A l’heure de la grande migration de l’écrit vers l’écran, croire dans le futur de l’encre sur papier est un pari téméraire. «Mais ce livre de photographies ou ce catalogue d’horlogerie ont des avantages décisifs, démontre Jean Genoud, 85 ans, en feuilletant les imprimés qu’il vient de citer. Ils permettent une appréhension globale et rapide d’une intention. En un rien de temps, le lecteur se fait une idée du contenu, de son ampleur, de sa qualité. Il absorbe beaucoup plus d’informations en beaucoup moins de temps. Un catalogue de montres sur tablette, c’est ennuyeux. Sur papier, avec l’alternance des rendus matset vernissés qui rehausse les produits, c’est un autre monde. Bien plus intéressant, bien plus valorisant.»
Jean Genoud sait de quoi il parle. Voilà plus de cinquante ans que l’imprimeur vaudois excelle dans les arts graphiques. Il travaille pour la clientèle la plus exigeante qui soit: de grandes banques, des marques horlogères comme Rolex ou Vacheron Constantin, des musées aussi prestigieux que le MoMA et le Metropolitan de New York, des éditeurs pointilleux, des artistes qui le sont plus encore, à commencer par Henri Cartier-Bresson avec lequel l’imprimeur a réalisé une dizaine de livres.
Haute stature, mais goût de la discrétion, Jean Genoud reste peu connu du grand public.
Son entreprise du Mont-sur-Lausanne vient d’être rachetée par la Fondation de famille Sandoz. Celle-ci soutient, depuis longtemps, l’horlogerie et le livre d’art en Suisse romande. Il s’agit aussi, pour la fondation, de conserver de tels savoir-faire, alors même que la concurrence étrangère est toujours plus compétitive, en particulier dans l’impression de qualité.
S’il reste président du conseil d’administration de l’entreprise d’arts graphiques, Jean Genoud s’éloigne enfin d’une imprimerie qu’il a tenue de la fin des années 50 à ces jours derniers. Il est un peu pris de vertige pour son propre futur, mais moins pour celui de sa technique. Selon lui, l’imprimé a encore une importante marge de progression. Et de prendre l’exemple de la reproduction, toujours délicate, d’une photographie dans un livre. L’imprimeur dispose sur une table plusieurs éditions successives d’un ouvrage du portraitiste Yousuf Karsh. Au gré de l’évolution de l’offset et de l’impression en duplex, un célébrissime cliché en noir et blanc de Churchill gagne en contraste, en précision, en profondeur, pour ne pas dire en vie au fil des éditions du livre.
L’oeil du maître. Bien sûr, cette progression spectaculaire est aussi due à l’expérience du maître imprimeur. A un oeil dont la sûreté de jugement a impressionné des as de la photographie noir et blanc comme Sebastião Salgado, André Ke r t é s z , Ma r c Riboud, Ralph Gibson ou Balthasar Burkhard. «Il y a deux sortes d’imprimeurs, nous confiait en 2009 l’éditeur français Robert Delpire. Ceux qui ne s’intéressent qu’à la technique. Et ceux qui adaptent la technique à un propos. C’est le cas de Jean Genoud. Il met toute sa culture au service d’un livre. C’est si rare.» Robert Delpire parle en connaissance de cause. Après une première expérience décevante aux Etats-Unis, l’éditeur a confié à Jean Genoud la réalisation des Américains de Robert Frank, le livre de photographie le plus influent au XXe siècle.
L’imprimeur vaudois est aussi persuadé que l’impression d’art en couleur s’améliorera encore à l’avenir. Elle ne restera pas éternellement calibrée sur les quatre couleurs cyan, magenta, jaune et noir, mais sans doute davantage.
«UN CATALOGUE DE MONTRES SUR TABLETTE, C’EST ENNUYEUX.»
Jean Genoud
Et l’actuelle standardisation des courbes colorimétriques de Photoshop mériterait d’être remise en question. Avec l’aide, espère Jean Genoud, d’experts comme Libero Zuppiroli, le professeur de l’EPFL qui se bat contre la déshumanisation de notre environnement lumineux sous l’influence des géants de l’éclairage.
Comme l’impression industrielle, du prépresse au produit final, est aujourd’hui plus maîtrisée, plus rapide, plus économique aussi, la taille moyenne des imprimeries devrait peu à peu baisser, estime Jean Genoud. Avec une influence positive sur le prix du livre, dont la fabrication est encore si onéreuse en Europe. Là encore, les développements technologiques de l’imprimerie pourraient assurer le futur du papier encré. Ou un futur possible, celui de bienfacture, dans le tout numérique qui s’annonce. Signe de cette confiance, Jean Genoud a acquis avant de partir pour son entreprise une nouvelle machine à 12 couleurs et à vernis acrylique recto verso. Un monstre de plusieurs millions de francs dont le constructeur évoque le berceau de l’imprimerie, il y a six siècles: Heidelberg. C’est la seule de son type en Suisse, l’une des rares dans le monde.
Passionné par le livre d’artiste, ou le «Livre libre» pour reprendre le titre d’une somme parue récemment chez Buchet-Chastel et imprimée au Montsur-Lausanne, Jean Genoud aimerait désormais mieux soutenir les créateurs. En donnant par exemple son nom à un prix de photographie. A voir!
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