ARCHIVES
BON POUR LA TÊTE

ACTUALITÉ

ÉCONOMIE & FINANCE

SOCIÉTÉ

POLITIQUE

ÉCOLOGIE

RÉACTIONS

CULTURE

DOSSIERS

PERSONNALITÉS

ENTREPRISES

MIX & REMIX

GUIDES

FORMATION

INTERVIEWS

BLOGS

TV

IPAD

HOME > ARCHIVES >  Réduire la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article

Faut-il se résigner à la médiocrité?

Mis en ligne le 12.05.2005 à 00:00

L'Hebdo; 2005-05-12

Ecoles Faut-il se résigner à la médiocrité?

enseignement Le niveau baisse, l'économie n'y trouve plus son compte, les étrangers qui peuplent les établissements scolaires ne sont pas ceux qu'on voudrait. Genève souffre plus que tout le monde. Par Pierre-André Stauffer.

Et s'il était impossible de faire autrement? Et s'il fallait, désormais, se satisfaire d'une certaine médiocrité de l'école publique, non par amour de la médiocrité elle-même, mais pour de hautes et excellentes raisons? La volonté d'intégration des étrangers en particulier. Ou celle, éminemment démocratique, d'ouvrir les études supérieures, voire universitaires, au plus grand nombre, indépendamment de la nationalité des candidats et de leur statut social?

Dans les cantons de Vaud et de Genève, les directeurs d'établissement scolaire et les enseignants n'osent pas parler trop ouvertement de ce problème, surtout après la publication de l'enquête PISA, où Fribourgeois et Valaisans affichent les meilleures performances en neuvième obligatoire, alors que Vaudois et Genevois traînent en bas de classement (lire page ci-dessus), et même tout en bas si l'on prend les seuls Genevois. Il n'y a guère que les Tessinois pour faire pire. Les quelques enseignants courageux qui ont accepté de s'exprimer ont tous exigé de garder l'anonymat, ce qui en dit long sur le climat régnant dans les cantons que PISA a surpris en flagrant délit d'inefficacité pédagogique.

Ainsi, ce professeur dans un gymnase vaudois pour qui, «incontestablement, le niveau a baissé». Il n'y a pas de miracle: «Si vous décidez d'envoyer plus de monde au gymnase, vous ne pouvez qu'avoir de moins bons élèves.» Ou ce professeur du secondaire supérieur genevois (élèves de 16 à19 ans): «Les élèves ne comprennent pas vraiment ce qu'ils lisent et, s'ils ont compris, retiennent beaucoup moins qu'il y a dix ou quinze ans.» Le moindre raisonnement, s'il n'est pas parfaitement linéaire ou explicite, «leur échappe». Ou encore cet autre professeur genevois qui enseigne depuis une vingtaine d'années au Cycle d'orientation (élèves de 12 à 15-16 ans): «Chez nous, c'est sûr, on n'atteindra plus jamais les niveaux d'il y a vingt ou quarante ans.»

Il y aussi cette enseignante primaire, tellement inquiète d'avoir parlé qu'elle préfère taire le nom du canton où elle tente d'instruire des élèves de 6 à 9 ans. Si l'école enfantine devenait obligatoire, «on pourrait enfin y apprendre quelque chose», dit-elle, tout en relevant qu'il y a vingt-cinq ans, «les maîtresses n'hésitaient pas à apprendre à lire à leurs petits élèves». C'était tout cela de gagné pour la suite. Aujourd'hui, en début de première primaire, il n'y a plus qu'un, deux, peut-être trois élèves par classe qui maîtrisent la lecture, objectif dont les directives du département disent qu'il devrait être atteint en fin de deuxième seulement. «Avec des exigences aussi faibles, il est normal que le niveau soit catastrophique», dénonce l'enseignante. Et pourtant, la plupart des élèves n'arrivent pas à suivre. A peine ont-ils commencé la primaire qu'il sont déjà largués: «Quand, sur 24 petits, les trois quarts ne parlent pas français à la maison, vous perdez le rôle bénéfique et intégrateur du groupe, qui jouait très bien lorsqu'il n'y avait que quatre ou cinq allophones.» Intégrer aujourd'hui, très bien, merveilleux, louable objectif, mais intégrer à quoi? «Il n'y a plus de socle commun.»

Un choix de société Officiellement, l'instruction publique genevoise fonctionne par objectifs. Autrement dit, on définit à peu près quels savoirs l'élève est censé maîtriser à tel ou tel moment de sa carrière scolaire. Comme ces objectifs représentent le plus petit dénominateur commun, «ils ne peuvent pas être très élevés», admet un directeur de cycle (élèves de 12 à 16 ans). Pour le reste, dit-il, «c'est un choix de société». Ou bien on décide de mener les meilleurs «au niveau de l'élite de l'âge d'or d'il y a plus de trente ans, niveau mythique dont on n'est pas sûr qu'il ait existé, et surtout dont on se garde bien de préciser combien d'élèves l'atteignaient», ou on décide de viser «un niveau moins élevé, mais pour plus de monde».

C'est le choix qui prévaut aujourd'hui. D'où cette question récurrente: doit-on se résigner à la médiocrité? «Par solidarité avec les faibles, on est devenu complaisant avec elle», déclare Jacques-André Haury, député libéral au Grand Conseil vaudois. Elle est là, elle s'est instillée, elle s'est installée, on la constate, on la voit, on peut même la mesurer, comme l'a montré PISA: «J'ai le sentiment parfois qu'on s'y habitue», reconnaît Martine Brunschwig Graf, présidente du gouvernement genevois et ancienne cheffe du Département de l'instruction publique.

Il y a «banalisation de la médiocrité», enchérit Jean Romain, écrivain et professeur de philosophie à Genève, pour qui l'égalité des chances exige la sélection par le mérite. «Parce que c'est justement le mérite qui donne sa chance à chacun.» Mis en place par des humanistes pour permettre à d'autres enfants de prendre la place, ou une partie de la place, que la bourgeoisie réservait aux siens, le dispositif de l'égalité des chances, depuis trente ans, est battu en brèche par l'idée que «sélectionner, c'est exclure, et éprouver en classe les aptitudes de l'élève, c'est reproduire des privilèges».

Dans cette optique post-soixante-huitarde, «l'échec n'est plus supportable, donc on change le système pour combattre l'échec», poursuit Jean Romain, mais comme on n'y arrive pas, on change de nouveau, et ainsi de suite. Les réformes succèdent aux réformes, «sans qu'on n'ait jamais fait de véritable diagnostic qui pourrait les justifier,» relève le médecin Jacques-André Haury. Et, à la fin, «on adapte le thermomètre à la température du patient». Pour mieux se cacher la vérité. Tout se passe comme si l'on avait oublié que faire la classe à des élèves consiste non pas seulement à les intéresser, mais à les faire travailler, et au besoin, à les y forcer. La science et la patience du professeur peuvent faire la moitié du chemin pour aller à la rencontre de l'élève, mais elles ne peuvent remplacer l'effort inhérent à l'acte d'apprendre. Réflexion d'un cadre supérieur vaudois, père de trois enfants en scolarité obligatoire: «La situation actuelle est une escroquerie, un racket légalisé. Je n'obtiens pas de l'école publique le service pour lequel je paie. J'ai envie de déposer plainte contre le gouvernement.»

Le grand écart Le plus grave de l'histoire, le suprême paradoxe, c'est que la médiocrité se banalise à l'école en même temps que s'accroissent les exigences de l'économie. D'un côté, ça baisse; de l'autre, ça ne fait que grimper. A des hauteurs d'ores et déjà inaccessibles à beaucoup. «Le grand écart», comme dit Jean Romain. D'où la question que se posent les employeurs: que vaut encore un document scolaire, que vaut en particulier le certificat qui couronne neuf années scolaires accomplies en classes autrefois dites primaires, et grâce auquel on espère, peut-être, entreprendre un apprentissage? Pas grand-chose, «ce cer-tificat a progressivement perdu de son importance, il ne représente plus de valeur intrinsèque», dit Michel Frank, respon-sable de la formation au Centre patronal vaudois.

Pour se prémunir contre les déficiences de leurs futurs apprentis, les employeurs sont donc obligés d'organiser des tests, par l'intermédiaire de leur organisation patronale. Introduits il y a une dizaine d'années et réservés autrefois à des apprentissages réputés difficiles, ces tests ont aujourd'hui tendance à se généraliser. L'enquête PISA confirme l'existence d'une catégorie d'élèves, environ 15 à 20% des classes de neuvième, «avec lesquels on n'arrive pas», reconnaît, amer, le syndicaliste Jacques Daniélou, président de la Société pédagogique vaudoise. Cette catégorie «a toujours existé», s'empresse-t-il de préciser, mais «ce n'était pas si grave, dans la mesure où ces élèves trouvaient directement un emploi après leur scolarité obligatoire ou pouvaient s'engager dans des formations professionnelles plus simples que maintenant». Si, par exemple, la formation de mécanicien était hors de portée du candidat, celui-ci pouvait toujours se rabattre sur la sous-catégorie de réparateur. Mais aujourd'hui, «certains n'arrivent même plus à entrer dans une sous-catégorie». Pour la Société pédagogique vaudoise, ils seront quelque mille élèves arrivés cette année en fin de scolarité, qui ne trouveront pas de places d'apprentissage.

La faute aux étrangers? Personne n'ose le dire comme ça. Alors, on parle de classes «hétérogènes», autre manière d'exprimer la même réalité, on parle aussi de grandes ou de «petites métropoles» comme Charles Beer, chef du Département genevois de l'instruction publique, étant entendu que si vous êtes la petite métropole que Genève peut se flatter d'être devenue, vous avez quelques bonnes excuses pour expliquer vos mauvais résultats. Ainsi, les classes genevoises accueillent en moyenne 40% d'étrangers, un record, qui ne sont ni francophones, ni germanophones, ni même anglophones; 40% d'étrangers de 140 nationalités différentes. «Ces étrangers ne sont ni pires en soi ni meilleurs que les autres», précise prudemment Charles Beer, mais ils sont là, et une bonne partie d'entre eux viennent de familles dans la dèche, ou presque.

Le conseiller d'Etat socialiste cite même un établissement scolaire dont 83% des élèves sont des migrants, et 83% des enfants économiquement et socialement défavorisés, ces pourcentages, quoique identiques, ne se recouvrant pas forcément. «Très souvent, les écoliers étrangers n'ont même pas de rapports écrits à leur propre langue», déclare Charles Beer. C'est dire l'importance d'une politique d'intégration. A première vue, elle n'est pas à Genève si mauvaise qu'on pourrait l'imaginer, puisque l'écart scolaire entre étrangers de la deuxième génération et nouveaux arrivants n'est que de 60 points, alors qu'il est de 110 points à Zurich. Mais l'intégration dépend d'autre chose que de la seule école. «Il faut que suivent la politique du logement et celle de l'aménagement du territoire.» Sinon, on risque de se retrouver avec des quartiers transformés en mini-ghettos comme à Onex, dans la banlieue genevoise.

Le mot magique Intégrer: c'est le mot-clé, le mot-valise où chacun met un peu ce qu'il veut, le mot magique. Intégrez et tout ira mieux, ou moins mal. Certes, mais comment, et à quel prix? Sur le plan financier, les choses sont assez simples. Le coût est plus élevé «hors du système qu'au-dedans», affirme Jacques Daniélou. Autrement dit, s'occuper des largués revient moins cher que de les abandonner. Sur le plan qualitatif, les choses se compliquent un peu. «Si le prix de l'intégration, c'est la médiocrité, on va droit dans le mur,» admet le président de la Société pédagogique vaudoise. Le problème n'est pas tant dans les réformes ou l'absence de réformes. «S'il suffisait d'en revenir au complément d'objet direct pour sortir de l'impasse, je serais preneur», ironise Jacques Daniélou. Le vrai problème, c'est l'adéquation entre le système scolaire et la société. A la limite, peu importe que le système soit sélectif, super-sélectif, ou pas sélectif du tout.

Jacques Daniélou cite l'exemple de la Corée du Sud et des pays du Nord de l'Europe. La Corée du Sud a une société et une école très compétitives. Dans le Nord européen, au contraire, on a choisi de vivre et d'étudier ensemble. Deux choix différents, voire antagonistes, et pourtant, ça marche chez les uns et chez les autres. «Parce qu'on s'est mis d'accord sur les enjeux.» Tandis qu'en Suisse, à l'exception notable de Fribourg et Valais, les cantons les mieux classés de l'enquête PISA, on multiplie les réformes sans dire vraiment pourquoi. Personne ne sait plus vraiment où on en est, ni ce qu'on fait, encore moins ce qu'on prépare.

L'école au service de l'économie? La formule paraît choquante, en réalité, elle va presque de soi. L'école ne doit pas se transformer en usine à chômeurs. Et puis, même si elles se sont accrues, les exigences de l'économie sont aussi celles de la société, elles ne sont pas vulgairement utilitaires: «Lire bien, écrire correctement, maîtriser les langues et l'informatique», comme le résume une fonctionnaire vaudoise, mère de deux enfants. Pour Christian Aeberli, responsable de la formation à Avenir Suisse, on devrait non seulement comparer les pays entre eux, ou les cantons, comme le fait PISA, mais les profs, et «prendre des mesures contre les plus mauvais.» La Suisse n'a que deux ressources naturelles: l'eau et les cerveaux. Dans le classement PISA des pays de l'OCDE, la Suisse devrait donc figurer «parmi les trois premiers». Mais on est loin du compte. Quant aux étrangers, pourquoi ne pas les sélectionner, pourquoi ne pas attirer les meilleurs d'entre eux, les mieux éduqués? «De même qu'il n'y a pas d'équipe de foot qui puisse devenir championne sans étrangers, il n'y a pas d'économie qui puisse se satisfaire de ses propres ressortissants.» Aujourd'hui, les étrangers étudient gratuitement dans les hautes écoles, donc aux frais du contribuable suisse, mais sitôt décroché leur diplôme, on les chasse. «Quitte à changer la loi sur les étrangers, il faudrait absolument leur offrir la possibilité de rester dans le pays.» Les étrangers ne sont pas seulement un problème, ils représentent aussi une partie de la solution. |

Collaboration:Sonia Arnal

Ennui Le défi de l'école n'est pas seulement de susciter l'éveil, mais d'assurer un certain savoir.

«Si le prix de l'intégration, c'est la médiocrité, on va droit dans le mur.»

Jacques Daniélou, président de la Société pédagogique vaudoise

« C'est la sélection par le mérite qui donne sa chance à chacun.»

Jean Romain, écrivain et professeur de philosophie à Genève Test PISA 2003

Résultats internationaux

Lecture Mathématiques Sciences

1 Finlande 1 Japon 1 Corée

2 Canada 2 Corée 2 Japon

3 Nlle-Zélande 3 Nlle-Zélande 3 Finlande

4 Australie 4 Finlande 4 Royaume-Uni

5 Irlande 5 Australie 5 Canada

6 Corée 6 Canada 6 Nlle-Zélande

7 Royaume-Uni 7 Suisse 7 Australie

8 Japon 8 Royaume-Uni 8 Autriche

9 Suède 9 Belgique 9 Irlande

17 Suisse 10 France 18 Suisse

Résultats suisses

1 Fribourg 1 Fribourg 1 Fribourg

2 Thurgovie 2 Saint-Gall 2 Valais fr.

3 Valais all. 3 Thurgovie 3 Thurgovie

4 Valais fr. 4 Valais fr. 4 Valais all.

5 Saint-Gall 5 Valais all. 5 Saint-Gall

6 Argovie 6 Argovie 6 Argovie

7 Zurich 7 Jura 7 Zurich

8 Jura 8 Zurich 8 Jura

9 Berne all. 9 Berne all. 9 Berne all.

10 Vaud 10 Neuchâtel 10 Vaud

11 Neuchâtel 11 Berne fr. 11 Neuchâtel

12 Berne fr. 12 Vaud 12 Berne fr.

13 Genève 13 Tessin 13 Genève

14 Tessin 14 Genève 14 Tessin

Dans l'enquête PISA 2003, qui vise à évaluer les compétences des élèves de 15 ans (en Suisse de 9e année) dans plusieurs domaines, la Suisse se situe dans une peu reluisante moyenne. Les comparaisons entre cantons mettent en évidence les réussites de Fribourg et Valais, dont les systèmes scolaires n'ont pas subi les réformes perpétuelles qui caractérisent les écoles genevoises et vaudoises, très mal classées. Fribourg et Valais sont aussi les cantons où règne le meilleur consensus scolaire. Et les nationalités des élèves n'y présentent pas la même variété qu'à Genève.

Fribourg Cour du Collège Saint-Michel. Le canton le mieux classé est aussi celui où l'on a réussi à se mettre d'accord sur les enjeux scolaires et qui a su se maintenir à distance des réformes.

« On devrait prendre des mesures contre les plus mauvais profs et garder en Suisse les étrangers diplômés des hautes écoles.»

Christian Aeberli, responsable de la formation à Avenir Suisse

«J'ai le sentiment parfois qu'on s'habitue à la médiocrité.»

Martine Brunschwig Graf, ex-cheffe du Département genevois de l'instruction publique

Genève Cycle d'orientation du Lignon. Le plus mal classé des cantons, secoué par une guerre scolaire permanente, est aussi celui qui compte le plus d'étrangers dans ses classes.

«Par solidarité avec les faibles, on est devenu complaisant avec la médiocrité.»

Jacques-André Haury, député libéral au Grand Conseil vaudois

«Le certificat de fin d'études primaires ne représente plus de valeur intrinsèque.»

Michel Frank, responsable de la formation au Centre patronal vaudois

Et si l'on comparait les professeurs entre eux et que l'on prenait des mesures contre les plus mauvais?




Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace   Aller en haut de page Haut de page




Inscrivez-vous à notre newsletter afin de recevoir en primeur le sommaire de la semaine ainsi que nos offres spéciales.