«Ce rôle, c’est un grand cadeau.» Le personnage qu’il incarne dans Monsieur Lazhar, Fellag a tout de suite su qu’il était fait pour lui. Avant même de l’incarner au cinéma, c’est sur les planches qu’il l’a découvert. Le film, prix du public au dernier Festival de Locarno, est en effet l’adaptation d’un monologue de la dramaturge Evelyne de la Chenelière qu’il a un jour interprété dans le cadre d’un festival. «Dès que j’ai eu en main le texte d’Evelyne, je me suis demandé si elle ne m’avait pas connu dans une autre vie. Mais en même temps, c’est toujours dangereux pour un comédien qu’un rôle soit trop proche. Car la justesse du personnage peut s’en trouver faussée.»
Bachir Lazhar, personnage-titre du film du Québécois Philippe Falardeau, est un enseignant qui va tenter de se reconstruire, de panser les blessures laissées par la mort tragique de sa famille, au contact d’enfants qui eux aussi ont vécu un drame – le suicide de leur enseignante. S’il va apporter beaucoup aux jeunes élèves, leur permettre d’exorciser leur douleur en étant à leur écoute, les enfants vont en retour lui permettre de retrouver un sens à sa vie. Dit comme ça, l’histoire a tout du drame lacrymal un peu twwrop appuyé. Ce n’est pas le cas. Si Monsieur Lazhar émeut, ce n’est pas parce que Falardeau joue la carte de l’emphase mélodramatique, mais parce qu’il trouve constamment le ton juste.
Insuffler la vie. La force de Bachir, c’est la résilience. Comme lorsqu’il encaisse sans broncher un sous-entendu raciste de parents remettant en cause ses méthodes pédagogiques. «C’est vrai, il parvient à tout encaisser, et à oublier, dit Fellag. Quand son avocat lui conseille d’aller voir un psychiatre, il lui répond qu’il va très bien. Pour lui, l’important est d’avancer. Bachir, c’est un verre plein de drames, quelqu’un qui est sur le fil, au bord de la dépression, mais dont le génie consiste à ne jamais s’effondrer. Il veut avancer vers la vie. Sa femme était enseignante, il devient enseignant pour en quelque sorte la réincarner. Il est sa femme face à des enfants qui deviennent les siens. Il est là pour insuffler la vie, lui ne compte pas.»
Ce personnage incandescent, d’une force extraordinaire, Fellag l’a donc senti vibrer en lui dès qu’il l’a découvert. L’exil, l’arrachement à la terre natale, il sait ce que c’est. «Je suis parti pour Montréal en 1979. J’étais un jeune acteur qui voulait regarder la vie, apprendre des choses nouvelles. Après trois ans, je suis retourné au pays. J’y ai vécu une dizaine d’années, avant de fuir à cause des événements qui, dans les années 90, ont fait 200 000 morts. C’était en 1993. Je suis parti la tête remplie de drames. J’ai perdu beaucoup d’amis. J’étais populaire, heureux comme un oiseau sur sa branche. Mais on a scié la branche, coupé l’arbre et brûlé la forêt...» Derrière le visage souriant et affable de Fellag, on sent alors l’émotion, la douleur. Et on a soudainement l’impression de parler à M. Lazhar, ce prof qui, quoi qu’il advienne, tend vers la lumière en entraînant les autres dans son sillage.
De Philippe Falardeau. Avec Fellag et Danielle Proulx. Canada, 1h34.
PROFIL - FELLAG
Né en Kabylie en 1950, il étudie le théâtre à Alger. Après un exil québécois de trois ans, il travaille dans les années 80 comme comédien et metteur en scène pour le Théâtre national algérien. La décennie suivante, il s’installe à Paris, où il crée en 2004 le one-man-show Le dernier chameau. Auteur de deux romans et trois recueils de nouvelles, il a tourné une douzaine de longs métrages, dont Liberté, la nuit (Philippe Garrel, 1993), Fleurs de sang (Myriam Mézières, 2002) et L’ennemi intime (Florent E. Siri, 2007).
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