Si elle était un chat, elle ronronnerait. Au lendemain des élections fédérales, la conseillère fédérale grisonne, 55 ans, la reine des fourbes aux yeux de son ancien parti, l’UDC, pourrait même se lover dans son fauteuil. Tant le risque d’en être chassée, le 14 décembre, semble s’émousser. Parce que le cœur du centre droit qui se dessine, au fond, c’est elle. Qui mieux qu’elle, en effet, incarne ce «jeu des alliances indispensable pour faire avancer les projets politiques»?
Elle qui a permis la sortie du nucléaire, a les compétences requises pour conduire le pays hors des turbulences bancaires, la force de caractère pour affronter les temps difficiles que nous prédisent les économistes? Sa réélection marquerait le premier acte politique de la holding du centre, elle exprimerait la volonté du Parlement de se soucier du bien du pays, plutôt que de ses querelles intestines.
Un acte digne pour commencer la nouen velle législature, d’autant plus digne que le Parlement élira, le même jour, la présidente de la Confédération: Eveline Widmeœuchlumpf. Un acte qui montrerait aussi un Parlement en phase avec la population qu’il est censé représenter.
Les préparatifs vont bon train. Le président du PDC, Christophe Darbellay, dit partout et depuis longtemps qu’il défendra la Grisonne et accueillera son petit parti dans son giron. Le Parti bourgeois démocratique (PBD), dont le principal argument électoral tenait en trois mots – Eveline Widmer Schlumpf – a obtenu 5,4% des suffrages.
Quant à l’autre vainqueur de dimanche, le président des Vert’libéraux, Martin Bäumle, il caresse et le parti et la ministre des Finances dans le sens du poil. «Les questions de contenu, comme la sortie du nucléaire, sont importantes. Eveline Widmeœuchlumpf n’a pas les plus mauvaises cartes», a-t-il déclaré dimanche soir.
Eh oui, après Fukushima, comme un chat qui retombe toujours sur ses pattes, la Grisonne a su changer d’avis et rejoindre la PDC Doris Leuthard et les deux femmes socialistes du gouvernement pour décider la sortie du nucléaire. Depuis, elle est devenue incontournable pour tout parlementaire ayant la moindre conscience écologique. On imagine mal les socialistes la renvoyer pour un UDC. D’autant plus qu’elle avait permis l’éviction de Christoph Blocher.
Enfin, pour ne rien gâcher, Eveline Widmer-Schlumpf prépare une réforme fiscale écologique qu’elle souhaite faire passer au Conseil fédéral avant décembre! Parce que la sortie du nucléaire ne doit pas rester une vue de l’esprit, parce qu’elle passera par des incitations qui touchent au porte-monnaie. Et, sans doute aussi, parce que cette réforme serait un argument de plus pour maintenir la Grisonne au gouvernement.
Reine des sondages. Au Département des finances, comme elle l’avait déjà fait en remplaçant, dans l’urgence, Hans-Rudolf Merz, la Grisonne s’est attelée à la tâche, soufflant toute la nation par son sérieux et son ardeur au travail. Ces qualités, les Suisses les chérissent comme ils chérissent Eveline Widmer-Schlumpf dans tous les sondages d’opinion. Aujourd’hui, la ministre des Finances a fort à faire à recoller les pots cassés par les banques suisses de par le monde.
Elle multiplie les négociations, ménage les intérêts légitimes des uns et des autres. Sévère avec les banques qui ont encouragé fraude et évasion fiscales et mis la Suisse ainsi que ses contribuables dans une fâcheuse position, elle refuse de mettre tous les établissements dans le même sac. Aujourd’hui, elle s’attelle à redorer la réputation de la Suisse et de sa place financière. Elle a du travail, bien au-delà du 14 décembre. Interview.
Comment avez-vous réagi aux résultats des élections de dimanche dernier?
Je suis contente que le PBD ait fait un bon score. Il nous a manqué une petite centaine de voix en Thurgovie et à Bâlœuampagne et avec un peu de chance, nous aurions pu obtenir deux sièges de plus. Quant à l’élection du Conseil fédéral, les choses restent encore ouvertes.
Pour sauver votre siège en décembre, ne faudrait-il pas une alliance du centre?
Ce n’est pas à moi de décider de cela. Depuis que j’ai dit oui à mon élection au Conseil fédéral, je répète que c’est au Parlement de décider où nous voulons aller et avec qui. Et j’accepterai en tous les cas la décision qui sera prise.
Avec un centre désormais composé de cinq partis (PLR, PDC, Vert’libéraux, PBD et Evangéliques), ne serait-il pas important de parler d’une seule voix pour garantir la cohérence et éviter les blocages?
Le centre est clairement sorti renforcé de ces élections, et il est important qu’il s’unisse sur un certain nombre de thèmes. Nous l’avons d’ailleurs fait, en partie, durant la dernière législature.
Dans quels domaines?
Nous avons collaboré dans le projet de loi «too big to fail» sur les banques, qui a pu exister grâce à un accord entre partis du centre en particulier. Nous avons aussi essayé de nous unir autour du contre-projet direct à l’initiative Minder ou à l’initiative des minarets. Le jeu des alliances est indispensable pour faire avancer des projets politiques.
Et à l’avenir, comment cette alliance du centre pourrait-elle jouer un rôle déterminant?
Par exemple dans le cadre d’une réforme fiscale écologique. Le Conseil fédéral en a discuté une première fois. Nous allons, si possible avant décembre, nous pencher sur ce projet. Cette réforme me tient à cœur parce qu’il ne suffit pas d’être pour la sortie de l’énergie nucléaire, il faut aussi montrer comment nous pouvons la réaliser, comment encourager les économies d’énergie et l’utilisation des renouvelables.
Cette réforme aurait quelque chose de révolutionnaire et, dans l’idéal, elle toucherait à la fois la Confédération et les cantons. Il faut avouer qu’à l’heure actuelle, le système fiscal est trop complexe. A moins d’être salarié, souvent, on ne peut plus s’occuper de sa déclaration d’impôt sans aide professionnelle.
Je pense que le centre devrait aussi collaborer en matière de politique familiale et dans le domaine de l’entraide fiscale internationale, où il faut s’adapter à de nombreux nouveaux développements au sein de l’OCDE. Là aussi, c’est important d’agir de manière constructive entre partis.
Que pensez-vous du mouvement des Indignés qui s’insurgent contre les banques?
Je comprends que l’on s’élève contre certains banquiers qui se sont comportés de manière excessive, ternissant la réputation de la place financière suisse et générant des risques majeurs pour les contribuables. Je comprends donc que l’on s’offusque de ce qui s’est passé avec UBS et d’autres banques aux Etatœunis.
Mais il faut souligner que nous parlons seulement d’une partie de la place financière suisse. Dans l’ensemble, celle-ci travaille bien. Gardons-nous d’être manichéen. Les jeunes qui manifestent dénoncent certains comportements excessifs dus à certaines personnes. Ils ne sont pas contre les banques en général.
La Suisse et ses banques ont officiellement adopté en 2009 une stratégie de «l’argent propre». Quand Sergio Ermotti, le nouveau patron d’UBS, affirme que la Bahnhofstrasse est encore pleine de banques qui gèrent de l’argent non déclaré, n’est-ce pas dommageable pour la réputation de la place financière suisse?
Je ne veux pas commenter ce que d’autres personnes disent à ce propos.
Mais si le patron de la plus grande banque du pays le dit, cela doit être vrai…
Il peut le dire à propos des établissements où il a travaillé. Mais je crois que c’est une déclaration beaucoup trop générale. C’est vrai que jusqu’en 2009, les banques suisses ont géré des avoirs non déclarés alors que la législation du pays le permettait. Depuis peu, nous avons opté pour la stratégie de l’argent propre, car les temps ont changé et l’environnement international n’est plus celui d’il y a vingt ans. Et je dois dire que les acteurs de la place financière – aussi bien l’Association suisse des banquiers que les établissements individuels – soutiennent cette nouvelle stratégie.
Mais beaucoup de banquiers sont fâchés contre les établissements qui se sont fait prendre aux Etats-Unis et pour lesquels vous êtes en train de chercher une solution aujourd’hui. Visiblement, l’affaire UBS n’a pas servi de leçon à tous…
Moi aussi, je ne comprends pas que des établissements aient pu appliquer les mêmes méthodes que celles utilisées par UBS dans le passé. Cela dit, il existe tout de même de grandes différences de comportement entre les banques. De toute façon, toutes savent qu’aujourd’hui, il n’y a pas d’autre option que la stratégie de l’argent propre.
Vous avez reçu récemment une demande d’entraide judiciaire dans le cadre de l’enquête menée contre ces établissements aux Etats-Unis. Où en êtes-vous?
Nous avons informé les Etats-Unis que nous traiterons la demande rapidement. Dès qu’une solution globale aura pu être trouvée, les futures demandes seront traitées d’une manière accélérée dans le cadre d’une task force spéciale.
Combien de cas sont mentionnés dans cette demande?
C’est un nombre très limité de cas, mais je ne vais pas vous en dire plus.
Vous discutez cette semaine avec le Gouvernement grec à propos d’un accord d’impôt libératoire tel que celui déjà signé avec l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Quel est votre calendrier?
J’ai déjà parlé plusieurs fois avec l’actuel et le précédent ministres des Finances grecs. Depuis le mois de mai déjà. Il s’agit d’abord d’établir de quoi nous parlons exactement, parce que des chiffres totalement fantaisistes ont circulé sur les avoirs grecs en Suisse…
Comment savez-vous qu’il s’agit de chiffres fantaisistes?
Je ne sais pas qui est à l’origine de ces chiffres, mais nous discutons avec les banques pour avoir une idée plus précise du montant.
Ce montant est-il plus proche des 2,7 milliards de francs comptabilisés par la Banque nationale suisse ou des 200 milliards d’euros estimés par le «Financial Times Deutschland»?
Honnêtement, je n’en sais rien. Et personne ne peut vous le dire aujourd’hui en Suisse, car ces données ne sont pas compilées statistiquement.
La mise en œuvre de cet accord risque de prendre du temps. Que peut faire la Suisse pour aider la Grèce rapidement?
Nous l’aidons déjà, indirectement, via notre contribution au Fonds monétaire international, dont le montant maximal a été fixé à 16 milliards de francs. Au niveau de la Grèce, nous contribuons déjà à hauteur d’environ 390 millions de francs à l’effort de l’Europe pour porter secours à ce pays.
L’accord que vous avez signé avec l’Allemagne ne plaît pas du tout à l’Union européenne (UE), qui préférerait imposer l’échange automatique d’informations à la Suisse. Vous attendez-vous à une réaction courroucée de la commission ou du Parlement de l’UE?
Je crois que les réactions sont beaucoup plus nuancées que cela. Il y a aussi des pays membres de cette commission qui nous incitent aujourd’hui à conclure ce même type d’accord avec la Grèce; j’en conclus donc que ce type d’accord est une voie possible. Par ailleurs, je pose toujours cette question à mes interlocuteurs à l’étranger: qu’est-ce qui engendre plus de justice fiscale, un système qui englobe un maximum de personnes certes anonymes mais qui paient leurs impôts, ou un système qui permet d’attraper quelques dizaines de personnes à travers des demandes d’entraide lourdes et bureaucratiques?
On vous répond sans doute que l’on préfère l’échange automatique d’informations.
Nous n’entrerons pas en matière là-dessus. Avec l’Allemagne et la Grande-Bretagne, nous avons établi clairement que l’impôt libératoire se substitue à l’échange automatique. Nous sommes persuadés que le système que nous proposons est beaucoup plus efficace. J’ai parlé récemment avec le ministre des Finances d’un important pays partenaire.
Il m’a dit qu’il disposait de millions de nouvelles données chaque semaine grâce au système de l’échange automatique d’informations, mais qu’il n’avait pas les moyens de les évaluer et de les exploiter. Le but n’est pas de courir après chaque personne qui soustrait quelques milliers de francs au fisc, mais d’attraper les gros poissons.
Début 2010, vous avez été l’une des premières responsables politiques en Suisse à dire que la distinction entre fraude et soustraction fiscale à l’intérieur du pays doit être rediscutée. Quand est-ce que vous allez réellement lancer ce débat?
Je vous dis simplement que nous y réfléchissons. Je souhaite une discussion ouverte sur la manière dont nous devrions traiter, en Suisse, des cas graves de soustraction fiscale. L’important, c’est de maintenir une distinction entre la soustraction par négligence et les actes délibérés.
Si cette distinction est également abandonnée en Suisse et que les administrations fiscales cantonales finissent par obtenir les mêmes droits que les pays étrangers, faudrat-il passer par une amnistie fiscale générale?
Le cas échéant, cette question devrait être discutée au sein du Conseil fédéral.
Quelle est votre avis personnel sur la question?
Je ne m’exprimerai pas à ce sujet avant que la question ait été discutée au sein du Conseil fédéral.
La Suisse souffre, à travers le franc fort, de la crise de l’euro qui dure depuis bientôt deux ans. Combien de temps cette crise va-t-elle encore durer, d’après vous?
Les choses ne vont pas se régler en six mois, c’est certain. Prenez simplement le cas de la Grèce: il est impératif de combiner une réduction de la dette grecque avec la recapitalisation des banques européennes. Puis il va falloir que l’économie redémarre, ce qui n’est pas possible si l’on mène des programmes d’austérité. Donc le chemin sera certainement long, et ce serait illusoire d’imaginer que cela puisse se passer rapidement. Les choses vont durer encore des années.
Forum de Lucerne
Lundi 7 novembre, Eveline Widmer-Schlumpf sera l’invitée vedette du Forum européen de Lucerne, dont L’Hebdo est partenaire média en Suisse romande. Ce rendez-vous international est consacré aux solutions pour sortir de la crise de la dette. Il accueille aussi Jürgen Stark, ex-membre du directoire de la Banque centrale européenne, et Patrick Odier, président de l’Association suisse des banquiers.
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