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Fournier contre Fournier, la guerre du funi

Mis en ligne le 25.09.1997 à 00:00

Puissant patron de la station valaisanne de Veysonnaz, Jean-Marie Fournier rêve de construire un funiculaire. Mais la révolte gronde. Les opposants sont presque tous. . . des Fournier.

L'Hebdo; 1997-09-25

Veysonnaz sous tension Fournier contre Fournier, la guerre du funi

Puissant patron de la station valaisanne de Veysonnaz, Jean-Marie Fournier rêve de construire un funiculaire. Mais la révolte gronde. Les opposants sont presque tous... des Fournier.

C'est l'histoire d'une révolte. Veysonnaz vivait, finalement pépère, sous l'autorité de son patron tout-puissant, Jean-Marie Fournier. Mais pour la première fois, le voilà contesté ouvertement. Son projet grandiose de funiculaire menace plusieurs mayens. Leurs propriétaires, des Fournier aussi pour la plupart, sont cette fois résolus à ne pas se laisser faire.

Il n'y a pas en Suisse, en dehors de Veysonnaz, de station qui soit à ce point en main d'un seul homme. C'est René, le père de Jean-Marie, qui avait développé touristiquement Veysonnaz, la plus petite commune du canton. A sa mort - un accident de voiture il y a dix ans - Jean-Marie a hérité de tout. A la tête de VIP (Veissonne Immo Promotion), il possède quasiment la station à lui tout seul aujourd'hui: les remontées mécaniques, 4000 des 4500 lits, cinq des six bistrots de la station. «Ici, il est le maître après Dieu, des fois même devant», ironise-t-on. Son sens inné du marketing, ses coups d'éclat qui ont fait connaître Veysonnaz aux quatre coins du monde font l'unanimité. C'est un fonceur, qui roule en Ferrari. Les multiples Coupes du monde de ski, le Tour de Romandie et peut-être bientôt le Tour de France, on ne compte plus le nombre de grands événements sportifs qui font étape dans la petite station. Pressentie pour plusieurs épreuves de ski, Veysonnaz peut aussi déjà se targuer du titre de site olympique. Signé Jean-Marie Fournier. En hiver, plus de la moitié des 450 habitants du village travaillent pour lui. Et, à l'exception de trois familles, chacune a soit un frère, soit un cousin qui dépend du grand patron.

Mais ce qu'on reproche à Jean-Marie Fournier, 38 ans, c'est sa propension à se comporter comme si tout Veysonnaz, y compris ses habitants, lui devait allégeance, comme s'il était au-dessus des lois. Il s'en cache d'ailleurs à peine. «Les canons à neige installés sans autorisation, l'immense rocher que j'avais pris seul l'initiative de déplacer pour accueillir une Coupe du monde, j'assume tout et aujourd'hui, je le referai. Rien n'avancerait, sinon», dit-il. Pas étonnant d'ailleurs que son pire ennemi, l'un des seuls qui ose s'autoproclamer comme tel, soit Henri Fournier, un lointain cousin: en tant que président de la commune de 1988 à 1996, il a eu le toupet de lui résister, de lui mettre des bâtons dans les roues à plusieurs reprises. Aujourd'hui, Henri Fournier possède une toute petite agence immobilière, située comme un défi juste en face des bureaux de VIP. Propriétaire d'un des mayens menacés, il s'affirme comme l'un des plus farouches opposants au funi. Lancez-le sur le sujet Jean-Marie Fournier et il part au quart de tour, il bout littéralement. «Des anecdotes, j'en aurais des milliers à raconter. Je me souviens notamment du jour où pour être sûr de remplir son nouveau parking couvert, Jean-Marie a fait placer des billons en bois devant ses immeubles. J'ai fait intervenir la police, une heure plus tard, les billons étaient à nouveau là. Chaque fois que nous avions rendez-vous, il arrivait systématiquement avec une demi-heure de retard, pour bien marquer sa suprématie.» Réponse de Jean-Marie, remonté lui aussi à la seule évocation de son ennemi: «Il a toujours été jaloux de ma réussite. Il fait une fixation sur moi. Dans un bistrot, et il y est souvent, vous le surprendrez neuf fois sur dix en train de dégoiser sur mon compte. Surtout qu'il est rarement à jeun.» Bonjour l'ambiance.

Henri Fournier n'est pas le seul opposant au funiculaire. Le mayen de son beau-frère, Pierre Dussex, est lui aussi menacé par le projet. Pierre Dussex n'arrive pas à se faire une raison. Chaque fois qu'il arrive près de son si joli chalet, sur les hauts de Veysonnaz, il ressent le même crève-coeur. Là, un peu plus loin, un poteau simule le pylône 38 du funiculaire qui devrait être mis en circulation d'ici deux ans. «Mais, imaginez le bruit, ce tas de ferraille passera à plus de 6 mètres de haut, ce sera infernal.» Dix ans, il a passé pas moins de dix ans à le retaper, à le bichonner son mayen. La télécabine toute proche que le funi remplacera? Elle dérange à peine, elle est quasi silencieuse. «On entend juste les gens nous dire bonjour.» Mais un funiculaire, imaginez. Plus de deux kilomètres de long, les trois quarts en plein air et souvent haut perché, jusqu'à 14 mètres sur certains tronçons répartis sur plus de cent pylônes. Pour avoir une idée du bruit, Pierre Dussex est allé en écouter partout, à Saint-Luc, jusqu'à Sankt Anton, même en Autriche. Sa conclusion? Invivable. «Si le projet se réalise, mon chalet est foutu», assène-t-il.

Aujourd'hui, ils sont sept opposants, sept irréductibles, prêts à aller jusqu'au bout pour sauver leur mayen de la fatale agression. Une bonne dizaine d'autres ont accepté que le leur, touché aussi par le tracé, soit déplacé ou reconstruit ailleurs. Propriétaire d'un mayen un peu plus bas que celui de Dussex, Jean-Marc Fournier, enseignant, mène contre le funi une véritable croisade. Son grand-père était le frère de l'arrière-grand-père de Jean-Marie, vous suivez? Tout s'entremêle évidemment dans une si petite commune. Parlez à Jean-Marc du sinistre projet, et il devient fou furieux, il tourne autour de la table, vous prend par la main. Il passe ses journées à essayer de révéler ce qu'il estime être un scandale. Il envoie, à tour de bras, des fax aux journaux, vous téléphone à des heures indues pour s'assurer qu'il y aura bien un article, fait appel à Franz Weber pour dénoncer ce qui, à ses yeux, serait un «véritable mur de la haine, un mur de Berlin». Il promet même dix kilos de fromage au journaliste prêt à se déplacer. «On va gagner», clame-t-il. Car il en est sûr, la vérité finira bien un jour par éclater. Vérité? Pour l'heure, les recours des opposants ont échoué tant au niveau cantonal qu'à l'Office des transports. Maintenant, c'est au Conseil fédéral, à Moritz Leuenberger, de trancher.

A la limite, ce n'est pas contre le principe même du funi que luttent les opposants. Ce qui leur importe surtout c'est de sauver leur mayen à eux, ce lieu sacré chargé de souvenirs d'enfance. Même à cinq minutes à peine de chez eux, il représente un bol d'air frais, un lieu magique. Pierre Dussex l'avoue, il n'aurait pas réagi avec la même véhémence s'il n'avait pas été touché personnellement.

Les opposants estiment que d'autres possibilités de tracé n'ont jamais été véritablement étudiées, notamment celui le long de la forêt qui, selon eux, offre un double avantage. Moins de mayens touchés et des voies ne frôlant pas le ciel. Pourquoi, donc, l'idée n'a-t-elle jamais été retenue? Une seule raison à leurs yeux. Sur ce tracé-là, la majeure partie des terres appartiennent à Jean-Marie Fournier et à ses proches, «le dictateur, le despote» comme l'appelle Jean-Marc Fournier. Selon ce dernier, c'est simple, son lointain cousin «dispose d'appuis politiques jusqu'à Berne. Ce projet est piloté et les intermédiaires, commune, canton, Office des transports n'ont qu'à s'exécuter.» Oui, c'est sûr, toute la Suisse est à la solde de Jean-Marie, surtout Ogi avec lequel il est devenu ami lors des multiples épreuves Coupe du monde organisées à Veysonnaz. Parole de Jean-Marc Fournier.

Sur la terrasse de son superbe Hôtel du Chalet Royal, qui surplombe la station, Jean-Marie Fournier ne cache pas la colère que lui inspirent ces oppositions. «Leurs arguments, c'est n'importe quoi. Si ce tracé a été choisi, c'est parce que l'ingénieur a estimé que c'était le meilleur, le plus rapide, le moins cher. A terme, les opposants n'aboutiront qu'à retarder la réalisation du funi de deux ans. Et à mettre en danger l'économie locale. S'ils continuent, je suis prêt à les attaquer en dommages et intérêts.» A ses yeux, il n'y a pas d'autre solution que le funi pour Veysonnaz. Et le temps presse. Pas question de remplacer l'ancienne et désuète télécabine, datant de 1961, par une autre. Les conditions de vent de l'endroit contraignent à fermer les installations jusqu'à 15 jours par saison. Sans oublier que le funi offrira un débit de 2000 personnes à l'heure, contre 400 aujourd'hui. «En pleine saison d'hiver, les touristes doivent attendre jusqu'à une heure et demie le matin pour monter, relève Jean-Marie Fournier. Dans le climat de concurrence actuelle, c'est la mort, le danger de désertification. Si on ne veut pas se retrouver au niveau de Saint-Martin ou Nax, il faut réagir et vite.»

«Par son pouvoir économique, Jean-Marie Fournier tient sous son joug une bonne partie de la population», écrit encore Jean-Marc Fournier, le roi du fax. Henri, lui, affirme que pour nettoyer ses appartements, il en est réduit à aller recruter ses femmes de ménage jusqu'en plaine à Sion. A Veysonnaz, elles refusent de travailler pour lui. «Elles ont trop peur que Jean-Marie l'apprenne, qu'il en fasse payer les conséquences à un proche.» Exagération, paranoïa? Louant depuis dix ans un local à Veysonnaz, Gérald Rhème, tapissier-décorateur, a vu son bail résilié pour avoir osé se ranger du côté des opposants au funi. La lettre recommandée qu'il a reçue récemment n'en fait pas mystère: «En aucun cas, nous ne voulons conserver parmi nos locataires quelqu'un qui entrave le développement et la bonne marche de notre station. Une telle attitude est déplorable de la part d'un soi-disant commerçant.» Signé de qui vous savez.

Pour la première fois donc, plusieurs personnes osent s'attaquer de front et ouvertement à Jean-Marie Fournier. Car il a touché aux mayens, à la mémoire. Le crime suprême. Dans le village, on ne parle que de ça, mais entre deux portes. «Je ne sais combien de gens me disent en aparté, allez-y, allez-y jusqu'au bout», glisse Pierre Dussex. Jean-Marie Fournier reste stoïque: «Les critiques dans mon dos, je suis vacciné. Bien sûr, je pourrais rester inactif, regarder tranquillement mon carnet d'épargne gonfler. Ce que les gens ne comprennent pas, c'est que je me bats pour Veysonnaz, pour eux.» Et de conclure, un peu excédé. «A moins qu'ils préfèrent retourner aux champs.» Compris, les mecs?

Bertrand Monnard

suprématie Jean-Marie Fournier, l'homme qui donne du travail à la moitié de Veysonnaz. Mais son pro jet de funiculaire, parsemant la montagne de pylônes, a fait éclater la colère des propriétaires de chalets.




Jean-Marie Fournier


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Réaction de Vincent Lathion
le 07.02.2012 à 21:53
Il serait intéressant que vous fassiez un reportage 15 ans...
 



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