Il est 7h30 dans la City. De longues colonnes de banquiers commencent tout juste à émerger de la station de métro. Dans l’église St. Helen’s, à l’ombre du fameux gratte-ciel en forme de cornichon qui abrite Swiss Re, il règne une animation d’un tout autre genre. La nef se remplit peu à peu d’hommes en costume-cravate qui s’installent aux tables ornées de nappes blanches: ils sont venus assister au petit-déjeuner de prière annuel organisé par Alpha, une Eglise évangélique. «Etre un bon chrétien signifie de parfois savoir dire non à certaines pratiques financières», clame devant une assemblée recueillie Michael Farner, un propriétaire de hedge funds qui a découvert la foi à 35 ans.
«L’eurozone a beau traverser une zone de turbulences, nous sommes en sécurité entre les mains du Seigneur», poursuit le révérend Jeremy Crossley. Dirigée par Ken Costa, un ancien d’UBS, l’Eglise Alpha cible tout particulièrement les travailleurs de ce quartier de la finance en abordant des thèmes proches de leurs préoccupations. Aux côtés d’autres groupes évangéliques comme Christianity Explored, elle leur propose également deux services hebdomadaires durant la pause de midi, des groupes de prière sur leur lieu de travail et des événements spéciaux, comme la veillée de Noël des assureurs.
«La foi chrétienne est de plus en plus présente dans la City, estime Michael Farner. L’instabilité que vit actuellement l’économie pousse les financiers à se tourner vers Dieu.» Il a conscience que ce déploiement de foi chrétienne peut paraître incongru dans un milieu aussi matérialiste. «L’argent est neutre. Il peut servir à faire le bien comme le mal, de la même manière qu’un couteau peut être utilisé pour couper du pain ou pour assassiner quelqu’un», relève-t-il. Catherine, une banquière qui a pris part au petit-déjeuner de prière, estime que «la spéculation n’est pas immorale en soi. En revanche, certaines formes le sont, comme les fonds vautours qui exploitent les pays en développement en pariant sur leur dette.»
Ville dans la ville. Ce rassemblement matinal l’illustre: ce petit territoire de trois kilomètres carrés, surnommé The Square Mile, abrite un microcosme d’une étonnante diversité. Vraie ville dans la ville, indépendante de la couronne britannique depuis le XIIe siècle, la City possède son propre gouvernement et sa propre force de police. «Elle a de tout temps bénéficié de privilèges, raconte John Christensen, qui dirige l’ONG International Tax Justice Network. Le maire de la City a un statut d’ambassadeur permanent, ce qui lui permet de plaider sa cause à l’étranger, et il est représenté à la Chambre des communes par un lobbyiste, qui est la seule personne non élue à avoir le droit de participer aux débats.»
Avec ses 550 banques et 300000 travailleurs, la City est en outre devenue une part essentielle de l’économie du pays. Le bilan des banques britanniques atteint 6 mille milliards de livres, soit cinq fois le PIB du Royaume-Uni. Londres est la première place financière mondiale, aux côtés de New York, avec près de la moitié du marché des dérivés, deux cinquièmes de celui des changes, la plus grande concentration de hedge funds après les Etats-Unis et un important pôle de finance islamique. Les fonds sous gestion s’élèvent à quatre mille cent milliards de livres.
Mais il n’en a pas toujours été ainsi. L’histoire de la City est faite d’une longue suite de hauts et de bas. «Londres ne s’est affirmée en tant que premier centre financier du monde qu’au XIXe siècle, au moment où la Grande-Bretagne émergeait comme le bastion de la révolution industrielle», indique Youssef Cassis, auteur de l’ouvrage Les capitales du capital. La Première Guerre mondiale marque le déclin de la City «qui se met en veilleuse, alors que New York devient la première place mondiale et le dollar la monnaie de référence», poursuit le professeur d’histoire économique. Il faudra attendre les années 60 et l’apparition de nouveaux instruments financiers (euro-dollars, euro-obligations, euro-crédits), qui trouvent leur domicile naturel à la City, pour qu’elle récupère sa prééminence.
Big bang financier. Le mouvement sera encore accentué par le «big bang» de 1986, lorsque le gouvernement de Margaret Thatcher décide de déréglementer les marchés financiers, ouvrant la voie au rachat des petites maisons de courtiers par des grandes banques internationales qui souhaitent poser un pied au Royaume-Uni. «UBS avait par exemple racheté la firme Phillips & Drew», note Youssef Cassis. Cela transforme le visage de la City, désormais remplie non plus d’une multitude de petits acteurs financiers mais par quelques gros poissons.
Ceux-ci se retrouvent rapidement à l’étroit dans les murs médiévaux du Square Mile. «Il n’y avait pas assez de place pour y installer les grandes salles de trading nées dans les années 80 et la plupart des bâtiments étaient protégés, ce qui empêchait la construction de tours: les institutions financières ont donc migré à Canary Wharf, une ancienne zone industrielle désaffectée», explique Hamish McDougall, responsable de la communication pour le Canary Wharf Group, qui détient près de la moitié des terrains de ce second quartier des affaires. Aujourd’hui, cette forêt de gratte-ciel abrite les sièges de la plupart des grandes banques d’investissement. Le Square Mile concentre plutôt les assurances et les courtiers, alors que le quartier de Mayfair est devenu un hub pour les hedge funds.
Tout ce petit monde a été sérieusement ébranlé par la crise économique de 2008. «La City a perdu 27000 emplois», relève Youssef Cassis. Les faillites (Lehman Brothers) et les recapitalisations par l’Etat (Royal Bank of Scotland et Lloyds) se sont succédé. Mais la place londonienne a rapidement retrouvé ses couleurs. «La crise n’a pas duré plus de dix-huit mois, se souvient Clive Randall, un responsable de la Chambre de commerce londonienne. Un bon baromètre de ce rebond est l’aéroport de la City, qui n’arrête pas d’ouvrir de nouvelles destinations, notamment vers les Etats-Unis.»
Autre signe, le montant des rémunérations des banquiers a continué de croître. Le salaire moyen dans la City atteignait 83000 livres en 2009, soit 12% de plus que l’an précédent. Celui d’un directeur s’élevait à 237000 livres, en hausse de 21%. Malgré la taxe provisoire sur les bonus instaurée par le précédent gouvernement travailliste, qui a rapporté 3,5 milliards de livres à l’Etat, ceux-ci n’ont pas non plus subi le contrecoup de la crise. Il n’est pas rare qu’ils atteignent 100% du salaire annuel. «J’ai récemment vu deux employés de Credit Suisse, qui ne devaient pas avoir plus de 30 ans, payer la tournée à tous les clients d’un bar parce qu’ils venaient de toucher 330000 livres chacun», raconte un habitué de Canary Wharf. Les pratiques comme le double bubble, qui consiste à négocier à la fois un paquet de départ coquet chez l’employeur qu’on quitte et un bonus garanti chez celui qu’on rejoint, ont toujours cours.
La crise de l’eurozone pourrait toutefois faire replonger la City. «L’exposition des banques britanniques aux dettes française et italienne est élevée, souligne Irving Henry, l’un des responsables de la gestion des risques et des fonds propres auprès de l’Association des banquiers britanniques. Elles ont aussi beaucoup prêté aux banques et entreprises de la zone euro.» Pour pallier cette incertitude, le premier ministre David Cameron et son chancelier de l’Echiquier George Osborne ont mis en chantier une vaste réforme du système financier.
La mesure la plus spectaculaire est la séparation des établissements financiers en deux filiales (banques d’investissement et de détail) réunies sous un même toit. «Cela permettra aux activités essentielles de la banque de survivre en cas de liquidation», estime Irving Henry, qui rappelle que les Australiens et les Néerlandais ont un modèle similaire. Autre élément de la réforme, l’exigence pour les banques de détenir 17-20% de fonds propres. «C’est l’équivalent de votre Swiss finish, qui place la barre à 19%, note-t-il. Dans les deux cas, cela va bien au-delà des 7% prévus par les accords de Bâle III.» Le gouvernement a également introduit un impôt sur le bilan des banques, qui passera à 0,088% début 2012 et devrait rapporter 2,5 milliards de livres par an.
Forte concurrence asiatique. Ce renforcement des exigences imposées aux banques œuvrant depuis le Royaume-Uni – qui leur coûtera entre 3,5 et 12 milliards de livres selon les estimations – fait craindre à certains que la place londonienne ne perde de son importance. «Elle subit une forte concurrence de la part des villes asiatiques comme Hong Kong, Singapour ou Shanghai», relève Youssef Cassis. De même, l’UE envisage de transférer les transactions en euros dans un pays possédant la monnaie unique, ce qui pourrait renforcer Francfort au détriment de Londres. Même la Suisse en profite: «Un petit nombre de gérants de hedge funds ont déménagé à Genève, indique Christen Thomson, porte-parole de l’association faîtière des hedge funds (AIMA). La plupart l’ont fait pour échapper à l’impôt britannique sur les hauts revenus (qui atteint 50%, ndlr).»
Les velléités de réforme du Gouvernement britannique s’étendent aussi à la surveillance des banques. L’autorité actuelle (la Financial Services Authority) sera remplacée par un système dual. «Ce modèle qu’on appelle twin peaks prévoit qu’un premier régulateur examine la bonne santé du système financier dans son ensemble, explique Irving Henry. Un second sera chargé de surveiller les activités des établissements individuels. Grâce à cette division du travail, on évite la dilution des responsabilités.»
Fonds blanchis. Cela n’aura toutefois que peu d’impact tant que subsistera ce que les Britanniques appellent «le secteur bancaire de l’ombre». «La City entretient des rapports privilégiés avec toute une série de juridictions offshore qui sont soit d’ex-colonies britanniques ou liées à la couronne pour des raisons historiques comme les îles Anglo-Normandes, explique John Christensen, qui a lui-même travaillé comme conseiller pour Jersey. Cela lui permet d’y dissimuler les profits qu’elle réalise et donc d’échapper à l’impôt britannique.» Parfois aussi de laver de l’argent sale. «Les fonds passent souvent par plusieurs de ces juridictions avant d’arriver à Londres, dit-il. Lorsqu’ils atteignent la City, ils sont blanchis.»
Ces centres offshore ont en effet le double avantage d’avoir des taux d’imposition très bas ou même nuls – comme Jersey ou les îles Caïmans – et de fournir un degré de discrétion élevé, notamment à travers l’usage de certains instruments peu transparents comme les trusts. Il y a une certaine division du travail: les îles Caïmans se sont par exemple spécialisées dans les hedge funds. Un rapport publié en octobre par l’ONG Action Aid permet de mesurer l’ampleur du phénomène. Les quatre principales banques britanniques (HSBC, Barclays, Lloyds, Royal Bank of Scotland) possèdent 1649 filiales dans les paradis fiscaux. Barclays en détient 174 rien qu’aux îles Caïmans, HSBC 156 dans l’Etat américain du Delaware et Lloyds 97 dans les îles Anglo-Normandes. C’est précisément le genre de manipulations que Patrick Rarden dévoile. Ce spécialiste des marchés institutionnels auprès de la banque State Street a inauguré il y a deux ans un nouveau modèle de lutte contre la fraude. «Je fais partie d’un groupe de trois financiers qui travaillons avec la police à titre bénévole, avec un statut d’officier de réserve, détaille-t-il. Nous leur fournissons des informations sur ce qui peut constituer une pratique normale du marché ou pas.» Il participe à une ou deux grandes enquêtes par an, «la plupart avec des ramifications internationales», et se tient à disposition des policiers s’ils ont besoin d’expertise sur un domaine particulier.
«Ce peut être des questions toutes simples, comme la définition d’une opération de swap», précise-t-il. Il a également organisé des formations sur les hedge funds ou le marché des dérivés. Le modèle est unique au monde. «Le Royaume-Uni se doit d’être à la pointe en matière de lutte contre la fraude, car le secteur financier représente une part très importante de notre PIB», souligne-t-il. Créatrice d’emplois, source de revenus importante pour l’Etat mais aussi risque systémique pour l’ensemble de l’économie lorsqu’elle trébuche, la place financière londonienne est une arme à double tranchant.
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