Une poignée d’élus genevois qui se sont reconnus au milieu de la foule se saluent d’un vigoureux: «Ach, ja, ja, haha!» Par ce curieux cri de ralliement, ils tiennent à coller au plus près au thème de la journée (La Suisse romande en questions) et, surtout, montrer qu’ils ne sont pas venus là pour perdre leur temps en salutations officielles. En cinq ans, le Forum des 100 a réussi à imposer son style décontracté. Faire se rencontrer chaque année des personnalités aux intérêts aussi divers que des politiciens, des entrepreneurs, des artistes et des scientifiques, n’allait pas de soi au début. Encore moins le fait de réunir des personnalités venues de toute la Suisse romande: Jurassiens ou Valaisans, Fribourgeois ou Genevois. Mais le miracle a de nouveau eu lieu. De l’avis général, l’édition 2009, qui se tenait pour la quatrième fois consécutive à l’Amphimax sur le campus de l’Université de Lausanne, avait même un vrai goût de tradition: avec ses petites habitudes, la dégaine inimitable de son producteur Bruno Giussani, ses groupes de fidèles qui n’auraient manqué l’événement pour rien au monde et cette façon si particulière d’échanger à la fois idées et cartes de visite en coulisse, pendant que la troupe s’entasse studieusement dans le grand auditoire.
Passage obligé. Signe de cet engouement, quelque 800 personnalités se sont retrouvées le 7 mai 2009 à Dorigny, dont un tiers des conseillers d’Etat romands, de nombreux parlementaires fédéraux, une cinquantaine de professeurs d’université, deux cents entrepreneurs au moins, etc. Comme le notait le quotidien Le Temps au lendemain de la manifestation, le Forum des 100 est devenu «un passage obligé, le grand salon où l’on cause de la Suisse romande». Dominique Arlettaz, recteur de l’Unil, ne cachait d’ailleurs pas sa fierté d’être encore une fois l’hôte de la manifestation. D’autant que l’université continuait à fonctionner normalement, les invités se mêlant aux étudiants. Cela ne semblait d’ailleurs pas gêner particulièrement ces derniers: quelques-uns en profitaient même pour chiper au passage un café (offert par un sponsor) ou un croissant, tandis que d’autres se laissaient photographier avec telle ou telle star des médias. Comme l’a bien expliqué Alain Jeannet, rédacteur en chef de L’Hebdo, l’événement veut être une plateforme de discussion pour lancer de nouvelles idées. Certaines d’entre elles restent des idées. Mais d’autres débouchent sur du concret. En 2008, les conseillers d’Etat Pascal Broulis, François Longchamp et Jean Studer avaient par exemple insisté sur la nécessité que les cantons collaborent davantage. Depuis, Vaud et Genève se sont engagés dans une collaboration sans précédent. Rythmée en douze questions sur la Suisse romande, l’édition 2009 du Forum des 100 a été notamment l’occasion de se pencher sur le bien-fondé des frontières politiques actuelles. Le sondage présenté par la directrice de l’institut M.I.S Trend, Marie-Hélène Miauton, a du reste montré qu’une majorité de la population est favorable à une instance de coordination entre cantons. C’est exactement la direction dans laquelle s’est articulée la réflexion de l’essayiste et analyste politique François Cherix, pour qui «l’ancrage solide dans les territoires classiques se conjugue désormais avec l’attente de solutions vastes et nouvelles». Il appelle à davantage de collaborations à tous les échelons politiques (lire en page 58). Gilles Marchand, directeur de la TSR et chef du projet de fusion RSR-TSR, a évoqué quant à lui la nécessité de repenser les structures à l’intérieur de l’audiovisuel public («10 à 15% d’économies d’échelle, à réinjecter dans les programmes»). Hors de la salle, ils sont nombreux à en profiter pour papillonner. A l’image de ce conseiller d’Etat, qui a carrément dressé une liste de gens qu’il souhaite voir. Venue en voisine, la syndique de Renens, la popiste Marianne Huguenin, brasse les gens avec maestria.
«Svizzera, finito, stop». A l’intérieur, Chiara Simoneschi-Cortesi, présidente du Conseil national, n’a pas la langue dans sa poche. Après avoir enterré en cinq phrases le mythe de la solidarité des Romands avec leurs gentils cousins Tessinois, elle annonce la fin de la nation si les Suisses venaient à parler l’anglais entre eux: «Svizzera, finito, stop». Ovation nourrie. Mais sera-t-elle entendue? Après ce moment d’émotion, retour à la science avec la climatologue Martine Rebetez (venue expliquer le changement climatique dans les Alpes) et à la rationalité froide des chiffres, avec Alexandre Zeller, CEO de HSBC Private Bank Suisse, filiale de la plus grande banque du monde. Et pour pimenter la fin de la matinée, Yves Rossy, alias Fusionman, l’homme qui a volé au-dessus de la Manche avec une aile sur le dos a fait rêver l’assistance («Pour voler, il ne faut pas une licence, il faut des ailes»). Ils étaient nombreux, hauts responsables politiques ou de l’économie, à l’écouter la bouche ouverte, extasiés et terrifiés comme des petits garçons voyant pour la première fois un plus grand allumer un paquet de pétards chinois. André Borschberg a, de son côté, donné des nouvelles de Solar Impulse dont il dirige les opérations (l’avion solaire sera dévoilé au public le 26 juin, à Dübendorf). Après le traditionnel assaut des buffets, propice à de nombreux échanges en coulisse, l’après-midi a aussi été copieux. Le génie du design, Yves Behar, un Lausannois exilé à San Francisco, a évoqué l’alliance de l’art, de l’écologie et de la technologie («Le design, c’est l’alliance du beau, du bon et du vrai; il va changer le monde car le monde doit changer», lire en page 63). L’essayiste français Emmanuel Todd, théoricien d’un nouveau protectionnisme européen, a ferraillé avec le conseiller fédéral Pascal Couchepin, lors d’un débat passionné en manches de chemise (voir page 59). Enfin, Nicolas Hayek a dit tout le mal qu’il pensait de l’économie financière (de Wall Street et de Zurich, la Suisse romande ayant davantage misé sur l’industrie) et appelé, en réaction à la crise, à la création d’une internationale des entrepreneurs (lire en page 62). «Nous n’allons pas faire de la philosophie, a-t-il dit, c’est l’entrepreneur et l’esprit d’innovation qui sont les moteurs.» Rendez-vous en 2010.
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