A l’heure où la course aux cerveaux revêt une importance de plus en plus capitale, François Garçon dresse un vaste portrait comparatif de quatre grands systèmes universitaires, en France, en Angleterre, aux Etats-Unis, et en Suisse.
«LES GÉMISSEMENTS XÉNOPHOBES SUR LES ÉTUDIANTS ÉTRANGERS SONT ABERRANTS.» FRANÇOIS GARÇON
Son constat est cinglant: l’éducation supérieure en France est à l’agonie. L’Hexagone doit se réformer à tout prix, en s’inspirant notamment de son petit voisin, la Suisse, qui brille dans les classements internationaux.
L’auteur revient avec L’Hebdo sur les raisons de ce délabrement, les remèdes à apporter, ainsi que sur l’avenir de la compétition que se livrent les fabriques du savoir.
Une simple visite de la cafétéria d’une université vous permet de dénoncer la médiocrité de l’enseignement supérieur français… Un peu exagéré?
Si vous passez à Paris, je vous y invite à prendre un café. Le spectacle offert n’est pas qu’immonde, il est dégradant. Au siège de la Sorbonne, on entre péniblement dans la cafétéria, l’accès en étant bouché par un tas de SDF. C’est un carottage qui en dit long sur l’état général des établissements…
Longtemps les Français ont vanté la qualité de leur enseignement supérieur, mais en 2003 le classement international de Shanghai change la donne…
C’est un traumatisme terrible dont la France ne s’est pas remise. Alors que ce pays pensait faire jeu égal avec les Etats-Unis et que les diplômés de l’école normale supérieure ou de l’école polytechnique se considéraient comme la fine fleur de l’intelligentsia mondiale, Shanghai sonne le glas.
L’enseignement tertiaire français se trouve, en fait, dans le wagon de queue: seuls six établissements français sur 83 figurent dans le top 200 et 400 écoles supérieures ne sont même pas référencées. Une bérézina! Il a fallu que les Français soient pointés du doigt sur un planisphère pour se rendre compte du délabrement de leur enseignement supérieur.
Et quel a été l’impact de ce classement pour la Suisse?
Attitude inverse. Soudainement, des années d’efforts et d’investissements importants sont consacrées par un œil extérieur. Une politique d’autant plus audacieuse que les électeurs suisses sont avant tout des contribuables.
Lorsque vous affectez environ 560 millions de francs à l’EPFL, c’est autant d’argent qui n’ira pas dans l’amélioration du système routier ou hospitalier. Et il est évident que les électeurs préfèrent recevoir un meilleur accueil à l’hôpital plutôt que de savoir qu’une université s’abonne à des revues japonaises qu’une poignée d’intéressés lit.
Dans une démocratie modèle comme la Suisse, avoir autant investi dans les établissements supésupérieurs dénote un courage politique, qu’il faut saluer.
Bibliothèques délabrées, professeurs mal rémunérés, ressources insuffisantes, etc. Votre ouvrage liste les tares françaises. Quelle est la plus grave?
Le système éducatif français est basé sur un apartheid sidérant où règne la langue de bois. La France prétend avoir un système égalitaire, public et gratuit. Egalitaire, il ne l’est pas. D’un côté, vous trouvez les universités classiques sous-financées, de l’autre, les grandes écoles surfinancées.
De plus, l’école normale supérieure et l’école polytechnique salarient tous leurs étudiants, pourtant issus de classes privilégiées ou hyperprotégées pour l’immense majorité d’entre eux! Non seulement ils bénéficient d’une bonification de naissance mais, de surcroît, ils sont rémunérés pendant leurs études.
Dans cet espèce de biotope qu’est la France où l’aspect «citoyen» est devenu un référent obsessionnel, personne n’est choqué par ça! Ces ressources doivent être affectées à ceux qui en ont vraiment besoin qui s’entassent dans les universités. Prenez mes étudiants à la Sorbonne: ils sont perdus et ils ne savent pas s’exprimer. L’apartheid français est pathétique.
De quelle manière les Français devraientils s’inspirer du modèle suisse?
En admettant que l’excellence est compatible avec la gratuité et ainsi dissoudre le cliché qui voudrait que l’excellence ne soit associée qu’à des droits d’écolage himalayens.
La Suisse est un modèle public qui fonctionne de manière quasi parfaite. La clé de ce système? Elle réside en l’autonomie des établissements, qui instaure une compétition et gomme les redondances entre les universités.
D’où vient votre fascination pour l’EPFZ et l’EPFL?
Je ne sais pas si les Suisses mesurent l’ampleur du phénomène: l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich est le meilleur établissement non anglo-saxon dans le monde.
Aujourd’hui, il n’est question que de PISA et des résultats de la Corée du Sud, de Shanghai ou de la Finlande. Pourtant, il n’y a pas une seule université finlandaise, chinoise ou coréenne dans les 50 premiers établissements mondiaux.
Quant à Lausanne, cette école prouve que la volonté, associée à une stratégie intelligente est gagnante. Voilà quarante ans, l’EPFL était un champ de betteraves.
Aujourd’hui, lorsque vous sortez du Rolex Center pour vous rendre à la bibliothèque de l’Ecole des mines, sans doute la plus prestigieuse «grande» école française, le contraste est rien de moins que pathétique: à Paris la bibliothèque ferme à 18 h 30, est encore fermée dix-sept semaines par an, la cafétéria est misérable, etc. Outre ce modèle de développement extraordinaire, le nombre de partenariats de l’école suisse avec des entreprises, la «Silicon Lausanne», est époustouflant.
Le modèle universitaire suisse serait-il dénué de défauts?
Loin de là. Le fait qu’un pays aussi prospère soit si ladre en matière de bourses d’études est non seulement scandaleux, mais catastrophique.
78% des étudiants suisses travaillent pendant leurs études et la moitié le font par nécessité. Autrement dit, 35 000 étudiants sur 94 000 travaillent dur pour étudier. C’est anormal. Un problème gonflé par la politique scandaleuse des banques qui n’accordent des prêts qu’à de strictes conditions.
Que pensez-vous du débat sur les étudiants et enseignants étrangers en Suisse?
Ces gémissements xénophobes sont aberrants. C’est vraiment ne rien comprendre à ce que sont les activités universitaires. La tâche primordiale de l’enseignement supérieur est la recherche, et cette démarche doit faire appel aux meilleurs, qu’ils soient Ukrainiens, NéoZélandais ou Saint-Gallois.
Si des pays comme la France ou l’Allemagne se sont effondrés dans les classements internationaux, c’est parce que leur recherche s’est anémiée, principalement pour avoir recruté principalement leurs nationaux. De cette manière, leurs biotopes se sont desséchés et atrophiés, se reproduisant de manière endogamique.
Mais, le coût que représentent les étudiants étrangers n’est-il pas trop élevé?
C’est une évidence. Raison de plus pour permettre à ces diplômés de s’établir ensuite en Suisse. Lorsque des étudiants étrangers sortent de l’Ecal ou de l’EPFZ avec un master ou un doctorat, leur valeur ajoutée excède largement le coût des études qu’ils ont pu suivre. A la Suisse d’en tirer parti, sous réserve de ne pas raccompagner l’intéressé à la frontière entre deux policiers.
Vous pensez aussi que les taxes universitaires en Suisse et en France ne sont pas assez élevées…
Je suis anglo-saxon sur ce point. Je n’admets pas qu’un conducteur de tram soit amené à financer les études d’un François Garçon. L’instauration de frais d’écolage, sur le modèle anglais et non pas américain, d’environ 7000 francs par an, ne serait pas exorbitant.
Evidemment, dans le même mouvement, l’Etat devrait mettre en place des prothèses bancaires pour neutraliser l’endettement des étudiants, notamment par le truchement d’emprunts à taux préférentiels, remboursables sur quinze ans par exemple et sous condition de ressources.
Les universités suisses pourraient-elles rattraper les anglosaxonnes?
Honnêtement, je les vois mal se faire rattraper par la Suisse qui est, malgré tout, un timbre-poste... Les Anglo-Saxons sont si pragmatiques qu’ils resteront sur la crête de la vague. Ce sont des maîtres barreurs qui n’attendent pas que leur navire ait coulé pour le sortir des brisants.
Après la crise en 2008, les universités n’ont pas hésité à couper dans leur budget. A quoi tient leur réactivité? A la compétition. Dès que ceci vous échappe, comme chez les Français qui se croyaient invulnérables en raison de leur indécrottable provincialisme, vous montez dans la voiture-balai.
Les Anglo-Saxons savent qu’ils sont en compétition les uns avec les autres et, maintenant, avec le reste de la planète.
Les Chinois seraient-ils capables de bouleverser cette hiérarchie?
C’est la véritable question. En seize ans, les Chinois sont passés de 0 à 13% dans les statistiques des parutions mondiales dans les revues scientifiques. En outre, il s’agit désormais de publications émanant d’établissements chinois, et non plus signés par des Chinois établis dans les universités américaines.
L’engrais que les dirigeants chinois ont répandu sur leur enseignement supérieur porte ses fruits. Pour l’instant, les Chinois viennent en Europe. Mais je prends le pari que dans vingt-cinq ans, les étudiants chinois auront déserté l’Europe, excepté quelques fils de grands bourgeois venus faire de l’histoire de l’art à Genève ou de la photographie à l’Ecal.
Enquête sur la formation des élites. De François Garçon. Editions Perrin. 432 p.
Profil
François Garçon
Né en 1949, ce Franco-Suisse est maître de conférences à l’Université Paris 1. Aujourd’hui, il publie Enquête sur la formation des élites, une analyse exhaustive de quatre systèmes universitaires. Il est aussi l’auteur d’Enquête sur le cauchemar de Darwin et du Modèle suisse.
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