Avec sa carte qui propose des «œufs bio sur le plat», le Delaville Café est une ancienne maison close qui attire désormais le bobo parisien. Le rendez-vous avec Florence Aubenas a été fixé dans cet établissement du boulevard Bonne-Nouvelle où elle s’arrête parfois le matin. C’est son quartier, et il ne manque pas de charme. Il est truffé de ces passages couverts, éclairés par des verrières, dans lesquels Louis Aragon avait découvert «la lumière moderne de l’insolite». A deux pas se dresse aussi la magnifique façade Art déco du Cinéma Le Grand Rex.
Ce quartier, Florence Aubenas le quitte souvent, pour des voyages plus ou moins longs. Son métier de grand reporter (aujourd’hui au Nouvel Observateur, après vingt ans passés à Libération) l’a notamment envoyée au Rwanda, en Algérie, en Afghanistan et, bien sûr, à Bagdad où son séjour de 2005 a duré plus longtemps que prévu: 157 jours de captivité dans une cave obscure, pieds et poings liés.
Il y a tout juste un an, Florence Aubenas s’est embarquée pour une destination moins lointaine: Caen, en Basse-Normandie, où elle a loué une chambre meublée. Son projet: réaliser un reportage en immersion, entrer pour un temps dans la peau d’un de ces travailleurs précaires qui constituent désormais 20% de la population active française. Elle a teint ses cheveux en blond, mais n’a pas changé d’identité. C’est tout juste si elle s’est bricolé une vague histoire de compagnon garagiste qui l’aurait délaissée, l’obligeant ainsi à courir après des emplois sans qualification. Il n’en fallait d’ailleurs pas plus: à une exception près, personne ne l’a reconnue.
Le ferry du soir. Le reportage a duré six mois. Elle ne s’était fixé qu’une seule limite: arrêter l’aventure le jour où on lui proposerait un contrat à durée indéterminée (CDI). Avant cela, elle a connu les vaines attentes du chômage, la tristesse blême des agences d’intérim, les ateliers qui apprennent à enjoliver un CV, les heures de travail grappillées à grand-peine ici ou là et les trajets interminables jusqu’au port de Ouistreham où, chaque soir, pour 250 euros mensuels, elle est devenue une de ces femmes de ménage qui nettoient le ferry assurant la liaison avec l’Angleterre.
Tout cela, elle le raconte dans un livre porté par une écriture sobre, précise, mais aussi très suggestive: Le quai de Ouistreham. Florence Aubenas cisèle ses portraits et on s’attache aux personnages croisés au fil du récit. La courageuse Françoise, qui «a dû être cow-boy dans une vie antérieure». La belle Mimi, qui prend «un air de comtesse» pour promener ses chiffons dans les coursives du ferry. Ou encore le très touchant Philippe, qui cherche à la fois un emploi et une femme. A travers eux se révèle le grain de la vie précaire. L’incertitude au quotidien. La grisaille dans laquelle ils se débattent. Et cette sinistrose qui flotte sur Caen dont les industries sont à l’abandon. Il y a quelque chose de simenonien dans les climats brouillardeux de ce reportage au long cours, que trouent cependant quelques éclats de soleil.
Fable marocaine. Au Delaville Café, devant un thé au lait, Florence Aubenas évoque les précautions qu’elle a prises avant de partir: «J’ai mis au courant une dizaine de personnes. Ma famille ou des gens qui se seraient inquiétés. Pour les autres, j’ai inventé une petite fable: je leur ai dit que je partais écrire un bouquin au Maroc. Quand quelqu’un m’appelait sur mon portable, je disais des banalités, qu’il faisait beau ou que j’avais échangé deux mots avec un chameau... Les gens finissaient par appeler moins, pensant sans doute que je devais être en dépression.»
Le temps de prendre un congé sans solde, et la voilà partie pour Caen. Avec son téléphone portable, son ordinateur, mais aussi les œuvres de Barbey d’Aurevilly en édition de la Pléiade: «Je sais, c’est vraiment grotesque de partir avec ce livre dans une enquête comme celle-là... Mais j’adore ça: c’est échevelé, on se demande sans arrêt ce qui va arriver.» En revanche, Florence Aubenas n’avait pas de voiture et elle a dû en emprunter une. Une Fiat poussive et bruyante, surnommée «Tracteur», à qui Le quai de Ouistreham est dédié: «Je me suis beaucoup occupée d’elle. Elle a été mon mari du moment.»
Sans «Tracteur», rien n’aurait été possible: «C’est un paradoxe, poursuit Florence Aubenas. Pour être précaire, il faut être bien équipé. Beaucoup de gens ont à la fois une voiture, un ordinateur dans leur salon et le colis du Secours populaire. Le mélange de grand équipement et de grande misère est une des caractéristiques essentielles de cette crise.» Les lignes ont bougé. La précarité s’impose aujourd’hui comme une catégorie complexe, qui réunit des populations très diverses: «Vous y trouvez à la fois des gens trop jeunes et des gens trop vieux, des personnes qui ont tout perdu et d’autres qui voudraient tout gagner... Le plus surprenant dans la précarité, c’est ce voisinage des possibles et des déchéances.»
Elle est donc finie l’époque où il suffisait de distinguer entre ceux qui ont un travail et ceux qui n’en ont pas. La vie précaire se situe dans un entre-deux. C’est une zone grise où la concurrence est féroce, où les solidarités anciennes s’effacent, où les travailleurs sont sans défense face aux petits chefs et regardent les syndicats comme des clubs de nantis. En devenant la passagère clandestine de cette société précaire, Florence Aubenas jette une lumière crue sur les mutations actuelles du travail. Làdessus, son livre vaut bien des ouvrages de sociologie.
Sur le principe, ce journalisme masqué ne lui a pas posé de problème: «Dans les années 80, Günter Wallraff avait usé de ce procédé pour écrire Tête de Turc. J’avais adoré son livre et je l’ai relu avant d’écrire le mien. C’est vrai qu’il y a une transgression par rapport aux règles du métier. Mais j’étais séduite par l’idée de me lancer dans ce monde-là sans calculer, en me laissant porter par le cours des choses. Et puis, on a tendance à se sentir les mains libres quand on se dit qu’on va révéler quelque chose sur le travail précaire. Je pense que j’étais au départ dans cet esprit-là. Mais, chemin faisant, l’idée de la tromperie est devenue plus troublante. Je me suis installée dans cette réalité et ce n’était pas des machines que j’avais devant moi, mais des collègues ou des chefs. Dans ma tête, ce qui était d’abord bien carré s’est peu à peu compliqué. Je suis au fond quelqu’un d’assez simple. Je n’ai pas une vie à tiroirs, ni une vocation d’agent double.»
Rire percutant. Et les personnages du livre, comment ont-ils réagi en découvrant le pot aux roses? «D’abord, ils ont été très étonnés. Ils trouvaient normal que je couvre des procès ou que j’aille en Afghanistan, mais ils ne comprenaient pas ce que j’étais venue faire dans leur normalité. Et puis, au bout d’un moment, ça les a plutôt fait marrer...» Et Florence Aubenas se marre elle aussi, de ce rire percutant qui ponctue si souvent ses propos.
Le même rire qu’on avait découvert à son retour de captivité, en juin 2005. Depuis lors, il ne se passe pas un jour sans que quelqu’un lui parle de sa détention, et on se sent bien sûr gêné d’en faire autant: «Mais ça ne me pèse pas d’en parler, assure-t-elle. C’est un épisode dur de ma vie, mais cela n’a pas été un traumatisme. Je n’ai pas du tout eu l’impression de me fracasser en deux. Je n’ai pas découvert tout à coup quelqu’un que je ne connaissais pas et qui aurait habité ma tête et mon corps.» Cela n’a pas changé grand-chose à sa vie, dit-elle, tout simplement parce qu’elle n’avait pas envie d’y changer grand-chose.
«Peut-être, ajoute aussitôt Florence Aubenas, ai-je tout de même gagné une aptitude à lâcher prise. Avant, j’aurais été plus rigide. Je me serais certainement beaucoup inquiétée avant de sauter dans le vide de cette aventure, sans savoir quand elle s’arrêterait. Est-ce que je n’allais pas être ridicule en allant faire Bécassine chez les précaires? Maintenant, je me fiche un peu plus du ridicule. Un passage de ligne s’est fait: qu’est-ce qui pourrait bien encore m’arriver?» Et Florence Aubenas répond à sa propre question par quelques notes de son rire.
Le quai de Ouistreham. De Florence Aubenas. Editions de l’Olivier, 270 p.
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