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Frederik Peeters, aventurier du dedans

Par Antoine Duplan - Mis en ligne le 08.09.2009 à 15:58

Invité d’honneur de BD-FIL, le dessinateur genevois fait l’objet d’une grande exposition creusant les assises de son œuvre à la fois introspective et fantastique.

Frederik Peeters est-il en noir et blanc, comme il se dessine dans Pilules bleues ou comme les paysages fantastiques de Lupus, ou est-il en couleurs, ces teintes étranges, légèrement crépusculaires, qui font le charme de Koma ou de la couverture de L’Hebdo? En couleurs, assurément: le regard est intense, la poignée de main franche, l’intelligence vive, le verbe haut, rehaussé d’une touche sarcastique.
Le dessinateur genevois a connu le succès avec Pilules bleues, dans lequel il raconte sa relation amoureuse avec une femme séropositive. Poignant et pudique, ce récit à la première personne a été traduit en dix langues et connu autant de rééditions. Frederik Peeters embarque aussitôt pour d’autres dimensions avec deux séries fantastiques: Koma (sur un scénario de Wazem) suit la fille d’un ramoneur dans les tréfonds d’une cité dont les machineries recèlent des monstres; Lupus emprunte à la science-fiction ses décors insolites et grandioses pour un récit initiatique qui table plus sur la psychologie des personnages que sur les conventions du space opera.
L’inspiration n’obéit à aucune règle précise. Souvent, elle fonctionne en réaction au travail précédent. «Oniriques, contemplatifs, totalement détachés du réel», Koma et Lupus ont succédé à Pilules bleues. Ensuite, le dessinateur s’est replié sur la réalité avec RG, qui met en scène les aventures vécues par un agent des Renseignements généraux français. Cette plongée dans les quartiers gris et les immeubles moches précède Pachyderme, qui retourne vers le fantastique: les événements bizarres s’agglomèrent autour d’un éléphant mort au milieu de la chaussée, dans la Suisse des années 50.
Le graphisme varie selon les récits. Le trait de base, défini dans Pilules bleues, se trace au stylo-pinceau Pentel sur papier à photocopie 120 g. L’ambiance urbaine de RG appelle le traitement plus dur de la plume rehaussée de lavis.
Frederik Peeters n’appartient pas à l’espèce des dessinateurs compulsifs, dont Joann Sfar représente le spécimen le plus grave, qui ont toujours un crayon à la main. «J’ai l’impression qu’il s’agit d’une forme de protection. Tu n’as pas envie d’écouter, tu dessines. Comme les gens qui voyagent en filmant les choses plutôt qu’en les regardant. Un souvenir mental vaut mieux que mille souvenirs filmés...» Lui investit l’essentiel de son énergie dans l’élaboration des histoires, la définition des personnages, la cohésion du récit... Parfois, il part dessiner dans les rues, dans les parcs pour se «laver la tête. C’est presque une forme de méditation.»

Cinéma intérieur. «Assez cinéphile», Peeters estime qu’il y a plein de choses à apprendre du cinéma – «une vraie vision du monde qui me passionne». Ses goûts le portent vers des œuvres anciennes – «Voir Cary Grant, c’est comme enfiler de vieilles pantoufles très confortables, ça me rend heureux», rigole-t-il. Parce que «ces vieux films sont finalement assez proches de la bande dessinée. Ils privilégient les plans fixes, préfèrent faire bouger les acteurs dans le cadre que le contraire. Les personnages expriment autre chose que ce que disent les dialogues. Les films d’aujourd’hui sont plus unidimensionnels. Beaucoup d’auteurs de bande dessinée essaient de faire de l’action. Mais sans effets spéciaux, sans mouvements, sans musique, ils se feront toujours enfoncer. Quitte à être influencé par le cinéma, il vaut mieux aller chercher l’inspiration chez Howard Hawks ou John Huston que chez Michael Bay.»
Il relève encore que la culture de ces cinéastes était encore littéraire. «C’étaient des aventuriers. Les réalisateurs contemporains sortent de l’école de cinéma; leurs références, c’est le cinéma ou la télévision...»

Dans la mine. A Lausanne, le Romandie, excinéma, ex-club de rock, ouvre ses profondeurs pour accueillir Histoires naturelles, l’expo à travers laquelle BD-FIL rend hommage à l’œuvre de Peeters. Un pachyderme galope le long d’une paroi, l’ancienne cabine de projection soigne sa rouille pour accueillir les dessins de RG. Il faut emprunter une véritable galerie de mine pour entrer dans les profondeurs de Koma, puis affronter un cortège de morts-vivants dans un recoin. Enfin, pousser une porte en lamelles tue-mouche toute palpitante de créatures abyssales pour atterrir sur la planète Lupus. Présentées en transparence, les planches révèlent les repentirs de l’auteur: les aplats de noir dévoilent des nuances de densité, tandis que les points de Tipp-Ex deviennent noirs. Pour Frederik Peeters, montrer l’«envers du décor» est le seul intérêt: «Les pages en noir et blanc sont fidèles au livre. Il suffit d’ouvrir le bouquin.» Il n’est guère attaché à la notion d’original. Les planches sont faites pour être lues, ensuite, elles peuvent se disperser et se perdre. La grande angoisse est de «les oublier dans le train avant de les avoir scannées»... Planté au milieu du Peetersland de Lausanne, où scies et perceuses n’ont pas fini de mener le bal, le dessinateur se sent «abasourdi et un peu mal à l’aise» par la débauche d’énergie que son œuvre a déchaînée. «Je suis extrêmement flatté, mais cela me semble disproportionné. Je ne suis pas un vendeur de best-sellers. J’ai l’impression qu’une hallucination collective s’est emparée de tous ces gens. Si j’en réveille un, tout s’écroule...»

Histoires naturelles. Lausanne. Romandie. Du ve 11 au di 13.


FREDERIK PEETERS
1974 Naissance à Genève.
2001 Pilules bleues.
2003 Lance ses deux grandes séries, Koma et Lupus.
2007 Lupus primé à Angoulême. RG.
2009 Pachyderme.


BD-FIL
Après avoir squatté la vallée du Flon, le Festival international de BD prend ses aises dans le quartier de la Riponne. Hormis les Histoires naturelles de Peeters et l’expo de Noyau (Faire surface), BD-FIL s’amuse à ouvrir les Pop-up & Comics, joue avec le feu dans Fireboxes (création sur boîtes d’allumettes), invite la Galerie des illustres du journal Spirou, célèbre le travail de Baladi...
Lausanne. Quartier de la Riponne. Du ve 11 au di 13. www.bdfil.ch





Tags: Frederik Peeters, dessinateur, exposition, BD-fil,

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