans) l’exprime à merveille en préparant des repas succulents aux personnes qui fréquentent le Hameau des chemineaux, lieu de détente et de ressourcement joliment aménagé par Carrefour-Rue à Bernex (lire l’encadré: «Les espaces de Carrefour-Rue»). «Le rôti est prêt. Ça n’attend pas!» lance-t-il de sa puissante voix, comme un ordre militaire. Cuisinier de métier, veuf à deux reprises, Jean-Pierre a tout laissé tomber le jour de sa retraite, ses proches et sa maison, choisissant de devenir vagabond avec toutefois sa carte AVS en poche. Huit mois de vie sur le trottoir et dans les gares, ces temples de l’anonymat où l’on peut se fondre dans la foule. «En Suisse, la pauvreté est davantage un problème relationnel qu’un pur problème financier», observe Guillaume Taramarcaz, l’un des travailleurs sociaux de l’association. Devenu l’un des deux permanents du Hameau des chemineaux, Jean-Pierre n’a qu’un seul souhait: «J’aimerais finir mes jours ici et aider les autres comme ils m’ont aidé.»
Cette reconnaissance, Charly l’exprime aussi en faisant profiter l’association de ses connaissances de chauffagiste. «Ici, ça ne chauffe pas car les tuyaux ont été croisés au montage. Je vais vous arranger cela!» Divorcé en 1998, après quinze ans d’errance et de dettes, grillant son maigre pécule de bistrot en bistrot, Charly est désormais sur la voie de la renaissance personnelle, sociale et professionnelle. Avec son chien, son seul vrai compagnon, il se refait une raison de vivre dans la maison dont il a (provisoirement) la garde. «Si je gagnais une grosse somme à la loterie, je ferais illico un don à Carrefour-Rue et aux services sociaux de Genève», s’enthousiasme-t-il. Quant à Noël Constant, avec sa voix paisible et son sourire en coin, il constate que lesdits services ont de plus en plus tendance à donner l’adresse de son association à des pauvres bougres en désarroi. C’est sans doute une loi universelle: l’échec des uns est compensé par la réussite des autres.
L’autogestion, un mode de vie. Sabine, Jean-Pierre, Ben et Charly se reconstruisent grâce à un environnement qui favorise grandement leur autonomie et leur prise de responsabilités. L’autogestion est la règle d’or au sein de Carrefour-Rue. Chacun apprend à respecter l’autre sans qu’il soit nécessaire d’imposer des règles strictes. A La Coulou, un abri où séjourne une vingtaine de sans-abri, il n’y a pas de gardien de nuit et seulement deux éducateurs. Trois fois moins que le nombre normalement requis. Et pourtant cela tourne. «Plus il y a de travailleurs sociaux, plus il y a de problèmes à résoudre, ceux qu’ils créent eux-mêmes», constate Guillaume. Et Noël Constant de relever que toutes les fois que les services sociaux lui présentent une personne qu’ils considèrent comme particulièrement paresseuse, il observe que celleci se comporte de la meilleure manière dès qu’elle se sent reconnue et impliquée dans une tâche de la vie quotidienne. Elevé dans la rue à Mâcon quand éclatait la Seconde Guerre mondiale en 1939, refusant avec son frère d’être pris en charge par des institutions, Noël Constant, après quarante ans d’expérience dans le social, reste allergique à l’assistanat sous toutes ses formes: «Quand on responsabilise l’individu, il se réveille, il bouge, il vit.»
Logement
La solution des conteneurs
Des conteneurs pour loger des personnes: l’idée vient des Pays-Bas, elle s’est concrétisée dans les quartiers sud du Havre pour faire face à une pénurie de logements sociaux destinés aux étudiants, elle séduit aujourd’hui Noël Constant, responsable de Carrefour-Rue. Face au nombre croissant de sans-abri à Genève toujours en manque flagrant d’appartements, la solution des conteneurs présente de nombreux avantages. Il suffit (si l’on peut dire) de trouver des terrains disponibles appartenant à l’Etat, à la commune ou à des privés. Un permis de construire n’est pas nécessaire, une demande d’installation suffit. La mise en place est très rapide. Isolations thermique et phonique, chauffage, salle de bains, kitchenette, connexion wifi: de tels conteneurs à poser par groupes de cinq ou six en divers endroits du canton de Genève peuvent offrir un confort appréciable à un moindre coût. Noël Constant en fait une priorité pour 2012.
Mosaïque
Les espaces de Carrefour-Rue
Dans le canton de Genève, Carrefour-Rue se dessine en plusieurs centres d’accueil. La Coulou, un abri pour sans-abri ouvert tous les jours, met à la disposition d’une vingtaine de personnes refuge, petit-déjeuner et repas du soir gratuits. Ceux qui y séjournent n’ont étrangement pas pour habitude de se rendre au Jardin de Montbrillant qui offre quant à lui gratuitement le repas de midi à quelque 150 convives. Des villas, des studios, des espaces réservés aux femmes, un point d’eau avec douches et sanitaires sont dispersés dans la ville du bout du lac. Enfin, le Hameau des chemineaux, à Bernex, est un lieu de détente, le Club Med des sansabri. Situé sur une ancienne poudrière de l’armée, il comprend cinq wagons dont le Paradisio (le cinéma), le Casse-graine (le restaurant) et le Dormitorium (lieu de repos), une roulotte et une yourte originaire de Mongolie. Du bois et des panneaux solaires alimentent la chaufferie.
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