On nous promettait la mobilité étudiante? On l’a eue. Mais pas forcément telle qu’on l’attendait. Ces dernières années, notamment grâce à la réforme de Bologne, le nombre d’étudiants étrangers en Suisse a explosé. De 19 000 en l’an 2000, ils sont passés à 30 000 l’année dernière, ce qui représente 25% de la masse étudiante, tous niveaux confondus. Cette part devrait s’accroître encore dans les années à venir. Alors que, de leur côté, les Suisses ne sont pas plus de 10 000 à s’instruire hors-sol, selon l’Office fédéral de la statistique (OFS). Les hautes écoles helvétiques se portent donc bien, merci pour elles. Mais cet engouement pour leur enseignement ne s’explique pas que par leur excellente réputation. Elles offrent aux cerveaux d’ailleurs des conditions financières particulièrement avantageuses, en les traitant comme les locaux. Tous s’acquittent d’environ 600 ou 700 francs de taxes par semestre et lorsqu’un surcoût est exigé, il est minime (150 francs supplémentaires à Fribourg). Ce traitement demeure sans commune mesure avec ce qui se pratique ailleurs: à Oxford par exemple, un Suisse débourse 23 500 francs, quand un Britannique ne dépense que 5500 francs.
Les diplômés, des ambassadeurs pour la Suisse. En Suisse, les taxes d’études ne représentent que 8% en moyenne des frais d’études. Si un étudiant en droit coûte 9600 francs par an, un futur dentiste en coûte 40 300. Qui paie la différence entre l’écolage et le coût réel? Le canton d’origine de l’étudiant. Et le canton universitaire, lorsqu’il s’agit d’étrangers. Selon une enquête de la NZZ am Sonntag, ces pèlerins internationaux du savoir entraînent chaque année 560 millions de frais, répartis entre les cantons et la Confédération. Pour Genève, dont l’Université compte 38% d’étrangers, le journal avance un montant de 100 millions de francs. Un chiffre qui ne nous a pas été confirmé.
Dès lors, certaines universités alémaniques semblent lorgner du côté d’un tarif spécial pour étrangers. C’est ce que pratique l’Ecole hôtelière de Lausanne, avec un écolage d’environ 30 000 francs pour les étrangers, alors que les Suisses déboursent 1000 francs. Le traitement de défaveur ne décourage pas les premiers, qui forment 51% des effectifs.
Dans les universités, il n’est pas question d’en venir à un tel écart, par définition propre à l’enseignement privé. L’EPFL avait tenté en 2008 d’instaurer un système similaire: les Suisses et les Européens auraient payé 2000 francs par an et les non-Européens auraient dû se délester de 10 000 francs. Le «poly» y a renoncé suite à l’opposition étudiante.
Aujourd’hui, il n’est plus question de revenir à la charge avec ce projet, d’autant que l’EPFL trouve son compte ainsi: sa forte proportion d’étrangers (44,9% tous niveaux confondus) lui permet de gravir les échelons dans les rankings internationaux, qui y voient un facteur déterminant, et elle ne se gêne pas pour mettre en avant les 120 nationalités de son campus et souligner sa multiculturalité. A l’Université de Lausanne, le recteur Dominique Arlettaz croit également aux bienfaits du mélange, y compris pour les étudiants suisses. Pas question d’augmenter les taxes d’études donc, surtout qu’on ignore dans quelle mesure cela modifierait la composition sociale des arrivants. N’écoperait- on alors que des enfants de bonne famille, au détriment des cerveaux brillants mais aux moyens modestes? Impossible à dire.
Globalement opposées à l’introduction d’une taxe d’études différenciée, les universités romandes n’ont qu’un mot à la bouche: ambassadeurs. C’est, selon elles, ce que deviennent les anciens diplômés pour la Suisse, une fois rentrés au pays. «A l’EPFL, c’est grâce à un ancien étudiant libanais, Khater Massaad, que nous avons créé le projet de campus off-shore, à Ras Al Khaimah (EAU), où il avait des contacts», raconte le porte-parole Jérôme Grosse. Pour son collègue Lionel Pousaz, les diplômés de l’EPFL forment «un réseau de personnes influentes dans l’ingénierie, un domaine à forte valeur ajoutée, qui constitueront des clients pour l’industrie suisse». Une étude de 2004, commanditée par l’EPFL, a assuré qu’un diplômé ? suisse ou étranger ? rapportera au long de sa carrière six fois plus que ses études n’ont coûté à la collectivité. A titre d’exemple, Lionel Pousaz cite la création des start-up en 2008 à l’EPFL, qui ont été pour la moitié initiées par des étrangers, «à l’esprit d’entreprise bien plus fort que les Suisses».
Cesser d’expulser les spécialistes. Mais ces bénéfices directs ne sont possibles que si les diplômés s’installent en Suisse. Or, c’est bien là que se situe le problème. La loi fédérale sur les étrangers n’accorde le permis de séjour à un étudiant que «s’il paraît assuré qu’il quittera la Suisse» (après l’obtention du diplôme, ndlr). Certes, les résidents européens y échappent grâce aux accords bilatéraux. Restent les 24% d’étrangers venus d’outre-Europe, qui disposent de 15 jours après l’obtention de leur diplôme pour débarrasser le plancher des vaches, à moins d’avoir déjà trouvé un job dans leur spécialité. Un non-sens, pour le conseiller national Jacques Neirynck (PDC/VD), qui a déposé une initiative parlementaire en mars 2008 pour abolir cette disposition. «Nous formons des spécialistes que nous expulsons, puis nous allons en chercher d’autres à l’étranger, vu la pénurie dans certains secteurs», se désole-t-il.
A l’Etat de Vaud, le secrétaire général adjoint du Département de l’intérieur Steve Maucci explique qu’il s’agit d’une mesure protectionniste pour privilégier les diplômés suisses. Or, ce sont en premier lieu les sciences techniques qui font vibrer le cœur des étrangers (38,2% des effectifs du pays). Et, justement, la Suisse souffre d’une pénurie d’ingénieurs inquiétante. Dans ce cadre, le vice-recteur de l’Université de Genève Yves Flückiger estime qu’aider les diplômés à s’insérer dans le marché du travail suisse, en leur accordant six ou douze mois supplémentaires de permis de séjour, constituerait une réponse à ces dépenses pour leur formation: «L’économie suisse pourrait profiter de ce que les cantons ont investi.»
A Fribourg, le recteur Guido Vergauwen relève un autre écueil: celui de l’arrivée des étudiants étrangers. «Nous mettons la priorité sur la formation d’étudiants étrangers qui disposent déjà d’une formation de base (Bachelor). Or, il arrive souvent que des ressortissants de certains pays non européens, bien qualifiés pour le Master, se voient refuser le permis de séjour parce qu’ils ont déjà un diplôme.» Certains pays africains semblent particulièrement dans le collimateur. «L’Université qui entend attirer des étudiants forts doit régulièrement expliquer à l’administration le concept même de Bologne et de la mobilité entre les diplômes de Bachelor et de Master», ajoute le recteur.
Dans un contexte où la plupart des pays craignent la fuite des cerveaux, la polémique pour taxer les étrangers attirés par la Suisse étonne le monde académique. Et Yves Flückiger de rappeler que la Suisse ne fait pas que dépenser pour leur formation universitaire. Elle bénéficie aussi de ce que leur pays d’origine a investi dans leur scolarité de base. Dès lors, qui sont les vrais perdants?
LA SUISSE A BESOIN D’INGÉNIEURS MAIS EXPULSE SES DIPLÔMÉS ÉTRANGERS.
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