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La chronique de Jacques Pilet
État de guerre

Par Jacques Pilet - Mis en ligne le 12.05.2010 à 09:09

Il y a au moins trois clés de lecture des événements qui malmènent l’Europe et sa monnaie.
 
On peut, comme tant de donneurs de leçons orthodoxes, mettre toute la responsabilité sur les Etats qui ont laissé filer la dette. Les marchés, dans une imparable logique, ne feraient que révéler cette réalité à des opinions et à des pouvoirs qui voulaient l’ignorer. La spéculation ne serait qu’un épiphénomène, nullement déterminant, peut-être même bénéfique.

D’autres pensent au contraire que la finance est devenue folle. Elle tient certes compte des faits tangibles, comme les endettements exagérés, mais dans son fonctionnement à court terme, dans ses réactions fiévreuses et instantanées à n’importe quelle nouvelle, elle est devenue un facteur mondial d’instabilité. Un trader français travaillant depuis cinq ans à Wall Street racontait avec humour comment ses collègues de la corbeille vendaient à toute allure parce que la télé montrait les bagarres d’Athènes, sans rien connaître de la Grèce ni de l’Europe. L’euphorie comme l’inquiétude excitent audelà de toute raison ces jongleurs de la fortune dopés à l’adrénaline sinon à la coke.

«On peut parler d’une auto-intoxication alors qu’on pense le plus souvent que les marchés reflètent une réalité à partir des indicateurs statistiques», relève l’économiste français André Orléan. Qui rappelle qu’en 2009, les Bourses grimpaient bien au-delà des performances réelles de l’économie.

Il se dessine aussi une autre explication au chahut qui ébranle l’euro. Celui-ci, ces dernières années, a vu son attrait se renforcer. La Chine, le Brésil et d’autres pays émergents ont commencé à le prendre sérieusement en compte à côté du billet vert. Quant à la livre britannique, son prestige international se trouvait peu à peu écorné. Il y avait là de quoi susciter pas mal d’irritations à New York et à Londres. Les dirigeants américains savent que leur propre endettement, faramineux comme chacun sait, ne peut se prolonger que par la grâce du dollar, monnaie de référence, utilisée dans le monde entier quelles que soient les tribulations de leur économie.

C’est dire que dans les deux premières places financières du monde, beaucoup avaient intérêt à déclencher l’offensive contre l’euro. Ils l’ont fait en utilisant les faiblesses économiques et politiques de l’Europe, en jouant du calendrier avec la complicité des agences de notation dont l’indépendance n’est qu’un leurre. Il est piquant d’observer que ces censeurs de la vertu économique épargnent totalement la Grande-Bretagne de leurs critiques alors que son déficit budgétaire n’est pas loin de celui de la Grèce et son endettement supérieur à celui de l’Espagne.

La poignée de décideurs sans visage qui donnent le ton de la finance mondialisée décidera donc de la suite du feuilleton. Gagnant à tous les coups puisqu’ils anticipent à leur propre bénéfice leurs jugements positifs ou négatifs.

Ces manipulateurs font d’une pierre deux coups. Ils affaiblissent cet euro qu’ils exècrent et combattent dès sa naissance. Et ils prennent leur revanche sur les pouvoirs politiques.

Après le sauvetage des banques par les Etats, en 2008, il fut question d’un «retour du politique», d’une mise en ordre du système à travers des régulations strictes. On sait qu’en fait, à cet égard, il ne s’est pas passé grand-chose. Des deux côtés de l’Atlantique, les gourous de Wall Street et de la City ne sont pas mécontents de faire passer le message: ce sont «les marchés» que nous inspirons, ce sont nos amis des agences de notation qui mènent la danse, voyez votre impuissance, Messieurs les politiciens qui prétendiez vous mêler de nos affaires.

L’épreuve de force entre les maîtres de la finance internationale et les dirigeants politiques ne fait que commencer. Son issue est incertaine.

Ce dernier dimanche marque cependant une date mémorable. Le sursaut extraordinaire de l’Union européenne dresse un barrage contre les manoeuvres hostiles d’aujourd’hui. Mais il reste à poser le cadre durable qui les empêchera à l’avenir. On en est loin. Tout comme le président Obama qui lui aussi a peine à affirmer son pouvoir face à la machine financière.

Oui, nous sommes en état de guerre. Sur plusieurs fronts.

 
Retrouvez cette chronique dans «L’air du large», le blog de Jacques Pilet, enrichie de références et d’informations complémentaires.
L’épreuve de force entre les grands manitous de la finance et les dirigeants politiques ne fait que commencer.



Dossier 'Crise économique'
INTERVIEW. André Kudelski: "La Suisse ne s’est pas encore réveillée" (23.11.2011)
Economie suisse. Retour en eaux troubles (02.11.2011)
Elections. Peu de réponses face à la finance (19.10.2011)
Pouvoir d'achat. Ce que les partis en disent (12.10.2011)
Crise financière. La bombe à retardement des CDS (12.10.2011)
Crise de la dette. 2e pilier : «Les réserves sont épuisées» (10.08.2011)
La crise se met en livres 2/6. Le roman vrai de la crise financière : Pédagogie de la crise un brin optimiste (20.07.2011)
La crise se met en livres 1/6. Le fondamentalisme de marché a failli (13.07.2011)
Euro. Craintes pour l’emploi (15.06.2011)
Jean-Claude Juncker. "La grèce n’est pas en faillite" (25.05.2011)
Aileen Ionescu-Somers. "Les banques devraient d’abord reconnaître leurs erreurs" (27.04.2011)



Tags: Jacques Pilet, crise financière, Europe, monnaie,

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Réaction de clovis
le 14.05.2010 à 10:18
Cher Monsieur, J'apprécie en général vos analyses et points de vue,...
 



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