L'Hebdo;
2000-01-06 Fantasia 2000
Sorti en 1940, «Fantasia» peut-être considéré comme l'arrière-grand-père du clip, puisqu'il illustre en dessins animés des morceaux de musique signés Bach, Tchaïkovski, Dukas, Stravinsky, Beethoven, Ponchielli, Moussorgski et Schubert. Si un tableau comme «L'Apprenti Sorcier», avec Mickey qui s'escrime contre une sarabande de balais porteurs d'eau, s'avère éblouissant, d'autres séquences, pleines d'emphase ou de kitsch, sont moins réussies. En dépit de ses faiblesses artistiques, cet ambitieux dessin animé a permis d'explorer de nouvelles technologies, comme le son stéréophonique ou les caméras multiplanes qui donnent de la profondeur de champ aux images.
Walt Disney considérait «Fantasia» comme une oeuvre en perpétuel devenir, un film à développer sans cesse. Il aura fallu soixante ans pour que ce rêve se réalise. L'oncle Walt a «toujours désiré que nous renouvelions le film originel, en l'enrichissant de nouvelles oeuvres musicales au cours des ans», déclare son neveu Roy Disney, qui a supervisé le projet de «Fantasia 2000». D'un point de vue technique, cette suite innove aussi: c'est le premier film à être distribué mondialement dans le format géant réservé aux salles IMAX. Sinon, le principe reste le même: mêler musique classique et dessin animé. Au programme: La «Cinquième» de Beethoven (prétexte à des images abstraites), «Les pins de Rome» de Respighi (ballet de baleines), «Rhapsody in Blue» de Gerschwin, Chostakovitch rencontre «Le Petit Soldat de Plomb» d'Andersen, «Le carnaval des animaux» de Saint-Saëns (un flamant rose joue au yo-yo), «Pomp and Circumstance» de sir Edward Elgar ou le triomphe de Donald, «L'Oiseau de feu» de Stravinsky. Et, pour faire bon poids, «L'Apprenti Sorcier» dûment restauré et digitalisé.
Antoine Duplan
Lucerne. IMAX Filmtheater, Musée suisse des transports, Lidostrasse 5. Tous les jours, 12 h, 16 h, 18 h. Ve, sa 20 h. Informations, réservations: 0848 85 20 20. Réservations directes: 041 375 75 75 ou sur Internet: www.imax.ch
Paris. Dôme IMAX de la Défense. Jusqu'au 30 avril.
Du côté de chez Malkovich
C'est au moment où l'on désespère du cinéma américain, que tombe la bonne surprise, le petit film qui ne ressemble à rien et qui rend le goût du 7e art. Ecrit par un jeune scénariste (Charlie Kaufman), mis en scène par un jeune cinéaste qui s'est fait la main en tournant des clips pour Björk ou REM, produit par Michael Stipe (le chanteur de REM), «Dans la peau de John Malkovich» propose un univers complètement décalé qui renvoie à ces grands maîtres du nonsense que sont Woody Allen, les frères Coen, Terry Gilliam et même Lewis Carroll, leur ancêtre.
Marionnettiste au chômage, Craig Schwartz trouve un job d'archiviste. A l'étage 7,5 de l'immeuble, où les plafonds sont bas. Derrière une armoire, il trouve une petite porte, qui donne sur un boyau, lequel débouche... dans la tête de John Malkovich. Après un quart d'heure passé dans la peau du comédien, l'intrus, expulsé, se retrouve au bord de la route, dans le New Jersey. Craig et sa collègue, la sémillante Maxine dont il est éperdument amoureux, décident d'exploiter le filon: on fait la queue pour aller voir le monde avec les yeux de John, comme on fait la queue pour aller dans le train fantôme ou au bordel. Car le récit surréaliste est aussi une métaphore explicite de l'acte sexuel: on pénètre Malkovich par son vagin psychique et les femmes adorent le posséder pour jouir de son pénis. Tout se complique encore lorsque la compagne de Craig craque pour Maxine; mais celle-ci ne l'aime que lorsqu'elle est en John... Ambigu à souhait, John Malkovich joue son propre rôle avec une délectation de vieux matou gourmand. La scène dans laquelle, après avoir emprunté le couloir magique il se retrouve dans son propre subconscient, un univers fait à son image et dans lequel le vocabulaire se réduit à un seul mot, «Malkovich», est proprement hallucinante.
Antoine Duplan
(«Being John Malkovich») De Spike Jonze. Avec John Malkovich, John Cusack, Cameron Diaz, Catherine Keener. Etats-Unis, 1 h 52.
cinéma
LE VOYAGE DE FELICIA
Felicia, 17 ans, quitte son Irlande natale pour retrouver en Angleterre le garçon qu'elle aime et dont elle attend un enfant. Elle se perd dans des banlieues industrielles. Hilditch (Bob Hoskins) lui vient en aide. Une crème d'homme, tout rond, poli, affable, gourmet, aimé de tous. Mais sous ses dehors bonhommes, c'est Barbe-Bleue, un «monstre fascinant, subtil et gentil» selon le réalisateur. On devine qu'il y a une faille en découvrant sa collection de presse-purée. On comprend les origines du trauma en découvrant sa mère abusive, star télévisuelle de la recette culinaire. Prisonnière de la maison du loup, Felicia com-mence à avoir peur. En filmant la rencontre tragique de deux solitudes dans un décor étrangement atemporel, Atom Egoyan («Exotica») met en scène un conte envoûtant plein de tristesse, qui n'atteint toutefois pas au génie du précédent film, «De beaux lendemains», ce chant de deuil d'une extraordinaire complexité structurelle.
A. D.
(«Felicia's Journey»). D'Atom Egoyan. Avec Bob Hoskins, Elaine Cassidy, Arsinée Khanjian. Canada, 1 h 56.
HILARY AND JACKIE
Enfance enchantée, avec Emily à la flûte et Jackie au violoncelle. Musiciennes surdouées, les deux soeurs sont promises à un grand destin. Emily, l'aînée, préfère la vie de famille aux feux de la rampe. Capricieuse et géniale, Jackie connaît la gloire, et succombe à la sclérose en plaques. Tiré de l'histoire vraie de Jacqueline Du Pré, ce film cherchant à exploiter le filon «Shine», hésite entre le conte et la comédie de moeurs avant d'opter pour le mélodrame. Comédienne phénoménale (qu'on se souvienne de «Breaking the Waves»), Emily Watson illumine le film, mais cède au syndrome «My Left Foot», cette inclination masochiste qui pousse les plus grands acteurs à se tordre et à baver plutôt qu'à jouer avec rigueur et sobriété.
A. D.
D'Anand Tucker. Avec Emily Watson, Rachel Griffiths. Grande-Bretagne, 2 h 05.
PEAU D'HOMME, COeUR DE BêTE
Trois frères. L'aîné est une brute. Flic, de son état, il vient d'être licencié pour comportement violent. Le puîné est un psychopathe pervers. Il revient à la maison après quinze années d'absence passées en prison. Le cadet est propre sur lui. Mais, en fin de compte, c'est lui, le joli coeur, qui s'avère le plus bestial, c'est lui qui enfreint le tabou du fratricide. Le père, fou, s'est suicidé il y a longtemps. La mère veille avec tendresse sur ses poussins monstrueux. Une adolescente et une petite fille survivent dans ce monde d'ogres. «Peau d'homme, coeur de bête» porte bien son titre. Tous les hommes sont des loups, à l'exception des femmes qui sont des fées, et seule une bonne crise d'hystérie juvénile peut les sauver de la malédiction, semble postuler la réalisatrice dans ce premier long métrage qui baigne dans un climat de violence perpétuelle, d'abord fascinant, oppressant et finalement caricatural. Léopard d'or à Locarno.
A. D.
D'Hélène Angel. Avec Serge Riaboukine, Maaïke Jansen. France, 1 h 34.
AGUJETAS
Il y a sa gueule bien sûr. Taillée au couteau d'Albacete, ravinée comme une sierra andalouse et vaguement cousine de l'acteur Jack Palance. On le sait peu commode, imprévisible. A Madrid, il débarque sur scène en invitant le public à revenir le lendemain. Ce soir-là, il n'est pas d'humeur, ne sent pas le chant. Il y a de la poésie brute, une sorte d'anarchisme inné, de la folie mystique chez cet homme. Il est sans doute l'un des derniers grands du flamenco à n'avoir jamais cédé aux tentations de la modernité ou de l'intellectualisme. El Agujetas est un animal sauvage (écoutez son «martinete» accompagné comme il se doit d'un simple marteau. A côté, le rock industriel ressemble à des comptines pour enfants) que la guitare fluide et sublime de Moraito ne parvient pas à apprivoiser. Enregistré pour les besoins d'un documentaire, ce répertoire est taillé dans une rocaille aussi fascinante qu'inhospitalière.
T. S.
Agujetas, «Cantaor» (Naïve/Musikvertrieb).
U-CEF
World music? Dance music? Les disquaires vont être bien ennuyés pour trouver le rayonnage qui convient à ce disque. Son auteur, le Marocain Youssef Adel, alias U-Cef, y décline son identité, métissée et généreuse (une heure de musique en douze plages). Enregistré entre le Maroc et l'Angleterre où U-Cef réside actuellement, ce disque qu'il mit deux ans à réaliser est un retour sur les lieux et les musiques qui l'ont marqué. Le Maroc d'abord avec des enregistrements de Gnaouas, de Berbères comme de musiciens des rues. Les Etats-Unis ensuite pour le hip hop qui laisse indéniablement une trace dans la production. La Grande-Bretagne enfin pour les rythmiques jungle qui ponctuent de-ci de-là les mélodies chaloupées. Et même si le disque souffre parfois d'un manque d'unité, le feeling et le modernisme qui l'habitent en font un passage obligé pour tous les amateurs de fusion.
E. S.
U-Cef, «Halalium» (Apartment 22/Rec Rec).
CAROLINE GAUTIER
Grande spécialiste des mots dits et posés sur des partitions musicales, Caroline Gautier offre ici «Les Chansons de Bilitis» de Louÿs/Debussy, «Hérodiade» de Mallarmé/Hindemith, «Descriptions automatiques» de Satie ainsi que des mises en musique récentes de Verlaine par Gérard Condé et de Du Fu par Gérard Pesson. Le charme opère une fois encore: tandis que la diseuse donne chair aux poèmes, sans les chanter, la musique intervient, scande, souligne ou s'éloigne, plus ou moins opulente selon les compositeurs. Sorte de poésie sonore, délicate et rêveuse, l'art du mélodrame ne cherche pas à décrire des scènes, mais à superposer des perceptions. Dans un va-et-vient incessant et ludique, il offre ainsi à l'écoute toute l'épaisseur des mots: leur sens, mais aussi leurs sons.
D. R.
«Mélodrames français» par Caroline Gautier, voix et l'Ensemble Musikfabrik (Accord/Disques Office).
Sollers à l'infini
L'astre Sollers continue de briller dans la dernière livraison de la revue «L'infini» qui lui consacre une bonne part de ses pages. Le pape des écrivains français contemporains inspire deux études où s'illustre l'admiration un peu pataude de disciples trop soucieux de bien faire. On leur préférera ce qu'y publie Philippe Sollers lui-même: des textes consacrés à Céline, Debord ou Jarry, un coup de sang voltairien que motive l'Eglise de scientologie, et la suite de son tonique «Journal du mois» qui se conclut sur la révélation d'un «livre inattendu, magnifique et déchirant». Le compliment vise «L'immense solitude» du dessinateur lausannois Frédéric Pajak. Un livre où la folie de Nietzsche rejoint le destin suicidaire de Pavese à Turin. «Dessins et choix de textes: la perfection même», ajoute Sollers. Ce qui est pure vérité.
M. A.
«L'infini». Hiver 1999. Gallimard. 128 p.
LE SENS DE LA MÉMOIRE
Parfois, l'intuition précède le savoir et le poète devance le scientifique. Jean-Yves Tadié, professeur de littérature, éditeur de «A la recherche du temps perdu» dans la Pléiade, et Marc Tadié, neurochirurgien, se sont associés pour donner un sens à la mémoire. Homère, Lamartine, Supervielle côtoient dans une juxtaposition hétéroclite le nom de E.D. Levin, fameux pour son article paru en 1996 dans «Brain research» (Prenatal Nicotine Effects on Memory in Rats) et les termes, hautement littéraires, de «noyau amygdalien» ou d'«amnésies postencéphaliques». «J'ai hiverné dans mon passé (...)/ Mon beau navire ô ma mémoire/ Avons-nous assez navigué/ Dans une onde mauvaise à boire/ Avons-nous assez divagué/ De la belle aube au triste soir», écrivait Apollinaire dans une manifestation du génie neurologique.
J. A.
De Jean-Yves et Marc Tadié Gallimard.
L'EUTHANASIE VOLONTAIRE
Les sociétés ont-elles les morts qu'elles méritent? Pour répondre à cette question, l'Association française pour mourir dans la dignité a distribué un questionnaire à ses 22 044 adhérents. La sociologue Anita Hocquard a étudié les 3000 réponses. Elle place la question de l'euthanasie au confluent de la sociologie, de l'anthropologie et de la psychanalyse. Elle met en question le pouvoir médical, tout en relevant un paradoxe: les adhérents de l'Association pour mourir dans la dignité dénoncent la dictature des médecins, mais ils réclament leur aide. Au moment ultime, le médecin doit se faire tueur. Le livre s'ouvre d'ailleurs sur cette supplique de Kafka à son médecin: «Tuez-moi sinon vous êtes un assassin!»
J. A.
D'Anita Hocquard, (PUF/Perspectives critiques).
«CHINE - ÉLOGE DE L'ESSENTIEL»
Il y a ces jarres géantes, ce pouf en paille tressée et cette impressionnante cage faite pour accueillir poulets et cochons. Et puis ces cinquante cuillères en bois formant un astucieux boisseau et ces semelles multicolores faites en tissu de récupération. Pour sa dernière exposition au Musée des arts décoratifs, la conservatrice Rosemarie Lippuner rend hommage au design anonyme: elle accueille l'extraordinaire collection d'objets et ustensiles chinois réunis avec passion depuis trois décennies par le designer français François Dautresme. Ravi par tant de simplicité et d'intelligence fonctionnelle, le visiteur ne sait plus où donner de la tête. Sa fascination se teinte cependant d'un brin de nostalgie car si certains ustensiles sont encore en production, beaucoup de ces objets ont aujourd'hui disparu ou sont en voie de disparition.
M. D.
Lausanne, Musée des arts décoratifs, jusqu'au 19 mars, ma 11-21 h, me-di 11-18 h.
WALTER DE MARIA
L'immense étage du Kunsthaus ne comprend qu'une oeuvre. Mais quelle oeuvre! Réinstallée sept ans après sa première mondiale en 1992, «The 2000 Sculpture» de l'Américain Walter De Maria est «l'une des plus grandes sculptures de sol de notre temps». Composée de 2000 barres blanches de 50 cm de long et de 12 cm de haut dont la section présente 5, 7 ou 9 faces, elle couvre une superficie de plus de 500 m2. Répartis selon un rythme d'alternance précis, ces blocs forment un motif de chevrons qui s'avance ou s'éloigne selon le point de vue du spectateur. Voilà pour les chiffres et les données objectives. Reste l'incroyable et fascinante découverte de ce tapis tantôt solide tantôt plus fluide et qui ne cesse de se transformer encore à chaque pas. Une jubilation à la fois intellectuelle et quasi mystique que tout amateur d'art ou d'émotion forte devrait s'offrir en guise de viatique pour l'an 2000.
M. D.
Zurich, Kunsthaus, jusqu'au 16 janvier, l'oeuvre n'est visible qu'à la lumière du jour, soit de 10 h du matin au crépuscule. Horaire du Kunsthaus: ma-je 10-21 h, ve-di 10-17 h.
Le toupet de Cuno Amiet
Avec Cuno Amiet (1868-1961), le Kunstmuseum de Berne accueille un vieil habitué puisque de son vivant déjà l'artiste soleurois y fit plusieurs expositions. Cette nouvelle présentation n'a cependant rien d'une redite. Centrée sur la première partie de son oeuvre, elle montre comment ce Suisse bouillonnant et plein de contradictions se retrouva au coeur de l'Europe et de ses bouleversements artistiques. Cuno Amiet fut en effet le seul peintre à faire partie à la fois du groupe de Pont-Aven réuni autour de Gauguin et du mouvement «Die Brücke» de Dresde. Sa démarche s'affiche ainsi comme une sorte de trait d'union entre le colorisme français et l'expressionnisme allemand. A la fois chronologique et thématique, l'accrochage dégage clairement les différentes influences subies par l'artiste entre 1890 et 1920. Aux personnages et paysages bretons rayés de vert succèdent les compositions plus hiératiques et symboliques nourries par Hodler. Viennent ensuite l'explosion de la couleur, la tentation du décoratif et ces portraits ou autoportraits pointillistes criblés de petits traits roses, mauves ou jaunes. Cuno Amiet n'est cependant jamais aussi convaincant que dans les années 1903-1904, époque à laquelle il semble découvrir une manière plus personnelle. Il peint avec un égal bonheur la nuit, la neige, la découpe blanche du linge qui sèche ou les taches de lumière. Des tableaux certes connus mais qu'on ne se lasse pas de voir et revoir.
Mireille Descombes
«Cuno Amiet, de Pont-Aven au mouvement Die Brücke», Berne, Kunstmuseum, jusqu'au 27 février, ma et je 10-21 h, me et ve-di 10-17 h.
«Schneeschmelze», 1902
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