PORTRAIT
Eveline Widmer-Schlumpf, une femme de pierre

Par Catherine Bellini - Mis en ligne le 30.11.2011 à 14:52

CONSEIL FÉDÉRAL . Elle a soufflé la nation en prenant la place de Blocher. Quatre ans plus tard, elle joue son avenir de ministre. Portrait d’une ambitieuse qui affronte les tempêtes.

Mardi soir, à l’heure où nous bouclons ce journal, les conseillers fédéraux planchent sur un bouquet de propositions de la ministre des Finances Eveline Widmer-Schlumpf, ainsi que sur la stratégie énergétique de sa collègue Doris Leuthard. Mercredi, le gouvernement se consacre en effet à une discussion sur la politique fiscale et énergétique. Un menu gargantuesque: réforme fiscale écologique avec impôts verts. Mais aussi imposition des couples mariés et droits de timbre, notamment.

Quant à la demande d’entraide judiciaire des USA contre des établissements bancaires suisses qui auraient aidé leurs clients américains à tricher avec le fisc, le bruit courrait mardi qu’on était près d’y répondre. Vous aurez compris le message: Eveline Widmer-Schlumpf fait savoir qu’elle travaille. N’est-elle pas femme à relever les défis, à trouver les moyens de sortir du nucléaire, à sauver les pots cassés par les banques? Portrait d’une politicienne solide, agile, qui, à quinze jours à peine de sa réélection au Conseil fédéral – ou de son éviction par un UDC –, nous rappelle son ardeur à la tâche.

Une vie de travail. Eveline Widmer-Schlumpf travaille depuis toujours. Tôt le matin, tard dans la nuit. Et entre les deux. Se nourrissant de thé noir, de café, d’un peu de chocolat. Et d’une salade quand c’est la fête. Comme le confirme son amie la plus proche, Heidi Köstinger, Eveline est ainsi faite: pointilleuse à la maison comme au bureau, elle fait le ménage et cuisine tard dans la nuit si nécessaire.

Dès la fin de ses études de droit à Zurich, elle enchaîne les brevets d’avocat, puis de notaire, tout en élevant trois enfants auxquels vient s’ajouter la fille d’une soeur décédée. Appuyée par sa mère, sa belle-mère et Heidi, elle assume plus tard sa charge de conseillère d’Etat grisonne, mais s’engage aussi à l’école, à la société de gym, conduit ses enfants et d’autres au ski, ou ailleurs, dans le petit bus familial.

La maison Widmer-Schlumpf a vite pris des allures de refuge. Aujourd’hui comme hier, d’ailleurs. Depuis quelque temps, l’enfant du frère de son mari, orpheline, vit aussi dans la maison familiale de Felsberg, près de Coire. «Ouverts à ceux qui sont dans la détresse», dit Heidi Köstinger, les Widmer-Schlumpf, c’est du granit, un couple depuis le gymnase, grands-parents depuis quinze jours. «Je suis très bien organisée, sourit la conseillère fédérale. Quand les enfants étaient jeunes, on se demandait parfois comment on allait réussir à boucler la journée. Un vrai défi!»

Le piège de l’asile. D’autres défis l’attendent. Quand elle dit, un soir de campagne, «j’aime le risque», on sait qu’elle dit vrai. Elle l’a démontré devant toute la nation, quand, un jour après l’éviction de Christoph Blocher, elle accepte son élection au Conseil fédéral. «Pour s’exposer ainsi à la machine UDC, il fallait un courage extraordinaire», juge le conseiller d’Etat Jean Studer, qui l’a connue alors qu’ils siégeaient ensemble au Conseil de la Banque nationale suisse (BNS). Le 13 décembre 2007, la main levée pour prêter serment, avec son air de Piaf et ses yeux qui lui mangent le visage, la fille de l’ex-conseiller fédéral Leon Schlumpf entre à son tour dans l’histoire suisse.

Mais la Grisonne ne savoure pas son élection. D’ailleurs, elle n’est pas femme à savourer. Ou alors un concert, ou une escapade en montagne où elle dépasse les autres pour marcher devant.

A la tête du Département de justice et police (DFJP), elle se débarrasse de l’entourage de Christoph Blocher. Et trouve un office traumatisé, celui des migrations, résultat de maintes réformes et de la fusion, imposée par son prédécesseur, de l’Office fédéral des réfugiés avec celui des étrangers. L’appareil est réduit, il ne peut pas traiter plus de 10 000 requêtes par an. Or, leur nombre augmente fortement en 2008. Mais la Grisonne se voit mal demander du personnel supplémentaire alors qu’elle est dans l’oeil du cyclone de l’UDC.

 

«ELLE SUPPORTE BIEN LA PRESSION ET GARDE SON CALME.»
Peter Siegenthaler, ex-directeur de l’Administration fédérale des finances

 

C’est l’époque où le parti finit par l’éjecter, elle et toute sa section grisonne. Elle se lance alors dans une énième réforme, espérant supprimer des doublons, aller plus vite. Le personnel doit postuler à nouveau.

Le directeur Eduard Gnesa s’en va, comme d’autres. Et avec eux un précieux savoir-faire. Le conseiller national Philipp Müller, un radical dur en matière de politique des étrangers, fulmine: «Elle a détruit l’Office des migrations. Il va falloir faire machine arrière.» La cheffe actuelle du DFJP, Simonetta Sommaruga, a déclaré récemment que, si la réforme avait des effets positifs, des problèmes se posaient en raison de la concentration du traitement des demandes d’asile. Bref, tout porte à croire que machine arrière il y aura. Quant au non-traitement de quelque 10 000 demandes d’asile déposées par des Irakiens entre 2006 et 2008, l’enquête menée par l’ex-juge fédéral Michel Féraud devrait aboutir bientôt. Avant ou après le 14 décembre? Son issue pourrait éclabousser Eveline Widmer-Schlumpf. Parce que si Christoph Blocher a reconnu qu’il était au courant, la Grisonne a affirmé un peu vite qu’elle ne savait pas.

Une star aux Finances. En 2008 aussi, Eveline Widmer-Schlumpf doit affronter une bombe politique et économique. Le samedi 20 septembre, le coeur de Hans-Rudolf Merz flanche et c’est elle qui reprend le dossier de l’UBS. Elle se montre à la hauteur, contribue largement à son sauvetage. Peter Siegenthaler, l’influent directeur des Finances, aujourd’hui à la retraite, s’en souvient: «Elle a repris ce dossier dans sa phase la plus brûlante. C’était très impressionnant. Disponible, pas compliquée, elle a aussitôt compris les enjeux.»

A ses yeux, la Grisonne a ceci de remarquable «qu’elle supporte bien la pression et garde son calme». L’intéressée le dit ainsi: «Je ne suis pas quelqu’un qui dramatise. Il faut garder le sens de la mesure. Personnellement, seule la maladie incurable d’un proche me bouleverse.»

Son rôle clé dans le sauvetage de l’UBS, son expérience de ministre des Finances des Grisons et de présidente de la Conférence de ses homologues cantonaux, lui servent de tremplin. Elle saute du DFJP aux Finances. Pari risqué. Elle fâche le Parti socialiste qui enrage de voir sa néoconseillère fédérale Simonetta Sommaruga se coltiner une politique migratoire qui n’attire que des ennuis.

Ces jours-là, on ne donne pas cher de la réélection d’Eveline Widmer-Schlumpf, elle qui abandonne un département problématique après trois ans seulement, pour en reprendre un autre qu’elle pourrait quitter un an plus tard. En sphinx à l’instinct redoutable, la Grisonne répond que c’est aux Finances que ses compétences serviront au mieux le pays.

Le coup s’avère payant. Contrairement à ses prédécesseurs, Kaspar Villiger et Hans-Rudolf Merz, elle affiche une belle indépendance face au monde de la finance et de l’économie. Elle met sous toit la législation dite «too big to fail» qui contraint nos deux grandes banques à constituer davantage de fonds propres. Elle tente de trouver des accords avec des pays européens excédés de voir leurs impôts s’échapper dans des banques suisses, de les convaincre qu’un impôt libératoire leur apportera du cash plus vite et plus sûrement qu’un échange automatique d’informations.

L’anti-UDC. Enfin, la ministre des Finances adopte une posture morale. En ce beau samedi d’octobre, au coeur de la vieille ville de Coire, son petit Parti bourgeois-démocratique (PBD) a organisé un brunch. On croirait une manifestation de l’UDC: de la fanfare, du cor des Alpes, de la tresse, du fromage. Mais quand la conseillère fédérale prend la parole, son discours est aux antipodes du populisme.

Didactique, sans bons mots, elle dit: «Notre place financière doit devenir propre.» Elle n’excite pas l’auditoire contre l’étranger, mais explique le point de vue, légitime, des autres pays, défend l’Etat qui a besoin d’impôts pour accomaccomplir des tâches qui profitent à la population.

Ce type de discours ne plaît pas partout. A droite de l’échiquier politique, on lui colle l’étiquette d’affreuse «étatiste», on rappelle qu’elle avait initié et gagné le référendum contre le paquet fiscal – le cadeau aux riches concocté par Hans-Rudolf Merz –, qu’elle s’était opposée à des réductions d’impôts dans son canton, qu’elle jette de l’huile sur le feu en critiquant publiquement les banques. Enfin, on s’étrangle quand elle relève que les finances fédérales vont mieux que prévu. «C’est une invitation à la dépense. Jamais Hans-Rudolf Merz n’aurait émis un tel signal», juge un radical.

Le rebondissement nucléaire. Après Fukushima, la Grisonne suit encore son instinct infaillible et rejoint la PDC Doris Leuthard et ses deux collègues socialistes pour sortir du nucléaire. Ce qui lui vaut un retour de flamme du PS, des Verts, des Vert’libéraux et d’une bonne partie du PDC. D’autant plus qu’elle enchaîne avec une réforme fiscale écologique, travaille main dans la main avec Doris Leuthard, même si celle-ci pense que son président Darbellay en fait un peu beaucoup pour la Grisonne. Dès lors, on imagine mal la coalition qui avait réussi à évincer Christoph Blocher sacrifier celle qui les avait aidés.

Alors bien sûr, on lui cherche des poux. On en trouve quelques- uns. Parce que la dame de granit n’a jamais hésité longtemps – à Coire comme à Berne – à se séparer de collaborateurs qu’elle estimait peu loyaux, peu à la hauteur ou par trop critiques. Méfiante de nature, Eveline Widmer-Schlumpf n’accorderait sa confiance qu’à une poignée de gens, son secrétaire général Jörg Gasser est de ceux-là. Une partie de l’administration craint d’ailleurs la ministre, qui a tendance à tout faire ellemême, ne manquant jamais une séance de commission, n’y donnant pas la parole à ses fonctionnaires, même sur des détails.

Certains cadres se plaignent d’être peu associés aux décisions, de manquer d’impulsions politiques. Insaisissable, elle est d’ailleurs le seul membre du Conseil fédéral à ne pas publier ses discours sur l’internet. Un ami politique résume: «Eveline est bourrée de qualités, mais la conduite du personnel n’est pas son fort.»

En revanche, ceux qui travaillent avec elle à un niveau d’égalité ne tarissent pas d’éloges. Que ce soit le socialiste Claudio Lardi, qui l’a côtoyée neuf ans au gouvernement des Grisons, ses anciens homologues aux Finances cantonales ou plusieurs de ses collègues du Conseil fédéral.

 

«LA CONDUITE DU PERSONNEL, CE N’EST PAS SON FORT.»
un ami politique

 

On dépeint une femme collégiale, respectueuse de l’avis des autres et des institutions, qui a l’esprit d’équipe, se saisit des problèmes. «Elle est l’un des piliers du gouvernement et fera une bonne présidente de la Confédération», dit-on.

Dans son bureau lumineux, avec vue sur la colline du Gurten, Eveline Widmer-Schlumpf reconnaît que, «plutôt que philosopher, faire de la politique, pour moi, c’est travailler à des projets concrets pour améliorer la vie de la communauté». Au début, pour la société de gym de son village, puis pour des places de crèche dans son canton. Son credo: «Je suis partisane d’une économie de marché sociale et libérale. Mais il faut des règles pour que la liberté des uns n’empiète pas sur celle des autres. Quant aux impôts, ils sont en quelque sorte la circulation sanguine de l’Etat.»

Rendez-vous avec l’histoire. Si, au matin du 14 décembre, le Parlement sacrifiait Eveline Widmer-Schlumpf pour la remplacer par un UDC, la Suisse ne serait plus tout à fait la même. La majorité au Conseil fédéral basculerait clairement à droite, entraînant un probable changement de cap dans la politique énergétique et écologique. Et qu’adviendraitil de la nouvelle stratégie de l’argent propre? De la politique face à l’Europe? Enfin, dans les turbulences économiques à venir, est-il raisonnable de se passer d’une ministre des Finances qui sait garder la tête froide? Peter Siegenthaler, ex-grand commis de l’Etat, est catégorique: «En Suisse, nous ne disposons pas d’un réservoir illimité de politiciens capables d’affronter la tempête. Son départ affaiblirait le gouvernement.»

Parce que, à l’exception de son médiocre bilan à l’Office des migrations, Eveline Widmer-Schlumpf a su se montrer à la hauteur quand elle a eu rendez-vous avec l’histoire.

 


DEBANDADE

L'UDC va-t-elle suivre Blocher dans l'opposition?

Le chef suprême de l’UDC, son mentor, son créateur, son financier, souhaite entraîner son mouvement dans l’opposition si le parti n’obtient pas un deuxième siège au gouvernement le 14 décembre. Un objectif très ambitieux, surtout après la déroute de son parti au Conseil des Etats. Christoph Blocher avait déjà poussé l’UDC dans l’opposition voici quatre ans: blessé par son éviction du Conseil fédéral, le vieux lion avait propagé sa fièvre de vengeance à tout le parti, obtenu que la «traîtresse» Eveline Widmer-Schlumpf soit bannie, et avec elle toute sa section grisonne.

Et maintenant? Une législature plus tard, alors que son mouvement recule pour la première fois depuis qu’il est à la barre, alors que le Sénat lui claque la porte au nez, son parti est-il encore prêt à suivre le chef humilié? Christoph Blocher et les ténors du parti Christoph Mörgeli, Yvan Perrin et Caspar Baader brandissent la menace de l’opposition. «Il nous faut une influence en rapport avec la force du parti», déclare Yvan Perrin. Et le ministre de la Défense Ueli Maurer a déjà assuré qu’il agirait dans l’intérêt de l’UDC. Mais ils ont beau faire, la défaite a délié les langues. Des voix modérées osent demander moins d’arrogance, moins d’étalage d’argent et d’affiches, moins de polémiques, moins d’agressivité.

Et surtout: moins de diktats de Zurich. Parce que chacun sait qu’un parti qui n’est plus aux affaires se coupe des informations et donc de nombreux moyens d’agir et d’exercer une influence. Quant au bref passage de l’UDC dans l’opposition, il n’a laissé aucun souvenir, car le parti, de facto, a toujours adopté une posture antigouvernementale. Bref, tout le monde est bien content que le Zurichois Bruno Zuppiger accepte d’être candidat. A l’heure qu’il est, il semble être le seul capable d’éviter une nouvelle humiliation. Et à l’UDC, et à son chef.

-->

Mix & Remix

Voir plus »
UMP: Vainqueur, Copé propose la vice-présidence à Fillon.

UMP: Vainqueur, Copé propose la vice-présidence à Fillon.

Genève promet une police décomplexée pour les fêtes de fin d'année.

Genève promet une police décomplexée pour les fêtes de fin d'année.

Gaza: L'armée israélienne a repoussé son offensive terrestre.

Gaza: L'armée israélienne a repoussé son offensive terrestre.

Moody's dégrade la note de la France.

Moody's dégrade la note de la France.

Cia: le général Petraeus au coeur du scandale

Cia: le général Petraeus au coeur du scandale