«Entrez dans la ménagerie, mes nobles messieurs et vous, femmes sémillantes... vous serez brûlants de volupté et glacés d’horreur. Venez voir la créature sans âme...» Le ton est donné. Le dompteur harangue la foule qui vient se repaître, à l’abri des profonds fauteuils, de la femme serpent qui chassa l’homme du Paradis, de l’impudique, la trop belle, la meurtrière, la désirable, la primitive, la fatale. Lulu.
L’opéra d’Alban Berg commence au cirque. On nous met au parfum: il s’agit bien d’une histoire. D’une parabole crue et sans manières. Roulements de tambour, frissons garantis. Il y aura des morts. Coups de sang, de poing, de couteau, de pistolet. Pour finir par le surin de Jack l’Eventreur – copie grimaçante et rustre du Commandeur de Don Giovanni – seul capable d’accomplir, enfin, la quête d’absolu de Lulu.
Miroir du désir. Une Lulu qui porte tant de prénoms et ploie sous tant de fantasmes. Chez Berg, comme dans la pièce originale de l’Allemand Wedekind, elle se fait nommer tour à tour, selon celui qui se perd en elle, Lilith, ou Mignon, ou Eva, ou Nelly. Lulu est une image, un séduisant miroir dans lequel se projette le désir à l’état pur. Eros et Thanatos. Sous les regards et les corps qui croient la posséder, elle n’est pourtant jamais dupe, même si elle vacille parfois. Il lui arrive de souffrir. Elle se redresse alors pour repartir à l’assaut. Sans calculs, sans méchanceté, avec une ingénuité insolente et bravache. «Sans mémoire, sans inhibition», soulignait Karl Kraus, «somnambule de l’amour qui tombe seulement quand on l’appelle, éternellement donnant, éternellement perdant».
De théâtre, de film ou d’opéra, toutes les visions de Lulu ont en commun cette provocation acérée: accrochée au carrousel vertigineux de la passion qu’elle déclenche, Lulu brise les chaînes, les apparences, les hypocrisies, les destins et les vies. Sans préméditation. Parce qu’elle est l’amour à l’état brut, l’amour d’avant la raison, d’avant le calcul, d’avant le convenable, possédée d’une force tellurique dont elle est, elle aussi, victime, héroïne.
Rôle écrasant. Le rôle de Lulu est écrasant. Il a marqué toutes celles qui, d’une manière ou d’une autre, s’en sont emparé. Dans la nouvelle production genevoise (la précédente, mise en scène par le cinéaste Daniel Schmid, datait de 1985), la soprano Patricia Petibon l’incarne pour la première fois. Elle lui prête son corps fin et élégant, sa voix précise, radieuse et richement timbrée, retrouvant le metteur en scène Olivier Py qui, dans les Contes d’Hoffmann d’Offenbach, en 2006, lui faisait interpréter la poupée Olympia, nue, coiffée d’une perruque noire à frange épaisse et lisse, telle la Lulu de Louise Brooks. Un pas de plus dans l’«animalité» et la pureté d’expression à laquelle la cantatrice aspire.
Habituée du répertoire baroque et classique, Patricia Petitbon relève toutefois un énorme défi: en plus d’incarner la fatale, elle doit faire sienne la musique d’Alban Berg, complexe, bouleversante et implacablement construite. Le compositeur, pilier de l’Ecole de Vienne (aux côtés de Schönberg et Webern) est en effet parvenu à concilier la rigueur du dodécaphonisme et une extrême sensualité: «Cette musique est faite de nombreuses couches, sa polyphonie est sonore, bien évidemment, mais aussi psychologique», relève le chef Marc Albrecht, passionné de Berg. «L’orchestre s’approprie les thèmes liés aux personnages et les distille sous différentes formes, selon la dramaturgie. Dès lors, il indique ou exprime ou commente des événements que les personnages eux-mêmes ne connaissent pas encore... Berg a condensé le texte de Wedekind avec une terrible efficacité dramatique, tout concourt à la réaliser, sans une note ni un effet superflu, contrairement à Richard Strauss, par exemple.» Le chef allemand rappelle aussi la «quête de la beauté» qui habitait Berg, les passions amoureuses qui l’ont amené à truffer la partition de motifs autobiographiques, autant de nombres signifiants et de codes secrets, signes d’appartenance à l’univers de Lulu.
A noter aussi l’intérêt de Berg pour le cinéma, l’alternance des plans, des points de vue. Au centre de Lulu, opéra construit en parfait miroir, Berg a d’ailleurs composé quelques minutes instrumentales sur un scénario très précis destiné à un court métrage. Arrestation de Lulu, emprisonnement, évasion. Puis le chant reprend son cours, amorçant la seconde partie de l’opéra, en parfaite symétrie. Après l’ascension, la descente. La fin de la ronde folle.
La veuve du temple. A la mort de Berg, en décembre 1935, sa veuve Helene chercha d’abord à confier à Schönberg l’orchestration manquante du 3e acte. Cela ne put se faire, l’Opéra de Zurich créa Lulu en version inachevée. Plus trace dès lors de l’architecture globale de l’œuvre mais surtout de la descente aux abîmes de Lulu, ses proches et toute la société avec elle. Plus trace de bourgeoisie en crise ni de la figure alors scandaleuse de la Comtesse Geschwitz, amoureuse déclarée et désintéressée de Lulu, seule à lui demeurer fidèle jusqu’au bout. Devant tant d’aspects vénéneux qui offraient de son époux une vision troublante, Helene Berg mit alors un veto à toute retouche. Ce n’est que dans les années 70 que, malgré les farouches résistances des gardiens du temple, Lulu trouva enfin sa vraie dimension.
Lulu fascine, multiple, insaisissable, violente et familière. Elle est Carmen, elle est Nana, Lola Montez, Ange Bleu, ou Marilyn... Explosant à chaque fois que la rage d’amour reprend ses droits, elle s’ébroue et s’élance sur la piste, opiniâtre et vénéneuse. Les jeux du cirque.
Genève. Grand Théâtre. Je 4, me 10, sa 13 et ve 19, 20 h. Di 7, 17 h. Rens. 022 418 31 30.
LULU EN QUELQUES DATES
1888 Apparition de Lulu dans une pantomime du Français Félicien Champsaur. 1913 Parution de la tragédie de Wedekind tirée de son diptyque L’Esprit de la terre (1898) et La Boîte de Pandore (1904). 1917 et 1922 Premières adaptations au cinéma. 1928 Film de G. W Pabst avec Louise Brooks. 1937 Création posthume de l’opéra de Berg, décédé en 1935, dans une version tronquée. 1979 Création de l’opéra dans son entier à Paris (par Boulez/Chéreau). 1980 Film du Franco-Polonais Valerian Borowczyk. 2006 Film d’Uwe Jansen.
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