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Et si Wall Street chutait à son tour. . .

Mis en ligne le 20.04.2000 à 00:00

Suspense Après neuf ans de croissance, l'économie américaine pourrait atterrir brutalement en raison de ses déséquilibres croissants. D'

L'Hebdo; 2000-04-20

Et si Wall Street chutait à son tour...

Suspense Après neuf ans de croissance, l'économie américaine pourrait atterrir brutalement en raison de ses déséquilibres croissants.

D'

un côté, il y a les adeptes de la «nouvelle économie». Pour ses thuriféraires, «les Etats-Unis sont entrés dans une ère nouvelle de prospérité qui ne fait que commencer». De l'autre, il y a les tenants des lois d'airain de l'économie. L'hydre inflationniste peut rejaillir à tout moment en raison des tensions sur le marché du travail. Un risque d'autant plus fort que les dépenses de consommation dépassent la hausse des revenus. Un cocktail explosif. Depuis quelques années, les premiers prenaient le dessus sur les seconds qualifiés peut-être un peu trop rapidement de ringards, comme le montrent les turbulences boursières de ces dernières semaines et les derniers chiffres de l'économie américaine.

Le Nasdaq, le marché des valeurs technologiques, joue au yo-yo, plongeant un jour et remontant un autre. Alors que le Dow Jones Industrial, le principal indice de Wall Street, ne sait plus quelle direction prendre. Depuis son record du 10 mars, rien ne va plus pour le Nasdaq dont les valeurs reflètent l'engouement pour la «nouvelle économie». La mécanique s'est enrayée à la suite des déclarations de quelques gourous jugeant ce marché nettement surévalué et de la condamnation de Microsoft reconnu coupable de violation de la loi antitrust. Et puis, vendredi 14 avril, les risques inflationnistes, jugés inexistants par les apôtres du «New Age», réapparaissaient avec la publication de l'indice des prix à la consommation plus mauvais qu'attendu. Il n'en fallait pas davantage pour que toutes les Bourses chutent. Depuis son plus haut niveau, le Nasdaq perdait alors 34%, un véritable krach, tandis que le Dow Jones parvenait à limiter les dégâts. Bref, le pire des scénarios pourrait se produire si ce dernier indice devait suivre la culbute des valeurs technologiques. L'atterrissage brutal de l'économie américaine, tant redouté par l'ensemble de la communauté financière, provoquerait alors de terribles conséquences. «Pour qu'un nouveau désastre survienne, il suffit que le souvenir du précédent soit effacé. Et nul ne sait combien de temps il faut pour oublier», rappelle J.-F. Galbraith, l'historien de la crise de 1929.

Une bulle à la Bourse

Les risques d'une débâcle généralisée n'ont jamais été aussi grands qu'aujourd'hui. D'abord, parce que la consommation est intimement liée à la Bourse. Publiée début février, une étude de la Réserve fédérale, l'équivalent de la Banque nationale, montre qu'une baisse de 10% des actifs financiers (par exemple les actions) réduirait les dépenses de 50 milliards de dollars. Tandis qu'une chute de 20% affecterait le produit intérieur brut d'un point au moins. Une correction de 10% aurait toutefois les mêmes effets si les ménages et tous les acteurs économiques modifiaient leur analyse et cessaient de croire à une croissance éternelle. C'est pourquoi Alan Greenspan, le président de la Réserve fédérale (Fed), s'est inquiété à plusieurs reprises de «l'exubérance irrationnelle» de la Bourse.

Grâce à l'arrivée du courtage en ligne (sur Internet), qui permet d'acheter des actions sans devoir passer des ordres à son broker, les petits investisseurs se sont rués sur la Bourse.

Progressivement, une bulle spéculative s'est formée autour des marchés financiers. Elle se produit lorsqu'«un processus dynamique s'établit entre une forte croissance économique, sans inflation, et une confiance exagérée dans l'apparition d'un monde nouveau... En d'autres termes, il y a bulle quand il y a conjonction entre inflation financière et euphorie collective», expliquent Michel Juvet et Claude Morgenegg, analystes chez Bordier & Cie.

Au fil des années, la hausse continue du cours des actions a enrichi les consommateurs et les a incités à dépenser. Les économistes nomment ce phénomène «effet de richesse».

La chute du Nasdaq ne pénalise pas la majorité des investisseurs car ce marché s'est envolé de 128% entre le 1er janvier 1999 et le 10 mars, date de son record historique. En clair, la plupart d'entre eux ont réalisé de bonnes affaires. En revanche, le krach affecte ceux qui ont acheté des actions à un cours élevé. Pour ces derniers, les pertes sont importantes.

Même si les conséquences seront sans doute assez faibles sur la consommation future, une chose est cependant sûre. Cette déroute laissera des traces dans les esprits des petits investisseurs grugés par les belles paroles de certains analystes qui passent pour des stratèges financiers. Ils savent pourtant qu'il faut se méfier lorsque la boulangère ou l'épicier achète des actions. Car le krach est proche, dit un adage boursier.

Par ailleurs, les entrepreneurs de la «nouvelle économie» n'auront plus la même facilité pour trouver des capitaux. Les investisseurs y regarderont désormais à deux fois avant de placer leur argent. Seuls les projets les plus solides se concrétiseront. Ce nettoyage fera du bien.

Les germes d'une récession

Aujourd'hui, la question est de savoir si la chute du Nasdaq va aussi toucher le Dow Jones de plein fouet. Actuellement, 30% du volume du New York Stock Exchange est réalisé par des ordres de particuliers, contre moins de 14% il y a dix ans. «Autrement dit, en cas de correction, c'est bien l'ensemble des ménages qui verront leur épargne diminuer. Pour la reconstituer, ils devront consommer moins, d'où un important risque de ralentissement économique par affaiblissement de la demande», affirme Pierre Montézin, de Löwenfinanz.

L'hypothèse d'un krach n'est pas à écarter. Car la nervosité des investisseurs est telle qu'il suffit d'une nouvelle inattendue pour que tout dégénère. Ce risque est d'autant plus réel que la surchauffe menace la croissance qui a atteint... 7,3% au dernier trimestre de l'an dernier. «L'économie a dépassé sa vitesse de croisière de 1% ces derniers mois», relève Lawrence Meyer, l'un des gouverneurs de la Fed. Sur le marché du travail, les tensions sont vives avec un taux de chômage de 4,1%. Alan Greenspan note que la baisse continue des travailleurs disponibles provoquera «à un certain moment des hausses de salaires supérieures aux gains impressionnants de productivité».

La plus longue période de croissance (neuf ans) que les Etats-Unis ont vécue en temps de paix contient les germes de la prochaine récession. Il y a un an, l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) mettait déjà en garde la communauté financière contre les déséquilibres de l'économie américaine. Aujourd'hui, le président Bill Clinton reconnaît que le niveau de la dette, le recul de l'épargne et le déficit de la balance commerciale constituent des menaces à prendre au sérieux. D'abord, l'endettement privé, divisé à parts égales entre ménages et entreprises, s'élève à plus de 11 000 milliards de dollars. Une telle somme constitue une véritable bombe à retardement. D'une part, avec un taux d'emprunt qui s'élève à 115% de leur revenu annuel moyen, c'est la première fois depuis cinquante ans que les ménages accusent un déficit financier. D'autre part, les Américains empruntent pour acheter des actions. Par exemple, il est possible d'acquérir pour 5000 dollars de titres avec seulement 2500 dollars en poche. Ce qui nourrit la spéculation. Avec une somme de 265 milliards de dollars, les montants prêtés par les brokers ont atteint un niveau record en février. Lorsque la Bourse plonge, les emprunteurs doivent soit rembourser, soit apporter davantage de gages. Sinon, leurs titres sont vendus. Ce qui accélère la baisse des marchés pris alors dans un véritable tourbillon.

Ensuite, avec une moyenne annuelle de 2,4% l'an dernier, le taux d'épargne n'est jamais tombé aussi bas. En comparaison, il atteignait en Suisse 8,5% des revenus disponibles en 1996. C'est pourquoi les Etats-Unis doivent importer l'équivalent de 3% de leur produit intérieur brut annuel auprès d'investisseurs étrangers, constate un des gouverneurs de la Réserve fédérale. Si ces capitaux se retirent, l'économie en pâtira, affirme-t-il. Les taux d'intérêt augmenteront, les investissements reculeront et le dollar se dépréciera.

Enfin, les chiffres des comptes courants, qui recensent toutes les opérations réalisées avec l'étranger, montrent que les Etats-Unis vivent au-dessus de leurs moyens et importent beaucoup plus qu'ils n'exportent. Le déficit, dont la plus grande partie provient d'une balance commerciale fortement négative, représente 3,6% du produit intérieur brut. Soit le niveau le plus élevé depuis 1987, l'année du dernier krach boursier.

Effet de dominos

Bref, «les déséquilibres ont été portés à un tel point extrême que lorsque viendra l'ajustement, celui-ci ne pourra qu'être brutal», prédisaient les économistes de la banque française Paribas en août dernier.

Si cette hypothèse se confirmait, les Etats-Unis entreraient alors dans une forte récession. Le rythme de croissance qui n'a jamais été aussi élevé depuis plusieurs années au sein de l'Union européenne et en Suisse ralentirait. Les Bourses reculeraient. La confiance des consommateurs et des entreprises en prendrait un sale coup. Or, les facteurs psychologiques jouent un rôle déterminant dans le processus économique.

Pour ne pas allumer l'étincelle meurtrière, Alan Greenspan ne veut pas départager les optimistes des pessimistes. «Il est parfaitement concevable que, au tournant du millénaire, l'économie américaine ait connu une accélération de l'innovation comme on n'en connaît qu'une fois par siècle qui a propulsé la productivité, la production, les bénéfices et les valeurs boursières à un rythme sans précédent depuis des générations», a-t-il affirmé dans un discours prononcé récemment à New York. «Mais, a-t-il ajouté, une rétrospective en 2010 peut tout aussi bien conclure qu'une bonne partie de ce que nous vivons actuellement n'a été qu'une des nombreuses bulles spéculatives euphoriques qui ont marqué l'histoire de l'humanité.»

Jean-Philippe Buchs

La chute du Nasdaq pénalise surtout ceux qui ont acheté des actions à un cours élevé.

Après avoir atteint un record historique, le 10 mars, le Nasdaq a lourdement plongé à la Bourse de New York, ébranlant le Dow Jones.




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