Connaissez-vous l’histoire du scorpion? Un scorpion veut traverser le Nil. Il demande à un chien qui passait par là de bien vouloir le transporter sur son dos. Le chien, vu la mauvaise réputation de la bestiole, hésite, puis accepte. Or, en plein milieu du fleuve, le scorpion pique le chien. Mais c’est idiot, râle le clébard avant de rendre son âme de cabot, car tu vas te noyer toi aussi. Où est la logique? Il n’y en a pas, reconnaît le scorpion, on est au Proche-Orient.
La blague pourrait fort bien s’appliquer à la gauche française. Elle traverse un large fleuve, qui devrait l’amener sur l’autre rive, celle du pouvoir. Elle devance largement ses concurrents. Mais, prise soudain d’une inexplicable frénésie, elle entreprend de se percer elle-même de tous les dards venimeux possibles, comme si l’idée de prendre en charge une France en crise l’effrayait au point qu’elle cherche à se noyer avant d’arriver à bon port. La droite sarkozyste avait choisi son angle d’attaque: François Hollande est un bizut doté d’autant de volontarisme qu’une moule de bouchot.
Je me souviens avoir assisté, dans les années 70, à une manifestation des jeunes péronistes argentins qui scandaient «las bolas del general son tesoro nacional», autrement dit, en bon français, «les couilles du général sont un trésor national». Or, l’UMP a élevé le débat d’idées à ce très haut niveau qui consiste à accuser son principal adversaire de ne pas en avoir dans le pantalon.
C’est injuste. Et faux. Sauf que… Martine Aubry, patronne du Parti socialiste, en traitant le pauvre Hollande de «grand mou aux idées floues», que le néobolchevique Jean-Luc Mélenchon en le comparant à un capitaine de pédalo dans la tempête, que l’écologiste Eva Joly en précisant qu’il était fait du même bois que les marionnettes, se sont tous échinés à crédibiliser l’argument droitier par excellence: Hollande est une sorte de méduse flasque.
Et, là-dessus, voilà qu’un accord négocié entre socialistes et écologistes donne l’impression que les deux partis, avant même d’attendre le verdict des urnes, ont négocié sur un bout de table un échange de réacteurs nucléaires contre des circonscriptions électorales. Effet désastreux.
En face, le candidat Sarkozy, débordant d’énergie, efficace, fort d’un parti qui le soutient comme la meute soutient le loup dominant, ne reculant devant rien, fait preuve, lui, d’un professionnalisme redoutable, n’hésitant ni à instrumentaliser la crise financière européenne à son profit, ni à utiliser à des fins électorales l’appareil d’Etat tout entier, c’està- dire à mener campagne aux frais des contribuables.
Tandis que les personnalités de droite se relaient sur les médias pour pilonner l’ennemi, les personnalités de gauche s’y relaient elles aussi, mais pour se massacrer entre elles. Tandis que le président sortant utilise une télévision plus que complaisante pour vanter ses propres mérites, les socialistes, y sont certes conviés eux aussi, mais pour répondre de leurs turpitudes. Un jour dans les Bouches-du-Rhône, un autre dans le Pas-de-Calais.
Or, c’est là que la raison se brouille. La droite est redevenue euphorique, la gauche est totalement démoralisée. La logique voudrait donc que Hollande s’effondre dans les sondages et que Sarkozy s’envole. Eh bien, pas du tout! La cote de popularité du chef de l’Etat reste scotchée à un bas niveau et l’avantage de son adversaire socialiste reste apparemment considérable.
Cela ne durera sans doute pas. Mais la leçon est claire: Nicolas Sarkozy sera peut-être réélu. Je l’ai personnellement toujours pensé. Par défaut et parce que son talent de candidat est sans égal. Mais la force et la profondeur du rejet qu’il suscite dans une large majorité de la population sont telles que, sauf radicale métamorphose, ses propres lendemains risquent de chanter très faux. Et même cruellement faux.
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