Dans un salon du Café Sacher à Vienne, deux hommes discutent. José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, chipote: «Je préférerais une femme», insiste-t-il. Josef Pröll, vice-chancelier autrichien et chef du Parti populaire, s’obstine: c’est un homme qu’il enverra à Bruxelles. Point. C’est à lui de proposer le prochain candidat autrichien au poste de commissaire européen et ce sera Wilhelm Molterer, son prédécesseur. L’espoir de Barroso de prolonger le mandat de la commissaire actuelle, Benita Ferrero-Waldner s’envole. Quant à la candidature de Blair au nouveau poste de président du Conseil européen, Vienne ne la soutient pas non plus. Ce qui, cette fois, rapproche Pröll et Barroso. L’expremier ministre britannique ne pourra pas se poser en «Monsieur Europe». Mais qui pourra prétendre à ce titre? La question reste en suspens. Une fois de plus, la foire aux candidats est ouverte. La direction politique de l’Europe complote partout, dans les bureaux de l’administration à Stockholm ou lors des dîners à Downing Street, dans le bureau du premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, ou les appartements pompeux de Nicolas Sarkozy. Les futurs dirigeants de la centrale de l’UE à Bruxelles sont à redéfinir, comme la commission de candidats des 27 membres, le «haut-représentant pour la Politique étrangère et de sécurité commune» et le «président du Conseil européen». Ce dernier conduira les rencontres au sommet pendant cinq ans, alors que la direction tournait, jusqu’à présent, tous les six mois. Au point que personne ne sait qui parle au nom de l’Europe. Il a fallu presque dix ans pour imposer les figures d’un ministre européen des Affaires étrangères et d’un président du Conseil, dans une Europe devenue plus grande et plus politique. La transformation des institutions devrait la rendre «plus démocratique, transparente et efficace». Et, pourtant, Français et Néerlandais ont repoussé la Constitution, alors que les Irlandais ont rejeté sa version amaigrie, le Traité de Lisbonne. Ce n’est qu’avec une quantité d’exceptions que l’accord a convaincu les Européens. Aujourd’hui, le président français appelle de ses vœux une Europe qui «soit l’un des acteurs les plus importants du XXIe siècle», un continent qui «fasse l’histoire, au lieu de la subir». On a besoin des têtes les plus intelligentes: des battants, des bâtisseurs de solutions. Mais cela intéresse peu les puissants chefs d’Etat d’Europe. Ces dernières années, lorsqu’une crise éclatait à la porte de l’Union – comme entre la Russie et la Géorgie –, ce sont les dirigeants nationaux les plus ambitieux qui ont su se profiler. Il n’est resté à Bruxelles que le rôle de coéquipier.
L’ombre de Bruxelles. Cela va-t-il changer? Certainement pas. Les forces qui ont porté jusqu’à maintenant une coresponsabilité dans la paralysie de la Communauté menacent d’ores et déjà de vouer ce nouveau départ à l’échec. Les choix des futurs dirigeants se négocient selon l’ancien modèle: tu soutiens mon favori et j’aide le tien. Les candidats dangereusement intelligents, trop courageux ou populaires, sont éliminés en premier, car les chefs d’Etat des grands pays membres n’ont aucun intérêt à voir émerger une concurrence à Bruxelles. Ils souhaitent y voir des gens comme Barroso – fades et sans vision, malléables. A l’époque, le président de la Commission a été promu à son poste parce que les Britanniques voulaient barrer le chemin au premier ministre belge, Guy Verhofstadt, jugé trop europhile. C’est alors que Angela Merkel a choisi de pousser sur le devant de la scène le Portugais. Sans son appui, il n’aurait pas non plus obtenu le renouvellement de son mandat. En guise de remerciement, elle peut désormais être sûre que son protégé donne sa bénédiction aux plans allemands pour Opel. La chancelière participe de manière importante à la distribution des nouveaux postes de direction. Comme on a besoin d’elle à Berlin pour dessiner la coalition, elle se met en ligne continue avec ses collègues via son portable. Elle appelle «plusieurs fois par semaine, voire par jour», rapporte un de ses interlocuteurs téléphoniques. La liste des papables pour la présidence du Conseil est longue. Outre Blair, de nombreuses personnalités dirigeraient volontiers le futur sommet européen: le chef du Gouvernement hollandais Jan Peter Balkenende et l’ex-chancelier autrichien Wolfgang Schüssel, l’ex-premier ministre espagnol Felipe González ou l’ex-présidente irlandaise, Mary Robinson, ou encore le premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker. Pour le poste des Affaires étrangères européennes aussi, il y a pléthore de candidats. Le chef de la diplomatie britannique, David Miliband, se pose comme un des favoris. Mais, selon les diplomates de Bruxelles, on compterait aussi parmi les personnalités «très intéressées» le ministre suédois des Affaires étrangères, Carl Bildt, et le commissaire responsable de l’élargissement finlandais, Olli Rehn. Pendant ce temps, les émissaires de Paris sondent pour savoir si le chef de la diplomatie de Sarkozy, Bernard Kouchner, ou son prédécesseur, Michel Barnier, rencontreraient de la résistance. Les candidats français pourraient cependant se heurter en premier lieu à leur président. Sarkozy souhaite avant tout placer un proche. Or, même la France ne peut pas prétendre à deux postes. Lors de la prochaine rencontre au sommet des chefs d’Etat et de gouvernement à Bruxelles, le ton sera donné: qui ira peut-être et qui n’ira pas du tout? Les décisions doivent être annoncées lors de la réunion de décembre. Blair, qui a déjà divisé l’Europe au moment de la guerre en Irak, ne convient pas, comme l’ont décrété des petits pays. Au Parlement aussi, on lui trouve une résistance ouverte. D’importants délégués de la CDU ont participé à une «pétition anti-Blair», chose qu’ils n’ont pu faire qu’avec la permission de la direction de leur parti. Si l’ex-premier ministre tombe comme candidat à la présidence du Conseil, les chances augmentent pour son compatriote et camarade de parti Miliband de devenir le premier ministre des Affaires étrangères de l’UE. Cependant, le fait d’avoir un Britannique à ce poste nécessiterait un contre-poids régional et politique à la tête du Conseil. Un candidat en provenance d’un petit pays, membre du club de Schengen aussi bien que de la zone euro, serait particulièrement approprié. Comme le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker. Miliband et Juncker – ce ne serait même pas le pire tandem. Mais l’expérience de la logique de Bruxelles nous apprend que les choses se passeront probablement de manière complètement différente.
DER SPIEGEL.26 OCTOBRE 2009. TRADUCTION ET ADAPTATION VÉRONIQUE PUHLMANN-MORET
LES CANDIDATS TROP INTELLIGENTS, COURAGEUX OU POPULAIRES SONT ÉLIMINÉS EN PREMIER.
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