Enfant différente, Pepperminta parlait avec les fraises et les escargots. Devenue grande, mais pas sage pour autant, elle enfile sa veste à brandebourgs, façon Sgt. Pepper’s, et s’égare au pays des malices de Pipilotti Rist. Après quinze ans d’installations, de vidéos et d’anodines provocations, la plus fameuse des artistes made in Switzerland s’essaie au long métrage avec Pepperminta, un film aux couleurs acidulées qui est au 7e art ce que le Farfisa est aux grandes orgues de Leipzig.
«Anarchiste de l’imaginaire», Pepperminta se pose en avatar pop de Fifi Brindacier (Pipilotti Langstrump en v.o.), le doppelgänger de l’artiste. Cette rouquine béate a pour mission de faire voir la vie en rose. Elle s’associe à Werwen, grand garçon à sa maman, puceau potelé qu’elle habille en petit marin, et à Edna, androgyne boudeuse à qui elle rend sourire et féminité. Les trois galopins parcourent le monde en distribuant non la bonne parole, mais la bonne couleur. C’est «schön wie ein Bonbon».
Pipilotti Rist défend «la naïveté» et pratique avec elle «une sorte d’exorcisme positif». Donc Pepperminta multiplie les transgressions enfantines: elle écrase des fruits, s’amuse avec un tuyau d’arrosage, grimpe sur une boîte aux lettres... Improvisant des rituels de chamanisme infantile, elle mêle pétales de tulipes et lombrics pour guérir l’hypocondrie. Elle fait le gremlin dans une cuisine et sert aux convives un cochon de lait sur son lit de Lego planté de marshmallows en banderilles...
Des fraises et du sang. L’idéologie Bisounours recèle un fond Crado’s: Pepperminta court à poil avec les sangliers. Elle récolte le sang de ses règles dans un calice pour communier avec ses gentils amis dans une sainte cène dont la dénotation féministe n’empêche pas le haut-le-cœur. Avec ses images solarisées rappelant les trips de More, sa superficialité de comédie française pompidolienne ne dédaignant pas le slapstick (Jo, par exemple), ses effets spéciaux hérités des nanars de la science-fiction de grand-papa (le spectre coloriel déclenchant l’orgasme rappelle Barbarella), Pepperminta nous renvoie quarante ans en arrière, et plus particulièrement aux folâtreries des Beatles.
Yellow submarine. L’avant-gardisme ristien emprunte énormément aux Fab Four. Pepperminta fait son Magical Mystery Tour. Elle réenchante le monde, l’affranchit de ses ennuyeuses conventions comme John Lennon et ses potes libéraient l’utopique Pepperland dans Yellow Submarine – d’ailleurs les activistes du Good Day Sunshine tombent au lac dans un container aussi jaune que le fameux submersible de Liverpool. Lorsque Pepperminta s’exclame «Je baise le ciel», c’est toutefois à Jimi Hendrix, autre apôtre du psychédélisme, qu’elle se réfère («Excuse me while I kiss the sky»).
Ce film beau comme le rayon confiserie d’un multiplexe propose en guise de morale une variation sur le bon vieux carpe diem («Nous n’avons besoin que d’un petit moment sans peur») et une injonction à l’optimisme new age: «C’est toujours un bon moment pour naître.» La recette de bonheur est simple: s’embardoufler de peinture rouge.
Souvent irritant, parfois amusant, rarement inspiré, Pepperminta exprime un hiatus entre l’art contemporain et le cinéma. Jamais cinéaste n’aurait reçu un centime pour un projet aussi volatil; mais jamais cinéaste n’aurait l’outrecuidance de soumettre à un producteur un script d’une nunucherie aussi achevée. La grande escroquerie de l’art contemporain attise la complaisance.
Pepperminta. De Pipilotti Rist. Avec Ewelina Guzik, Sven Pippig, Sabine Timoteo. Suisse, 1 h 24.
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