Les nouvelles technologies de l’information favorisentelles les géants médiatiques? Ou l’émergence des acteurs plus modestes? Faut-il limiter la position dominante des grands groupes ou, au contraire, les laisser prendre la tête du peloton? Et l’Etat? Jusqu’à quel point doit-il se mêler à la partie?
Ces questions se posent dans tous les pays démocratiques. Mais, face à ces enjeux, les partis sont désemparés. Ils peinent à suivre le rythme des changements. Ils ne trouvent pas de réponses toutes faites dans leur catéchisme habituel.
Ainsi, la France évite plutôt le sujet. Alors que l’Etat prend les commandes directes de l’audiovisuel public. Alors que les médias privés se concentrent sous les auspices d’une poignée de magnats industriels. Mais voilà, en cette matière, la gauche est aussi empruntée que la droite. Alors, autant parler d’autre chose…
En Italie, en revanche, on s’étripe sur ce terrain. Mais dans une perspective étroitement politicienne: pour ou contre l’empire privé/public de Berlusconi. Le fond du problème n’est guère abordé.
En Suisse, passez, il n’y a rien à voir. Certes, les critères de la Commission de la concurrence qui examine les fusions d’entreprises restent fumeux. Certes, le gouvernement fait fermer une radio zurichoise au terme d’une procédure abracadabrantesque. Mais cela n’émeut personne. Quant aux groupes de presse, ils ne font plus peur, tant les difficultés économiques paraissent les affaiblir. Le débat est renvoyé à des jours meilleurs.
Quelle surprise dès lors de voir un pays comme l’Argentine s’enflammer autour de ces questions. La présidente, Cristina Fernández de Kirchner et son mari Nestor, exprésident, s’en prennent de front au numéro un des médias, le groupe Clarín. A travers une loi sur l’audiovisuel qui limite le nombre de radios en mêmes mains, qui interdit la propriété simultanée de canaux de télévision et de réseaux câblés. L’accès d’acteurs nouveaux sera facilité. Le texte vient d’être approuvé par les députés et les sénateurs.
Derrière ces banales dispositions se dessine une vision originale. Le Gouvernement argentin aimerait que l’espace électronique soit partagé pour un tiers par l’Etat, un tiers pour le privé et un tiers pour les organisations sans but lucratif (Eglises, universités, ONG, associations civiques). Cela fait hurler les uns, applaudir les autres, mais admettons que le plan est original, digne d’attention.
Que la mouvance au pouvoir cherche ainsi à renforcer son influence, à ouvrir le marché à ses amis, cela ne fait guère de doute. De là à parler, comme cela s’est dit, de «soviétisation des médias», il y a un pas.
Car il est vrai que le groupe Clarín, avec son quotidien à 700 000 exemplaires, ses télévisions, ses radios et son réseau câblé, pèse lourd sur le jeu politique. «L’opposition aux Kirchner est faible, confie le directeur général, Ricardo Kirschbaum. Alors, c’est nous qui sommes l’opposition. Et quelques partis nous suivent…» Pas étonnant que, en face, le pouvoir se cabre.
Surprise: même l’étranger peu passionné par la politique intérieure argentine pouvait suivre avec profit le débat retransmis à la télévision – seize heures! – qui s’est tenu au Sénat, dans un calme et une concentration inattendus. Les parlementaires soutenaient ou combattaient le texte, mais plusieurs d’entre eux n’hésitèrent pas à philosopher. Ainsi, l’un d’eux eut cette remarque subtile: «Le danger d’un grand groupe de médias, ce n’est pas tant qu’il prenne parti pour ou contre le gouvernement, le plus pervers, c’est que les journalistes, tous à la même école, décrivent la réalité selon les mêmes sensibilités, les mêmes critères; du coup, ils fabriquent une réalité apparente et unique, alors qu’il y a tant d’autres manières de raconter la vie…»
Dans l’autre camp, les bons arguments ne manquaient pas non plus. Le renforcement du pouvoir dans les médias sert rarement la démocratie. Et puis, on se méprend sur le poids réel des grands groupes. L’internet permet l’essor de nouvelles radios, de nouvelles télévisions artisanales. L’information passe par mille ruisseaux et non plus seulement par quelques grands fleuves.
Chacun se fera son opinion. Mais quel dommage que, sous nos latitudes, la réflexion soit moins avancée – qui l’eût cru? – que sur les bords du río de la Plata.
L’internet permet l’essor de nouvelles radios, de nouvelles télévisions artisanales.
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