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Faillites bancaires. La suisse est-elle prête?

Par Patrick Oberli, Yves Steiner, Julie Zaugg - Mis en ligne le 02.10.2008 à 06:00

Réveil. Longtemps léthargique, le monde politique suisse sort doucement de sa torpeur. Bousculé par la multiplication des faillites bancaires en Europe.

Spirale infernale
Les quinze mois qui ont fait trembler le monde
 
L’indice Dow Jones Stoxx des actions du secteur bancaire a perdu plus de 50% en 15 mois.
 
 

 

Les 5 scénarios envisageables
Ne rien faire. Le marché fait son travail. L’économie trinque.
Espérer une aide extérieure. Comme le plan Paulson. CS et UBS pourraient ainsi se débarrasser de leurs crédits à risques.
crédit de la BNS avec une garantie d’état. Risque pour la Confédération de ne plus revoir son argent, comme avec Swissair.
• Nationalisation. Opération coûteuse au vu de la capitalisation des banques, mais possibilité de vendre plus tard ses actions.
Reprise par un concurrent. Permet de garantir la continuité, sans coûter trop cher. A sans doute la préférence des autorités.

«Une bombe atomique est suspendue à un fil au-dessus de nos têtes. Malgré ce danger, la Suisse fait comme si de rien n’était. A croire que ce pays, qui aspire à devenir la troisième place financière du monde, ne se sent pas concerné.» Lâché le week-end dernier par un acteur bien placé du monde financier, ce constat fait froid dans le dos. Et les frissons se sont multipliés avec la succession de mauvaises nouvelles de la semaine. Jusque-là cantonnées aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne, les faillites et les morts cérébrales d’institutions financières se sont propagées en Europe.
 
Dans l’urgence, le Benelux, l’Islande, la France et l’Allemagne ont ouvert leur porte-monnaie pour venir en aide à des banques au bord de l’asphyxie. En France, Nicolas Sarkozy a convoqué des séances de crise dans l’espoir de mobiliser un maximum de pompiers. De l’autre côté de l’Atlantique, le plan Paulson et ses 700 milliards de dollars censés libérer les banques de leurs crédits pourris a essuyé refus et critiques politiques, laissant les marchés dans un abîme de doute, mesurable à la chute des indices de Wall Street. Lundi 29 septembre, le Dow Jones a perdu près de 700 points, un record, à la suite du rejet du plan par le Congrès.

Et pourtant, même si l’étau se resserre autour de l’îlot helvétique, la Suisse, ses dirigeants politiques et économiques, restent stoïques. Quid d’UBS, banque européenne la plus touchée par la crise des crédits immobiliers avec ses 45 milliards de dollars envolés en tout juste une année? Ou du Credit Suisse, l’autre grande banque du pays, certes moins exposée aux subprimes que sa voisine, mais qui joue aussi dans la cour des établissements mondiaux pris dans la tourmente d’un marché volatil? La première, surtout, va-t-elle résister à l’effondrement nourri par les spéculations sur sa valeur boursière? Qu’en est-il des assureurs que de nombreux spécialistes, sous couvert d’anonymat, jugent au bord de la déroute? Autrement dit: la Suisse pourrait-elle vivre un scénario catastrophe identique à ceux qui se déroulent à ses frontières?

Réponse officielle: «Rien n’est impossible, mais il faut rester optimiste.» Les arguments? Dans le cas d’UBS, le plus médiatique, on répète que la banque a toujours les reins solides, qu’elle a réagi très rapidement à la crise en se recapitalisant à deux reprises. Et, surtout, on assène que les deux grandes banques gardent la confiance des marchés, car elles peuvent s’appuyer sur des montants de dépôts supérieurs aux crédits accordés, ce qui leur permet de se refinancer à un prix correct sur le marché interbancaire.

Le refrain est rodé, comme si on s’était donné le mot. De Pierre Mirabaud, président de l’Association suisse des banquiers devant ses pairs, aux conseillères fédérales Doris Leuthard ou Micheline Calmy-Rey, en passant par Gerold Bührer, patron des patrons suisses, comme une bonne partie des parlementaires et des analystes financiers, les violons sont accordés. Pas de panique inutile. L’optimisme est le meilleur des médicaments. Pour ne pas paraître trop en décalage avec l’ambiance générale, on s’accorde de petites piques envers un système qui a dérapé dans son contrôle et dans sa philosophie, en particulier en matière de rémunérations.
 
Tension palpable. Pourtant, l’ambiance est hypertendue. Au siège de la Banque nationale suisse (BNS), la règle est de se taire sur les questions d’actualité. Cependant derrière la façade, on s’agite. La banque centrale et son directoire participe heure par heure à la réanimation permanente des marchés financiers en injectant des milliards de liquidités, de concert avec la Réserve fédérale américaine, la Banque centrale européenne et les autres émetteurs de monnaie.
 
 Entre deux, les rencontres informelles se multiplient avec la Commission fédérale des banques (CFB), le Conseil fédéral et les grandes banques, comme le confirme le conseiller aux Etats Rolf Schweiger, ancien président des radicaux suisses et membre d’une quinzaine de conseils d’administration: «Le Département fédéral des finances est tenu au courant quotidiennement des développements par la BNS et la CFB. Le Département fédéral de l’économie est également informé. Les contacts passent par des canaux informels, qui sont plus rapides que ne le seraient des rencontres institutionnalisées entre ces différentes instances.»
 
Le président de la Confédération, Pascal Couchepin, est, lui, tenu directement informé par Eveline Widmer-Schlumpf (qui remplace Hans-Rudolf Merz pendant sa convalescence). Ce ballet discret a débuté avec la crise des subprimes, mi-2007. Président d’economiesuisse, Gerold Bührer confirmait il y a deux semaines qu’il avait participé de manière consultative à des discussions et que «tous les scénarios ont été envisagés».
 
Reste à savoir lesquels. Car ces discussions se sont tenues à l’écart de la population et du monde politique. «Le Parlement est ridicule, s’insurge le conseiller national, Hans Kaufmann (UDC/ZH), jadis banquier chez Julius Baer et à la Banque cantonale de Zurich. Il se préoccupe ces jours-ci de savoir si les restaurants de moins de 35m2 devraient être obligés de construire un local fumeur, alors que les marchés dégringolent.» Un observateur averti surenchérit: «Il n’y a aucun débat ni sur le fond ni sur la forme.
 
Des scénarios de lutte existent? Très bien. Mais ce n’est pas en les gardant secrets que l’on va restaurer la confiance.» Ni éviter que les gens nourrissent la panique en remplaçant l’habituel «Bonjour, ça va?» du matin par, désormais, le «Bonjour, as-tu déjà retiré ton argent?». Et ce ne sont pas des paroles en l’air: au premier semestre 2008, les banques cantonales ont enregistré l’afflux de 20 à 30 milliards de francs de transferts provenant des grandes banques, que ce soit sous forme de comptes d’épargne, d’obligations ou autres.

Un autre élément ajoute à l’incertitude, si l’on en croit Hans Kaufmann, c’est l’absence de «patron». «Hans-Rudolf Merz a senti très tôt la crise. Je pense que le chef du DFF était assez perturbé par ce qui se passait, mais il n’a rien dit et s’est contenté de travailler en coulisse avec la BNS et la CFB. Son hospitalisation est très problématique: il manque désormais une forte personnalité aux commandes politiques de ce dossier.»
 
La Suisse trop petite. Au-delà des stratégies de communication demeure la question de fond: la Suisse serait-elle capable d’affronter la faillite d’un de ses piliers bancaires? La réponse est loin d’être unanime. «S’il a fallu que trois pays européens s’unissent pour sauver Fortis, je vous laisse imaginer ce que la Suisse peut faire seule avec deux banques de taille mondiale. A part appeler à l’aide, je ne vois pas vraiment», commente un acteur des marchés monétaires.

Trop petite la Suisse? Probable. Car ce recours à une aide extérieure, européenne ou américaine, est régulièrement évoqué. De fait, le plan Paulson constituerait une première bouffée d’oxygène, puisque les deux grandes banques suisses, très actives aux Etats-Unis, pourraient en bénéficier. Ce qui leur permettrait de vendre à l’Etat américain leurs mauvais crédits et assainirait leur bilan.
 
Mieux, si l’on en croit Marie-Luce Telley, analyste spécialisée dans le secteur bancaire, UBS pourrait doublement profiter de la situation: «Tout dépendra du prix auxquels ces crédits seront achetés. Mais il est probable qu’il ne sera pas au plancher pour ne pas contraindre les banques à des amortissements trop importants. UBS, qui a fait un travail d’assainissement très agressif dès le début de la crise, pourrait ainsi recevoir un montant plus élevé que les sommes inscrites dans ses comptes. Et réaliser un bénéfice.»

L’autre option extérieure serait de participer à une version européenne de plan de soutien aux marchés financiers sous la supervision de la Banque centrale européenne (BCE). A condition que celui-ci voie effectivement le jour. Car les dernières interventions montrent une très forte propension des Etats à agir dans leur jardin. Une autre possibilité serait de travailler bilatéralement avec la BCE, mais aucun accord particulier n’existe à ce jour, même en cas de crise. «Nous maintenons et privilégions un contact direct et constant avec la BCE», confirme Nicolas Haymoz, porte-parole de la BNS.
 
Le spectre de Swissair. Autrement dit, la Suisse devrait avant tout compter sur elle-même. Mais les avis divergent sur l’attitude à observer. Si Peter Spuhler, conseiller national UDC, patron de Stadler Rail et depuis jeudi 2 octobre ancien membre du conseil d’administration d’UBS, est d’avis «qu’on doit laisser le marché corriger les errements de l’économie», d’autres estiment que les conséquences seraient telles que l’Etat n’aura pas d’autres choix que d’intervenir directement. «Je crois que personne au Parlement ne remet en question le fait que l’Etat devrait s’engager financièrement en cas de faillite, mais une majorité des parlementaires pensent que cela n’arrivera jamais et qu’il faut donc laisser le marché régler la crise actuelle», résume Hildegard Fässler, présidente socialiste de la Commission de l’économie et des redevances.

Spécialiste de la finance au PDC, Bruno Frick estime que la Suisse «devrait agir exactement comme les Etats-Unis, mais que l’aide octroyée ne le serait que contre remboursement. On ne peut socialiser les pertes tout en conservant le caractère privé des gains.» Bémol: à moins de faire gonfler ses dettes, l’Etat n’a pas les reins assez solides, comme le relève ce spécialiste des marchés monétaires: «La taille des engagements des institutions représente plusieurs fois le PIB suisse. Berne n’a pas cet argent.»

Par contre, la BNS pourrait, dans l’absolu, avancer l’argent si un établissement venait à manquer de liquidités. Mais pas sans garantie – par exemple, un portefeuille d’hypothèques. Une autre option serait que la Confédération se porte garante pour l’établissement en difficulté. Dans ce cas, la BNS serait couverte par une garantie d’Etat, ce qui serait suffisant pour débloquer des crédits. Cela équivaudrait à une aide directe à une entreprise, de la même nature que les 2 milliards offerts à Swissair. Un montage qui réveille de vieux démons: «Un tel sauvetage serait impensable, surtout de cette ampleur. Pour Swissair, il ne s’agissait que de deux milliards de francs – qu’on octroyait non pas pour sauver l’entreprise mais pour assurer sa transition – et on en parle encore!» rappelle le président du Parti radical Fulvio Pelli. Hildegard Fässler préfère se souvenir de l’attitude «responsable du Parlement» dans cette affaire: «Lorsqu’il a fallu faire un choix entre l’argent des impôts et les emplois, on a choisi les seconds.»

Autre possibilité évoquée dans les turbulences: une nationalisation. Farfelue il y a encore quelques mois, l’option a repris des couleurs après que les autorités américaines ont pris le contrôle de plusieurs établissements, dont Fannie Mae et Freddy Mac, ou l’Etat anglais de Northern Rock et Bradley&Bingley. «La question mérite d’être examinée, relève un acteur proche de la BNS. Si l’Etat doit engager l’argent des contribuables dans une opération de sauvetage, autant qu’elle le fasse en ayant son mot à dire.» Toutes proportions gardées, le sauvetage de la Banque cantonale vaudoise par l’Etat de Vaud montre que la mesure est efficace. Après quelques années d’attente, l’opération s’est révélée avantageuse pour les finances du canton. C’est aussi la voie suivie par la Suède, qui a assaini de cette manière son secteur bancaire après de l’éclatement de la bulle immobilière au milieu des années 90.
 
Plan secret de partage? Mais avant d’en arriver là, il est probable que les autorités favoriseraient une solution «économique». A savoir la reprise de l’établissement en difficulté par un ou des concurrents, si possible nationaux. Dans le cas d’UBS, les rumeurs sont récurrentes. Ainsi vendredi 26 septembre, lorsque les marchés anticipaient une reprise par HSBC, avant que le géant anglais ne démente. «La Suisse n’a pas une tradition de nationalisation. Je suis persuadé que le Conseil fédéral a une stratégie pour empêcher qu’un acheteur étranger ne s’empare d’UBS et ne la démantèle, mais il ne va pas la rendre publique», assure Fulvio Pelli. Sur le sujet, Marie-Luce Telley a son idée, même si l’analyste estime ce scénario de faillite improbable: «Si UBS ou CS font faillite, cela signifiera que le système mondial dans son ensemble s’est effondré.
 
Mais comme l’on ne peut plus rien exclure, je pense que le rôle de la Confédération devrait être d’accompagner la partition de l’établissement. Par exemple: les activités de proximité pourraient revenir aux banques cantonales et les autres secteurs au concurrent encore en place.» Mais les bruits de couloir colportent que l’opération, le cas échéant, pourrait également intéresser d’autres groupes. Une fusion pure et simple des géants semble toutefois exclue: « Chacun d’eux occupe 30% du marché suisse. Cette option n’est pas envisageable: la concurrence ne serait plus garantie», précise Marie-Luce Telley.
 
Réveil trouble du Parlement. N’en déplaise à Hildegard Fässler: une aide de grande ampleur, même pour sauver des emplois ou l’épargne de la population, n’est de loin pas acquise. Car même si le monde politique suisse semble se réveiller au plus fort de la crise, le débat risque d’avoir un train de retard. Henry Paulson peut en témoigner après son échec devant le Congrès. «Je ne sais pas si le Parlement suisse aurait réagi de la même manière», s’interroge la socialiste saint-galloise.
 
Quelques indices donnent la tendance actuelle. Tout d’abord, Fulvio Pelli. «Que se passera-t-il si la première injection d’argent ne produit pas l’effet escompté? Va-t-on en rajouter une deuxième, voire une troisième? s’interroge le président du PRD. A la longue, cette situation extraordinaire devient la norme et le marché libre cesse de fonctionner.» Ensuite la motion d’Alain Berset, rejetée mardi 30 septembre par le Conseil des Etats.
 
Celle-ci demandait d’évaluer la nécessité de renforcer l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (Finma). Les turbulences actuelles n’y ont rien changé. Ni d’ailleurs la menace «que les deux grandes banques ne sont pas trop grandes pour tomber, mais trop grandes pour être sauvées», brandie dans le débat par la socialiste Anita Fetz. La droite a balayé le texte, alors qu’Eveline Widmer-Schlumpf a fustigé ceux qui se servent des crises pour faire du populisme, tout en reconnaissant que le marasme actuel était sérieux.
 
De 30 000 à 100 000 francs? Volonté de calmer le jeu, encore? Il n’empêche que, malgré ces louables efforts, l’inquiétude gagne les travées du Conseil national, même à droite. La motion que le radical Otto Ineichen dépose aujourd’hui en est l’illustration. Celle-ci demande la création d’une cellule de crise composée de parlementaires. «Il s’agira d’une sorte de groupe d’urgence, mobilisable dans les 24 heures, capable d’appuyer et de conseiller le Conseil fédéral et la BNS en cas de grosses catastrophes», expose l’entrepreneur lucernois. «Il serait composé de dix membres», cinq représentants du National (Pirmin Bischof/PDC, Hildegard Fässler /PS, Hans Kaufmann/UDC, Johannes Schneider-Amman/PRD, Louis Schelbert/Verts) et cinq des Etats (Bruno Frick/PDC, Hannes Germann/UDC, Rolf Schweger/PRD, Simmonetta Sommaruga/PS et Luc Recordon/Verts).
 
Les tâches qu’Otto Ineichen entrevoit pour ce groupe ne transpirent pas la sérénité. «Cette cellule devra pendre rapidement connaissance des documents transmis par le Conseil fédéral pour relayer l’information au reste du Parlement et permettre un traitement accéléré par les deux Chambres. Mais aussi introduire un droit de nécessité limité dans le temps lorsque des mesures urgentes doivent être prises et proposer un dispositif de sauvetage, ce qui implique d’établir une marche à suivre et clarifier les compétences de chacun.» Hans Kaufmann, lui, est plus précis: « Il s’agira de dresser une liste de tous les problèmes qui pourraient s’abattre sur la Suisse à cause de la crise financière».
 
Et d’énumérer, pêle-mêle, les fonds propres des banques trop bas, une surveillance des marchés étendue aux CDS et aux produits structurés, une diminution de l’exposition aux marchés des caisses de pension et une augmentation du fonds de compensation en cas de pertes sur l’épargne qu’il «faudrait faire passer de 30 000 à 100 000 francs». Reste à savoir si l’idée sera acceptée et dans quels délais. On peut surtout se demander si le Parlement s’est réveillé suffisamment tôt pour désamorcer la bombe atomique.
 
Fonds garantis
• En Suisse, seuls 30 000 francs sont garantis. Des parlementaires proposent d’élever le montant à 100 000 francs.
Aux Etats-Unis, Barack Obama propose aussi une hausse: de 100 000 à 250 000 dollars garantis (280 000 francs).
• En France, les épargnants bénéficient d’une garantie de 70 000 euros pour les espèces (le double pour un compte joint) et de 70 000 euros pour des titres (actions, obligations), soit 140 000 euros (220 000 francs).
• Aux Pays-Bas, la garantie est de 38 000 euros (60 000 francs).
• En Grande-Bretagne, elle atteint 35 000 livres sterling (environ 70 000 francs).



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Tags: Faillites bancaires, Banques, Suisse, Europe, Monde,

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