Kenneth Minor a été jugé pour le meurtre d’un homme qui voulait mourir: il est venu à lui, lui a donné l’arme et toutes les instructions. Ce lundi 4 avril, au dixième étage de l’immense cour criminelle qui surplombe la mairie de New York, Minor plaide le «suicide assisté». Mais la juge abat le couperet: «prison à vie, dont vingt ans incompressibles», pour le meurtre de Jeffrey Locker.
«J’AI ASSISTÉ À 17 000 AUTOPSIES ET J’AI VU DES CHOSES BEAUCOUP PLUS BIZARRES. QUAND VOUS ÊTES DÉPRIMÉ À CE POINT, VOUS POUVEZ VOUS INFLIGER DES CHOSES À PEINE CROYABLES...» Cyril Wecht, expert légiste connu pour avoir autopsié JFK
Le grand Noir à tête rasée pousse un juron déchirant les murs de la Chambre 71 avant de disparaître aux yeux de sa femme, entraîné par un cordon de gardiens.
C’est deux étés plus tôt, dans la nuit du 16 au 17 juillet 2009, que les deux hommes ont scellé leur sort. Minor, 36 ans, sans diplôme ni emploi avec deux enfants à charge, traîne dans les Wagner Houses de Harlem. Une enclave d’immeubles en briques, loin des gratte-ciel translucides de Wall Street. La nuit tombée, dealers et consommateurs de drogue tiennent le pavé. Minor fume de l’herbe et du crack. Son casier compte une dizaine d’arrestations pour usage de stupéfiants.
Sa roue du destin se matérialise sous la forme d’une jante de voiture: une Dodge Magnum, qui passe le quartier en revue depuis plusieurs jours. La berline noire roule à sa hauteur, la vitre avant baissée. Le conducteur, un homme blanc dégarni, cherche une arme à feu.
«Pour qui? - Pour moi, répond Locker. J’ai aussi une proposition à te faire.» Il lui tient un discours absurde, lui demande rapidement «de le suicider», selon le procès-verbal dont L’Hebdo a eu copie. Minor lui conseille de «bouger son cul de là» mais Locker insiste, lui tend d’abord 60 dollars en liquide. «Comme si 60 dollars, ce n’était rien pour lui.»
Minor les prend et écoute. Locker se décrit comme un trader au bout du rouleau, qui veut en finir pour faire marcher les assurances et assurer un avenir à ses proches. «Il disait que ça devait avoir l’air d’un crime, pour que sa famille touche ce qu’elle mérite.» En échange, il propose sa carte de crédit et son code PIN.
Comment croire ce drogué de Harlem, filmé en train de retirer 1000 dollars avec la carte de crédit d’un riche Blanc, assassiné dans sa voiture une semaine plus tôt? Après un an d’enquête, la police criminelle de Manhattan lui donnera raison.
La famille savait. Avant le drame, Locker habitait Valley Stream, une banlieue riche de Long Island, avec sa femme et ses trois enfants. Son job? «Coach en vie meilleure». Il intervenait dans les entreprises de Manhattan pour remotiver les employés. Sa carrière a décollé avec un livre, "Teaching a new world"; l’ouvrage explique au lecteur comment accéder à un «monde de paix intérieure, de santé financière et d’harmonie familiale».
Mais sous l’apparence de gagnant couve une débâcle financière. Depuis plusieurs années, Jeffrey Locker a investi gros dans une escroquerie. Il a profité d’une arnaque en «pyramide de Ponzi» montée par un certain Lou Pearlman, dont les pertes totales avoisinent les 300 millions de dollars. Reconnu complice de la fraude, même s’il s’en est toujours défendu, Locker doit rembourser ses gains, des centaines de milliers de dollars, au Trésor américain.
Pearlman a fait l’objet d’une attention particulière des médias deux fois dans sa vie. La première dans les années 90, en montant un boys band à succès, les Backstreet Boys. La seconde pour ce crime en col blanc, qui l’a envoyé dans un pénitencier du Texas jusqu’en 2029.
Locker, à 52 ans, cumule 750 000 dollars de dettes; c’est un homme ruiné, qui décide de monter sa propre arnaque aux assurances en planifiant son sacrifice. Par amour pour sa famille? En cas d’homicide, le montant de leurs indemnités doublera.
Joint par téléphone, Steve d’Annunzio, le parrain des enfants de Locker, ne comprend toujours pas. «Sa vie est tellement différente de sa mort...» Il croit toujours qu’un meurtre crapuleux lui a enlevé son ami.
Des documents indiquent que deux mois avant sa disparition, Locker a souscrit à neuf assurances vie différentes, pour un total de 18 millions de dollars d’indemnités; qu’il a changé le nom des bénéficiaires; qu’il a cherché une concession pour l’emplacement de sa tombe. Des conversations électroniques entre sa femme, son fils et lui montrent que la famille était au courant. L’enquête a aussi relevé un coup de téléphone de sa femme, le lendemain du meurtre, à une compagnie d’assurances pour leur annoncer la nouvelle. Sans plus attendre.
Des 18 millions de dollars d’indemnités, elle en a déjà touché 6. «Il avait souscrit à cette compagnie plus de deux ans avant de mourir, et non dans l’urgence. Il y a donc prescription», explique Michael Barry, détective privé. «Mais il reste toujours 12 millions qui se baladent dans la nature.» La veuve de Locker a refusé tout commentaire. Son père, qui est aussi l’avocat de la famille, s’est contenté de dire que «justice a été rendue. Et j’ai toujours eu confiance en la justice de mon pays.»
La dernière nuit. Pour exécuter la phase ultime de son plan, Locker choisit un quartier miné par les trafics, à des kilomètres de chez lui. A la recherche d’une arme à feu et d’un tueur, il recrute un premier candidat: Melvin Fleming, toxicomane. Ils planifient l’acte ensemble plusieurs nuits durant, conviennent de l’endroit, de la récompense: 4000 dollars en cash, deux couteaux et, en bonus, «de l’herbe dans le coffre» de la Dodge, selon Fleming.
Mais, au moment crucial, Fleming s’enfuit avec l’argent. «J’avais le fric devant moi, pourquoi le tuer?» témoignera- t-il lors du procès. Mais le coach en vie meilleure ne baisse pas les bras. Et y retournera le lendemain, pour la dernière fois.
Minor n’a pas de pistolet sur lui. Il apporte du fil téléphonique et tente d’étrangler Locker, «mais il était trop vieux et cassait». Locker désigne alors un couteau et des gants dans la boîte à gants, ainsi que des cordelettes pour lui lier les mains. «Il me disait de serrer les liens plus fort... Puis j’ai tenu le manche du couteau contre le volant. Il s’est empalé quatre ou cinq fois. Après il m’a demandé de déplacer le couteau vers la gauche, pour toucher le cœur. Il s’est encore jeté dessus deux fois. Il respirait très fort. Je suis sorti de la voiture et j’ai jeté le couteau.»
Le procès. Vint le procès, très attendu, le mois dernier. Minor est accusé de meurtre, et non de «suicide assisté» comme il le réclamait. Pourquoi? Parce que son dossier était déjà passé devant le Grand Jury (l’organe qui, aux Etats-Unis, décide des charges retenues contre un accusé avant son procès), avant que la police ne découvre le plan de Locker. Il sera impossible, malgré les appels de la défense, de revenir là-dessus.
La stratégie de la défense fut donc de prouver que Minor n’a pas activement tué le coach financier, mais a tenu passivement un couteau pendant que la victime s’empalait dessus. Son atout maître: l’expertise de Cyril Wecht, un légiste connu outre-Atlantique pour avoir autopsié JFK, Martin Luther King, Elvis Presley.
L’expert, qui a accepté de réduire ses honoraires faramineux pour ce procès, affirme que les blessures sont «proches et nettes» et valide la version de la défense. «J’ai assisté à 17 000 autopsies et j’ai vu des choses beaucoup plus bizarres, déclarait Wecht. Quand vous êtes déprimé à ce point, vous pouvez vous infliger des choses à peine croyables...»
Ses doutes n’ont pas convaincu les jurés, qui au bout de quatre heures de délibéré, ont jugé Minor coupable. Quant à la famille de Locker, elle ne s’est jamais rendue au tribunal.
Une semaine plus tard, pour l’énoncé de la sentence, Minor déclarait ceci: «Il n’y a que deux personnes au monde qui peuvent dire ce qui s’est passé ce soir-là, et l’une d’elles n’est plus là. M. Locker est là où il voulait être. Je ne suis pas un animal. Il n’y a aucune malice dans mon cœur [...] J’espère qu’au moins, je pourrai sortir de prison avant la retraite.»
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