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Femmes qui pleurent leur amour

Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 18.11.2009 à 16:14

Agata Tuszynska et Nathalie Rheims publient chacune un livre qui raconte la mort de leur mari, Claude Berri pour la première, Henryk Dasko pour la seconde. Deux élégies littéraires poétiques et impudiques.

Le 16 septembre 2006, Henryk Dasko, 58 ans, l’époux d’Agata Tuszynska, meurt dans sa maison de Toronto, un an et demi après que les médecins lui ont découvert un glioblastome multiforme, synonyme de tumeur au cerveau. Ce qui a commencé pour ce couple d’écrivains qui vit depuis quatorze ans entre Varsovie et le Canada par un simple courriel la semaine de Pâques 2005 – «Je suis à l’hôpital. On soupçonne une tumeur au cerveau. Ne viens pas. Je t’informerai.» – se termine par une défaite alors qu’ils venaient de se choisir une adresse commune en Pologne. Un an après sa mort, elle publie Exercices de la perte en Pologne, traduit aujourd’hui en français chez son éditeur Grasset. «Pourquoi si tôt?», lui demandent les journalistes. «C’est à moi de décider», leur répond Agata, fâchée. «Six mois ou six ans après sa mort, c’était mon affaire, dit-elle aujourd’hui. Si j’avais écrit une œuvre musicale, ou peint un tableau, qui m’aurait posé la question? Ce sont les mots qui dérangent.»

Le 12 janvier 2009, le réalisateur et producteur de cinéma Claude Berri meurt à Paris des suites d’un accident vasculaire cérébral. Il a 74 ans, il vient de commencer de tourner son dernier film, Trésor, et vit depuis dix ans avec l’écrivain Nathalie Rheims, fille de l’académicien Maurice, sœur de la photographe Bettina. Dix mois plus tard, Claude sort de presse. Trop tôt? «C’était une nécessité, répond Nathalie Rheims. Pour prolonger le rapport avec lui dans l’écriture, lui dédier un texte ainsi qu’à ses enfants que j’aime profondément. Je l’ai écrit pour raconter ce qu’il représentait pour moi et faire tomber certains murs entre lesquels il s’était enfermé après l’accident vasculaire. Je veux rester dans la lumière de Claude, faire perdurer le lien avec lui et ceux qu’il aimait.»

Le temps de la pensée magique. Agata Tuszynska, Nathalie Rheims: deux veuves éplorées qui tissent leur chagrin dans la toile des mots qu’elles ont pour toute consolation. A la manière de l’écrivaine américaine Joan Didion il y a deux ans, qui dans un extraordinaire L’année de la pensée magique (Grasset) plongeait dans l’année qui a suivi la mort soudaine de son mari, ces deux femmes ont pour tout bagage une peine infinie et une foi inébranlable en l’écriture. Confrontée à l’innommable, elles osent le plus magnifique des cadeaux au mort: l’éternité dans un tombeau de phrases amoureuses.

Si Nathalie Rheims commence à raconter alors que Claude Berri est déjà mort, et procède par aller-retour entre leur passé d’artistes et ce présent si vide, Agata Tuszynska commence son récit à l’annonce de la maladie, et le poursuit tout au long des dix-huit mois qui suivent. Vertigineux d’intimité et de douleur, leurs livres n’en sont pas moins des œuvres littéraires construites et maîtrisées. Un style simple, direct, admiratif et tendu pour la Française. Tumultueux, habité, heurté, dense et débordant, poétique et érudit pour la Polonaise. Chacune à sa manière, elles disent l’essentiel de ces mois initiatiques: leur rencontre, au temps du bonheur. L’amour fou qui survit à la maladie, donne la force de lutter. La maladie qui empoisonne la vie. Et l’absence, le vide sidéral de l’après-mort.

Rencontre de hasard. Claude Berri rencontre Nathalie Rheims dans son bureau, rue Lincoln. Il vient d’apprendre que son fils Julien, qui mourra en 2002, ne marcherait plus. Il avait annulé tous ses rendez- vous, sauf celui de Nathalie. Elle lui souffle: «Si vous avez besoin de moi, je serai là.» Il l’appelle le soir même, la serre dans ses bras, ne la lâche plus durant les dix années qui suivent. «Nous nous sommes aimés tout de suite comme une évidence.» Agata rencontre Henryk à la fin de l’automne 1991 à New York. Souvent, plus tard, il racontera comment il a vu apparaître une femme «déguisée en Roumaine chargée de châles noirs et affamée», ce qui fera enrager Agata, qui avait revêtu son «meilleur manteau de chez Moda Polska et d’élégants fichus silésiens». Entre la belle journaliste-écrivaine de Varsovie et l’homme d’affaires et intellectuel polonais chaleureux et volontaire, exilé au Canada depuis 1968, élevés tous les deux dans le culte du mot et les drames du passé familial juif, quelque chose prend naissance de suite, «comme une torche».

Mortelle maladie. Quatorze ans plus tard, leur vie est envahie par la trame de la maladie. «Son déclenchement détruit tout. (...) On a fait sauter de l’intérieur notre destin inaccompli.» Sa vue se dégrade, Henryk doit arrêter de conduire, de boire. Il faut l’opérer, une fois, deux fois. Faire de la chimio. Il s’évanouit, perd l’équilibre, vomit, change, s’énerve, dort. Il faut oublier Henryk. Agata agit comme une «marionnette en papier animée par la nécessité de servir le malade». Louer un déambulateur, acheter une chaise pour la douche, appeler la pharmacie, le rabbin, les parents. Claude Berri avait eu son premier accident vasculaire cérébral trois ans avant sa mort, un soir à table. Il avait perdu la parole, les mots, le nom des objets, le goût de vivre. Il avait tout réappris. Depuis un an, le lithium le «maintenait à l’équilibre», lui avait fait reprendre goût au cinéma.

Sa fin de vie inspire à sa compagne des lignes d’une douce résignation teintée d’irréalité, alors qu’Agata Tuszynska se débat dans une révolte brutale. «Le verdict m’abasourdit. Il contestait tout ce en quoi nous avions cru, deux adeptes de la force de la volonté. (...) C’est ça notre vie? Nous, voyageurs, intellectuels, dévorant livres et gens? Il nous faut nous laisser réduire à la chimio, au casque pour les rayons, aux globules blancs et rouges... Nous voulons vivre!!!»

L’amour plus fort que la mort. La mort les prend au dépourvu. «Je n’arrive pas à réaliser que tu as disparu, écrit Nathalie Rheims. (...) Je m’étends, je cherche ta main. J’allonge le bras et j’attends; j’attends que tu reviennes. (...) Sais-tu combien tu me manques? Cela fait quatre mois que tu n’es plus là. Parfois, le soir, lorsque j’éteins la lumière, je te dis à voix basse: «Claude, tu m’entends? Claude, parle-moi.» L’amour, plus fort que la mort, fait battre leur cœur au rythme des souvenirs du mari mort et transforme ces élégies en puissantes histoires d’amour. «Je te disais que je t’aimais tellement, lâche Nathalie Rheims. Pourquoi cet amour si fort ne suffisait-il pas à te rendre ta joie de vivre? (...) C’est notre amour qui me guide, je te suis, je t’accompagne, j’irai jusqu’au bout.» Jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’il s’endorme enfin, Henryk et Agata ont dansé avec Leonard Cohen, écoutant en boucle «I am your man. Dance me through the end of love». «Nous avons pris congé de la vie, non de l’amour.»

Survivre. Aujourd’hui, Nathalie Rheims accompagne la sortie du film Trésor, que Claude Berri avait tout juste commencé à tourner lorsqu’il est mort. «Tu répétais sans cesse: “Tu ne pourras pas vivre sans moi.” Alors, aujourd’hui, que dois-je faire?» Agata Tuszynska vit entre Toronto et Varsovie, où elle enseigne l’écriture. Elle écrit son prochain livre, le destin de la chanteuse Vera Gran, échappée du Ghetto de Varsovie puis accusée de collaboration. «J’ai découvert que la vie peut finir demain, d’un coup. Henryk et moi nous pensions immortels. Nous avons perdu. Il est avec moi tout le temps. Parler de lui, écrire sur lui, me rapproche de lui. Il me manque terriblement. Je suis seule.»

«LE VERDICT M’ABASOURDIT. IL CONTESTAIT TOUT CE EN QUOI NOUS AVIONS CRU. NOUS, ADEPTES DE LA FORCE DE LA VOLONTÉ.» Agata Tuszynska
L’AMOUR FAIT BATTRE LEUR CŒUR AU RYTHME DES SOUVENIRS DU MARI MORT ET TRANSFORME CES ÉLÉGIES EN PUISSANTES HISTOIRES D’AMOUR.
«JE TE DISAIS QUE JE T’AIMAIS TELLEMENT. POURQUOI CET AMOUR SI FORT NE SUFFISAIT-IL PAS À TE RENDRE TA JOIE DE VIVRE?» Nathalie Rheims


AGATA TUSZYNSKA

1959 Naissance à Varsovie.
1980 Etudes à l’Ecole supérieure d’art dramatique de Varsovie, puis journalisme.
2001 Disciples de Schulz.
2002 Singer, paysages de la mémoire.
2006 Une histoire familiale de la peur.
2009 Exercices de la perte.


NATHALIE RHEIMS

1959 Naissance à Paris.
1977-1983 Comédienne.
1984 Journaliste.
1986 Productrice.
1999 Premier roman, L’un pour l’autre.
2001 Les fleurs du silence.
2004 Le rêve de Balthus.
2005 Le cercle de Megiddo.
2007 Journal intime.
2009 Claude.

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Tags: Agata Tuszynska, Nathalie Rheims, Claude Berri, Henryk Dasko,

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