De petits pas. Voilà de quoi est faite la politique anti-crise du Conseil fédéral. Et sa ministre de l’Economie, Doris Leuthard, frise désormais le mutisme. Au mieux, susurre t-elle un paquet de mesures sur lequel ses collègues deviseront le 11 février, avant d’aller en parler, deux jours plus tard, aux partis gouvernementaux réunis à la Maison de Watteville. Cet attentisme irrite syndicats et socialistes qui, à force d’exiger une intervention de Berne à coups de milliards, provoquent en retour des tirs de barrage d’economiesuisse et des partis bourgeois. Résultat: une joyeuse cacophonie s’instaure jusqu’à faire sortir de ses gonds le flegmatique chef du Secrétariat d’Etat à l’économie (seco), Jean-Daniel Gerber. Peine perdue, le tintamarre continue. «Avec la vieillesse, on a souvent une impression de déjà-vu», philosophe Jean-Christian Lambelet, retraité, ancien professeur à l’Université de Lausanne. L’homme sait de quoi il parle. Avec d’autres économistes, ce radical vaudois s’était fendu, en 1997, d’un texte fustigeant les timides mesures de relance du Conseil fédéral conduites par un autre radical vaudois, Jean-Pascal Delamuraz. Péniblement, la Suisse s’extirpait alors d’un marasme qui avait été accentué par une politique monétaire ultrarestrictive de la Banque nationale suisse (BNS) et qui coûta des milliers d’emplois. «Par chance, nous avons appris et, aujourd’hui, tout le monde salue le travail de la BNS», se réjouit-il. Mais ce n’est pas l’unique leçon qui a été retenue, rappelle Beat Hotz-Hart, professeur d’économie à l’Université de Zurich. La Confédération ne pesant que pour un tiers des dépenses publiques, le fédéralisme gêne toute action de relance de Berne.
Nombreux obstacles. Bref, sans concertation avec les cantons, voire les communes, toute relance ressemble à un coup d’épée dans l’eau. De plus, à force de se concerter, l’histoire montre que la Confédération agit trop tard. Dans les années 70, faute de relance, 250 000 travailleurs immigrés sont devenus des «amortisseurs conjoncturels». Et, en repartant chez eux, ont évité que le chômage ne grimpe en Suisse. Enfin, le choix des secteurs à soutenir et le montant alloué sont cruciaux. Pas sûr ainsi que les injonctions actuelles de la gauche à investir dans le béton tombent juste, les capacités de production de ce secteur étant, selon le seco, au taquet. Mais ces leçons doivent-elles inciter Berne à ne pas bouger? Non. «La crise est aussi une chance de réorganiser notre économie. Ainsi, pourquoi ne pas investir dans l’avenir comme les technologies vertes? La Confédération peut, par exemple, intervenir au niveau de la recherche et les cantons susciter une demande pour ces technologies», suggère le professeur zurichois. Reste à s’y préparer. Or, le choix du Conseil fédéral de passer par une procédure ordinaire – une partie des mesures n’arrivera aux Chambres qu’en juin – laisse sceptiques bien des interlocuteurs. Au seco, ces mots n’effraient pas Aymo Brunetti, chef de la direction de la politique économique. Le haut commis répète que l’économie du pays est saine, sauf le «problème structurel» que représente l’UBS. Et, aux critiques, il lance frondeur: «Depuis dix ans, c’est la politique de libéralisation et de réformes structurelles qui contribue à ce que la Suisse soit désormais mieux préparée que jamais pour affronter cette crise conjoncturelle.» Ce qui tombe bien, car Aymo Brunetti en a été l’un des principaux artisans depuis 1999.
Désarmé? Pour André Mach, enseignant en sciences politiques à l’Université de Lausanne, Aymo Brunetti oublie un point. Dès la fin des années 90, les défenseurs d’une politique conjoncturelle, dont plusieurs tentés par le keynésianisme, ont perdu pied à Berne. Créé en 1979, l’Office fédéral des questions conjoncturelles (OFQC) a été dissous en 1997. Dix ans après, la commission extraparlementaire sur le sujet a disparu. «Un pan d’expertise a été perdu au profit d’une politique centrée sur les réformes structurelles, néolibérales», ajoute le politologue. Ce qui confirme les craintes émises lors de la dissolution de l’OFQC par son directeur suppléant, Heinz Kneubühler: «La fusion en un superoffice [le seco], seul responsable de la politique économique (...) ne constitue peut-être pas la meilleure des solutions. Il pourrait en résulter une perte de proximité des acteurs ainsi qu’un émoussement de l’émulation entre les idées, à commencer par celles qui s’écartent du courant principal.» Dans son analyse de la conjoncture et sa réponse à la crise, le seco est-il sans armes? Beat Hotz-Hart, lui-même ancien cadre à l’OFQC, cherche à se rassurer: «Le seco a cette expérience [celle de l’OFQC] dans le domaine conjoncturel et il y a des personnes compétentes. Je serais surpris qu’on ne les utilise pas.» Reste que la lourde erreur de calcul du Groupe d’experts économiques de la Confédération sur ses pronostics conjoncturels en septembre – il prévoyait un PIB en hausse de 0,7%, avant de le corriger à -0,8% en décembre – apporte peu de réconfort... Quant à l’orientation politique du seco, un haut fonctionnaire analyse, lucide, la situation: «Certes, le seco est dominé par des libéraux, méfiants à l’égard de l’intervention étatique. Mais, aujourd’hui, il est temps de préparer quelque chose pour soutenir l’économie. La situation va les forcer à penser autrement.»
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