Il s’agit de la plus grosse faillite sur sol suisse depuis Swissair. Du moins si on s’en tient aux montants en jeu. La firme ouzbèke Zeromax, basée à Baar (ZG), vient d’être mise en liquidation et ses créanciers lui réclament 4,2 milliards de francs, a-t-on appris à l’issue d’une réunion qui a rassemblé 79 d’entre eux dans les locaux de la police zougoise le 23 août dernier.
Mais ce n’est pas une faillite comme les autres. Véritable empire gazier, pétrolier, minier, textile et logistique, Zeromax est une firme discrète fondée en 1999 dans le Delaware. Elle a déménagé en Suisse en 2004.
La holding, qui annonçait un revenu opérationnel de 3 milliards de dollars en 2008, selon un câble diplomatique publié par Wikileaks, a longtemps servi de véhicule économique à la fille aînée du président ouzbek, Gulnara Karimova, même si elle n’a jamais occupé de position officielle en son sein.
Coca, gaz et pétrole. Cette dernière s’en est notamment servi pour mettre la main sur les opérations de Coca-Cola dans son pays, selon des documents judiciaires américains. Elle en a également fait un intermédiaire incontournable pour toutes les firmes étrangères désireuses d’exploiter les concessions gazières, pétrolières et aurifères du pays. Ce fut par exemple le cas de la russe Gazprom qui a fait des affaires avec Zeromax entre 2004 et 2009 via sa filiale suisse ZMB.
Mais tout a basculé le 5 mai 2010: une cour de Tachkent fait saisir les avoirs de la firme, évoquant des arriérés de taxes de 500 millions de dollars. Depuis, le conglomérat aurait été démantelé et réparti entre l’entreprise publique Uzbekneftegaz et la russe Lukoil, selon les médias locaux. Son patron Mirodil Djalalov serait en résidence surveillée. «On a assisté à une forme d’expropriation par l’Etat», indique une source proche de ses créanciers.
La mise en faillite de Zeromax est officiellement annoncée le 28 octobre 2010. System Capital Management (SCM), un immense conglomérat industriel ukrainien appartenant à l’oligarque Rinat Akhmetov, tente de s’y opposer devant les tribunaux suisses, arguant que la firme ouzbèke lui doit 416 millions de dollars pour des livraisons de pipelines.
L’affaire ira jusqu’au Tribunal fédéral, qui déboute SCM le 14 mars 2011: puisque la transaction est passée par l’intermédiaire de l’entreprise russe ETK, Zeromax ne peut pas être considéré comme un débiteur direct de SCM. La liquidation peut donc aller de l’avant.
C’est dans ce cadre qu’a été organisée la réunion du 23 août dernier. «Il s’agissait dans un premier temps d’identifier les actifs de Zeromax, qui ne dépassent pas 1 million de francs, et les prétentions de ses créanciers, qui s’élèvent à 4,2 milliards de francs», détaille l’un des participants.
Ceux-ci sont divisés en quatre groupes: une poignée d’entreprises russes de l’industrie gazière, dont ETK (qui réclame 370 millions de francs) et Gazprombank (11,4 millions de francs), une vingtaine de firmes allemandes qui ont participé à la construction d’un énorme palais des congrès au cœur de Tachkent (150 millions de francs), une vingtaine de groupes ouzbeks (3 milliards de francs) et des Suisses qui ont de petites créances locales (téléphonie, impôts cantonaux).
A cela il faut ajouter plusieurs joueurs de foot, dont le Brésilien Rivaldo (18,6 millions de francs), qui n’ont pas été payés par leur club, le FC Bunyodkor, appartenant à Zeromax.
Liquidateur de Swissair. La séance du 23 août a aussi servi à nommer un liquidateur. Cet homme, qui veut rester anonyme, est l’un des plus expérimentés du pays puisqu’il a participé à la liquidation de Swissair. Il envisagerait, selon divers témoignages, d’activer une procédure de protection des investissements devant un tribunal arbitral international au nom de l’accord bilatéral entre la Suisse et l’Ouzbékistan.
Mais l’affaire pourrait rebondir avant. Les créditeurs russes et allemands soupçonnent une entourloupe du côté de leurs collègues ouzbeks. «Leurs prétentions nous paraissent si élevées que nous soupçonnons l’Etat ouzbek d’être derrière, note l’un de leurs représentants.
La stratégie est la suivante: imaginez qu’à l’issue de la liquidation, on décide de rembourser 10% des créances; si certains ont émis des revendications à hauteur de 3 milliards de francs, vous pensez bien qu’il ne restera pas grand-chose pour les autres.» Le clan Karimov, à la fois propriétaire et principal créancier de Zeromax, aura alors eu le beurre et l’argent du beurre.
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