Il n’y a pas de hasard. Si Françoise Courvoisier, directrice du Théâtre du Poche, à Genève, présente aujourd’hui une troisième création à partir des textes de Grisélidis Réal, célèbre prostituée genevoise, c’est que la femme a été touchée en plein cœur. Les combats d’une reine, à découvrir ce mois-ci, succède en effet aux Sphinx du macadam, porté à la scène en 2003, et au sobrement intitulé Grisélidis en 1993 – c’était alors la deuxième création de la jeune metteur en scène.
«Je suis tombée sur une lettre d’elle publiée dans un journal. Je n’en avais alors jamais entendu parler», se souvient-elle, le regard lumineux. «J’ai tout de suite été subjuguée par la flamboyance de ses mots. Il y avait là un éclat qui correspondait exactement à mes envies de scène.»
Prenant son courage à deux mains, la jeune Françoise Courvoisier contacte l’intimidante figure du monde de la prostitution. «Elle était très réticente à mon désir de porter au théâtre sa parole, comme elle avait d’ailleurs toujours cette méfiance face aux femmes qui sont de “l’autre côté”. Celles qui ne se prostituent pas et ne peuvent donc pas comprendre.»
Grisélidis Réal craignait non pas le voyeurisme, mais cette sale notion d’apitoiement, une idée contre laquelle elle s’est battue toute sa vie. «C’était devenu un combat quasiment christique, ajoute la Genevoise. Pour elle, son métier s’apparentait à une vraie mission sociale pour tous ces hommes qui n’ont personne à prendre dans les bras. Les émigrés qui ont laissé leur femme au pays, et ces maris que leur femme ne suce plus depuis vingt ans.»
Pour les travailleurs étrangers, la prostituée avait d’ailleurs coutume de casser les prix – «tout le monde doit avoir accès à la tendresse» –, mais elle parlait aussi littérature avec eux, leur donnant ses livres, leur faisant toucher à ce monde qui l’enflammait plus que n’importe quelle partie de jambes en l’air réussie: celui des mots.
Mots en fureur. L’extase de mots. Leur puissance évocatrice, leur vérité brutale. Voilà à quel plaisir secret s’adonne la célèbre prostituée dès sa jeunesse: l’écriture de ses pensées noires ou rouge feu, tout à la fois portées par l’innocence et la colère. Car il y a de la fureur dans les mots de Grisélidis Réal, une indignation que l’on peut dire politique tant elle n’a cessé de s’ériger contre l’hypocrisie générale.
Il y a aussi de la passion chez cette grande amoureuse prête à se perdre dans des histoires d’amour hallucinées avec les plus piteux naufragés de la vie. Mais il y a surtout une saisissante lucidité, qui sait mêler aux détails les plus sordides de ces passes rapides, les envies d’infini de ces artisanes de l’ombre, comme parties prenantes d’une même réalité. Entre poésie et provocation.
On est toujours en 1992. Françoise Courvoisier ne baisse pas les bras. Elle croit en la nécessité absolue de faire entendre ces textes. Alors elle insiste. Demande un rendez-vous, puis deux. «Je me souviendrai toujours du jour où elle m’a invitée chez elle pour déguster un lapin à la tsigane», raconte la femme de théâtre. «C’était à l’époque où elle pratiquait encore, c’était troublant de se retrouver là.»
Vie et littérature. Ensemble, les deux femmes parlent vie et littérature. De plus en plus souvent. De longs moments où la discussion part dans tous les sens, empruntant tous les sentiers de l’existence. «Plus je l’ai vue, plus elle m’a épatée», raconte encore Françoise Courvoisier. «Elle m’impressionnait vraiment au début avec son côté dur et direct, mais en même temps, il y avait ce regard enfantin et malicieux.
Je crois que c’est parce qu’elle a tellement dû se battre pour sauver son âme et préserver son innocence...» Acquérant une certaine confiance en la metteur en scène, Grisélidis Réal commence à lui donner quelques-unes des lettres qu’elle a écrites, «au compte-gouttes». Puis, elle lui ouvre bientôt toute son intimité. La directrice du Poche se souvient encore de «ce moment magique, où, un jour, elle m’a tendu un petit paquet: c’était ses lettres photocopiées sur du papier rose, attachées avec un ruban».
Le spectacle Grisélidis voit le jour en 1993. Puis, dix ans plus tard, c’est au tour des Sphinx du macadam. Entre-temps, les deux femmes sont devenues amies, même si cela gêne toujours Françoise Courvoisier d’utiliser ce mot: «Il y avait tellement de gens plus proches d’elle, notamment ces femmes qui étaient du “même côté”...»
Aujourd’hui, six ans après la mort de la militante, Françoise Courvoisier a eu envie d’aborder ses textes différemment: «J’ai d’abord été séduite par le personnage, son discours, ses combats. Je n’ai compris que plus tard que c’était un grand auteur.»
Avec Les combats d’une reine, la metteur en scène souhaitait rendre hommage avant tout à la femme écrivain, celle qui sait mêler dans une même phrase «le désespoir le plus absolu à l’extase la plus totale». Retrouver cette flamboyance qui l’avait conquise en une demi-page imprimée dans un journal.
Trois Grisélidis. Ce nouveau spectacle présente un montage de différents textes: Suisje encore vivante? (2008), La passe imaginaire (1994), Les sphinx (2005). S’entrecroisent alors sur scène trois Grisélidis, la jeune prisonnière de 35 ans (interprétée par Magali Pinglaut), la militante de 50 ans (Françoise Courvoisier), et la femme de 75 ans qui affronte avec la même ténacité et fierté la maladie (Judith Magre).
Reste que si le spectacle saisit par la beauté éclatante de ces textes, il n’en fait pas moins avaler de travers certains spectateurs, ce qui constitue un réel plaisir pour la directrice du Poche. «C’est toujours plaisant de faire avaler des couleuvres, de toucher à la limite de ce qu’on peut dire.»
La question de la prostitution et celle, plus large, de la sexualité continuent en effet de déranger. Pour preuve, le rejet le mois dernier par la Municipalité genevoise de la stèle proposée pour la tombe de Grisélidis Réal, jugée «choquante». Celle-ci évoque en effet un sexe féminin.
L’œuvre funèbre est rejetée, mais le corps qui a assouvi les désirs et besoins de tendresse de tant d’hommes solitaires, repose depuis 2009 au Cimetière des Rois, le panthéon genevois des grandes personnalités. L’hypocrisie demeure. Mais la poésie aussi. La bataille n’est pas terminée.
«Les combats d’une reine». De Grisélidis Réal. Mise en scène: Françoise Courvoisier. Avec Magali Pinglaut, Françoise Courvoisier, Judith Magre. Genève, Théâtre du Poche. Du 7 au 27 mars. Rés. 022 310 37 59.
Repères
1929 Naissance de Grisélidis Réal à Lausanne.
Années 60 Naissance de Françoise Courvoisier.
1992 Parution de La passe imaginaire (Aire), de Grisélidis Réal.
1993 Grisélidis, 1er spectacle de Françoise Courvoisier autour de Grisélidis Réal.
2003 Françoise Courvoisier devient directrice du Théâtre du Poche à Genève.
2003 Sphinx du macadam.
2005 Mort de Grisélidis Réal.
2011 Les combats d’une reine.
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