Des «problèmes de type grec» l’empêchant de venir à Cannes à des accusations d’antisémitisme, en passant par son nouveau long métrage, Film Socialisme, Jean-Luc Godard a été très médiatisé cette année. Le samedi 13 novembre, il reçoit un oscar d’honneur pour l’ensemble de son œuvre.
Mais le cinéaste franco-suisse a une fois encore décliné l’invitation. Trop loin, pas le temps, trop compliqué: le visa, la «paperasse» ont achevé de le décourager. C’est ce qu’il explique au journaliste Matthias Lerf, dans une interview pour la SonntagsZeitung. L’occasion aussi de parler de la Suisse ou de Michael Schumacher.
Monsieur Godard, êtes-vous fier de votre oscar?
Oh, on ne peut pas dire que cette distinction fasse mal. Elle m’aidera même, peutêtre, quand je voudrai engager une star américaine.
Recevrez-vous l’oscar par la poste?
Peut-être. Peut-être que quelqu’un le prendra pour moi. Je n’en sais rien.
Et qu’allez-vous en faire?
Je vais bien lui trouver une place quelque part. Ici, comme vous voyez, c’est assez vide. Je viens d’emménager.
Auparavant, vous receviez les journalistes dans une pièce remplie de livres et de vidéos.
C’était dans l’atelier, à côté. Mais j’ai tout débarrassé.
Débarrassé? C’étaient sûrement des trésors!
Possible. Je les ai vendus. Un producteur français m’a donné de l’argent en échange, pour mon prochain film.
La séparation n’a pas été dure?
Je suis comme beaucoup de gens: j’avais beaucoup de livres que je ne lisais pas. Ce n’est pas la première fois que je fais ça.
Votre film ne s’appelle pas «Socialisme», mais «Film Socialisme». Pourquoi?
Pour que l’on voie qu’il s’agit aussi d’un film, d’une façon spéciale de voir le socialisme.
Aurait-il aussi pu s’appeler «Capitalisme»?
Absolument. Mais les gens connaissent déjà bien assez le capitalisme. Pas le socialisme. Ou alors ils pensent qu’on parle de l’ancienne Union soviétique.
Y a-t-il un socialisme moderne?
Mon film (il ricane).
Pourriez-vous imaginer vivre en retraité?
Non. Je n’ai d’ailleurs pas de prévoyance vieillesse. Je ne trouve pas bien que l’Etat l’organise. Au mieux, l’Etat devrait veiller à ce que l’on soit bien payé avant, afin de pouvoir mettre un peu de côté.
Mais beaucoup de gens sont contents d’avoir un peu de sécurité à cet âge.
Mais pour ce peu de sécurité, ils acceptent n’importe quel travail. Ceux qui profitent le plus sont de toute façon les assureurs. On n’a pas besoin d’assurances.
Et des caisses maladie?
Non plus. L’Etat devrait se charger de la santé comme il se charge des rues. Nous payons des impôts: pourquoi devrionsnous encore nourrir les assureurs et les caisses maladie?
Payez-vous toujours vos impôts en France?
Oui. Mais depuis peu, les autorités suisses m’ont approché pour me dire que je devais aussi payer en Suisse. C’est bizarre qu’elles remarquent après trente-cinq ans que je suis ici. Je tiens à rester un Suisse de l’étranger en Suisse. Et un Français de l’étranger en France. Les autorités ne le comprennent pas. C’est comme avec les Roms. Aucun pays n’accueille volontiers des gens qui se déplacent continuellement.
Mais vous êtes Suisse, quand même?
Selon mon passeport, oui. A 21 ans, j’ai décidé d’éviter le service militaire français. J’ai acheté ma citoyenneté pour environ mille francs. Je ne suis pas Suisse dans mes tripes, mais dans mon portemonnaie. Ce qui tombe bien pour ce pays.
Vous sentez-vous lié à la Suisse?
Elle s’est montrée généreuse et a souvent soutenu la production de mes films. Et j’aime la région ici, le Jura sous la neige. Cela devrait suffire.
Avec l’annonce de votre oscar, des accusations d’antisémitisme sont réapparues.
Oui.
Etes-vous antisémite?
Quand on est plutôt pour les Palestiniens que pour les Israéliens, on est tout de suite un antisémite. Or, de nombreux peuples de la Méditerranée sont sémites: les Syriens, les Nabatéens. Antisémite signifie aussi antipalestinien. Mais à cause de ce qui s’est passé pendant la Seconde Guerre mondiale, à cause de l’Holocauste, il y a des gens en Israël qui ont ce mot pour tout capital. Je ne trouve pas ça bien.
Les accusations sont en partie plus concrètes. Vous auriez traité un producteur de «sale Juif».
Cette rumeur est inarrêtable. D’aussi loin que je m’en souvienne, elle est fausse. Je me rappelle bien de ce producteur, Pierre Braunberger. J’ai écrit la préface de ses Mémoires, c’était un panégyrique. Mais personne ne vérifie. Il y a donc des titres de journaux en Suisse romande du type «Godard est un antisémite». Ce serait mieux d’écrire «Godard est un antisuisse». Cela sonne moins bien, mais ce serait au moins à moitié vrai.
Est-ce vrai que vous avez volé de l’argent, étant jeune, pour pouvoir aller au cinéma?
J’ai pillé la caisse des Cahiers du cinéma. Et volé aussi une fois à Zurich.
A Zurich?
Je faisais partie de l’équipe de la première chaîne de télévision, c’était encore une entreprise pilote. Parce que j’ai piqué de l’argent, j’ai atterri en prison à Zurich, comme Roman Polanski. Mais moins longtemps: je n’y ai été que trois jours.
Avez-vous vraiment volé pour pouvoir aller au cinéma?
Mouais. Parfois aussi pour manger du gâteau.
Qu’est-ce que ça vous fait de faire partie de la mythologie du cinéma?
Eh bien (long silence). Je ne sais que dire. Posez-moi une autre question. Sur le sport, peut-être.
Vous avez dit un jour: «Si le communisme a jamais existé, alors c’était dans l’équipe du Honvéd Budapest.»
Oui, à l’époque du footballeur Ferenc Puskás, il y a bien longtemps. Ils jouaient vraiment bien ensemble. Aujourd’hui, les équipes le font beaucoup moins, elles s’occupent seulement de défendre. En tennis, c’est pareil. Roger Federer pourrait jouer de façon plus attractive, mais il n’en a pas envie. Il veut redevenir numéro 1 et reste donc bien trop défensif. Je l’aime bien quand même, parce que son jeu frise la perfection. Je pense juste qu’il devrait représenter Dubaï. Il habite là-bas.
Sa résidence principale est Wollerau. Vu comme ça, Michael Schumacher devrait piloter pour la Suisse, puisqu’il habite près d’ici. Le voyez-vous parfois à la Migros?
Jamais. Je vais à la Coop, qui est plus près. Et la Formule 1 ne m’intéresse pas.
Avez-vous déjà un titre pour votre prochain film?
«Adieu au langage». Cela parle d’un homme et d’une femme qui n’ont plus aucune langue en commun. Le chien avec qui ils se promènent se met alors à parler. Je ne sais pas encore comment je vais m’y prendre pour le faire. Le reste, c’est facile.
«Film Socialisme» a plus d’humour que vos derniers films.
Cela vient avec l’âge. Je suis moins colérique. Et heureux d’exister encore. Je crois que c’est Picasso qui a dit: «Il faut beaucoup de temps pour devenir un enfant.» C’est dans cette direction que je vais.
Matthias Lerf, «SONNTAGSZEITUNG», 7 NOVEMBRE 2010. ADAPTATION MR .
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