Dans la foule endeuillée, rien ne le distingue. Ni ses traits, ni ses gestes. Attablé au milieu d’une centaine d’Haïtiens, il partage leur douleur, communie avec eux, s’émeut de leurs récits. Ce samedi soir au Casino de Montbenon à Lausanne, jour de la première réunion des Haïtiens de Suisse après le séisme, Jules Yamo Millimouno porte son propre message: «La communauté guinéenne est avec vous.»
Si les Etats-Unis, l’ONU et la France occupent le devant de la scène de l’aide humanitaire, d’autres nations se sentent touchées de plein fouet par la catastrophe haïtienne. La Guinée, le Bénin, le Sénégal, ces pays d’Afrique de l’Ouest d’où sont partis les esclaves par centaines de milliers au temps des colonies. Avant l’indépendance de 1804, Saint-Domingue – ancien nom d’Haïti sous l’administration française – nécessitait jusqu’à 30 000 nouveaux travailleurs captifs par an dans ses prospères plantations de canne à sucre, les plus importantes des Amériques. Les Noirs n’avaient même pas le temps de se reproduire avant de se tuer à la tâche. La terre des ancêtres occupe le cœur des Haïtiens. «Beaucoup viennent au Bénin rechercher leurs racines et s’y installent parfois définitivement», explique Vincent Zodogome, Béninois installé à Lausanne venu également présenter la sollicitude de sa communauté. «Notre proximité dépasse la simple solidarité africaine. Même leur culte vaudou vient de chez nous.» Haïtien enseignant à Yverdon, Jude Perrin renchérit: «L’Afrique, c’est notre mère patrie. Nous allons y travailler, il y a beaucoup d’allers et retours.» Si des communautés haïtiennes existent au Bénin et en Guinée, l’inverse est aussi vrai. Port-au-Prince possède un quartier nommé «Guinée» et la Minustah, la force de l’ONU en Haïti, compte de nombreux employés béninois. Eux aussi pleurent leurs compatriotes: le séisme n’a pas fait la différence.
Papa Bon Dieu. A Lausanne, les alléluias résonnent dans le casino. Deux pasteurs dirigent la prière et implorent l’aide de «Papa Bon Dieu» dans une prière en créole. Bras levés au ciel, quelques femmes se balancent en chantant dans une infinie tristesse. De tous âges, les Haïtiens de Suisse sont venus chercher le réconfort. «Je ne voulais plus rester chez moi à tourner en rond, sans savoir que faire, inutile, confie Gina Spady, qui habite Genève. Mais notre réunion doit déboucher sur une aide concrète, sinon, je rentre chez moi.»
Quelle aide peut fournir leur petite communauté de 500 âmes? Jean-Wilfrid Fils-Aimé, secrétaire général du Club haïtien de Suisse, a appelé ses compatriotes à verser leurs dons à la Chaîne du bonheur et refuse l’argent que certains lui tendent. Cependant, les lenteurs de la grande machine humanitaire soulèvent des craintes. «Les besoins en nourriture sont immédiats, les gens ne peuvent pas attendre deux semaines, s’anime Jude Perrin. Alors on fait marcher le réseau: on demande à un Haïtien aisé sur place de donner de l’argent à nos proches qu’on lui rendra par la suite.»
Pour beaucoup d’immigrés, le premier réflexe a été de partir: aller chercher, aider par soimême. Puis, la plupart se sont ravisés. «Si nous y allons, nous devrons aussi boire et manger et priverons les rescapés de ces vivres», réfléchit l’enseignant. Plusieurs annoncent leur intention de rentrer au pays entre le printemps et l’été, lorsque le chaos se sera dissipé.
Amour-haine. Les Haïtiens de Suisse sont loin. Tout comme le sont les humanitaires, pris dans le goulet d’étranglement que constitue l’unique piste d’atterrissage de l’aéroport de Port-au-Prince. Reste les Dominicains, ces frères ennemis qui occupent les deux tiers de l’île Hispaniola.
Dès le lendemain du séisme, la République dominicaine s’est mobilisée: dix cuisines et quatre hôpitaux mobiles, balayeuses, vivres, vêtements et autres ont été envoyés chez le voisin sinistré. Les hôpitaux situés près de la frontière, dans la région de Jimani, ont été submergés de blessés que la douane laisse entrer, sur présentation de leurs papiers d’identité.
La petite république craint l’afflux massif de réfugiés, alors que la présence haïtienne sur son territoire est vécue comme un problème de société majeur. Les Haïtiens établis chez leurs voisins sont estimés à 500 000.
«Physiquement, on les différencie instantanément», explique Frédérique Beauvois, qui écrit sa thèse sur l’histoire haïtienne à l’Université de Lausanne. «Les Haïtiens ont la peau très noire, ils ne se sont pas du tout mélangés avec les colons français, qui interdisaient les mariages mixtes. Alors que les Dominicains se sont métissés avec l’occupant espagnol.» En grande partie clandestins, les Haïtiens travaillent généralement dans les plantations de canne à sucre, souvent privés de leur passeport, comme le faisaient leurs ancêtres esclaves. «Ils sont très mal vus, accusés de tous les maux, se souvient Béatrice de Voronine, infirmière française qui a vécu sur place. Les deux peuples se détestent.»
Depuis longtemps, la République dominicaine maintient Haïti à distance comme une pestiférée, ouvrant et fermant la frontière à sa guise. C’est que la croyance en la malédiction de l’ouest d’Hispaniola perdure, confirmée par le séisme qui en a épargné l’est. Cette impression se renforce encore lorsqu’on survole l’île, où les forêts dominicaines luxuriantes laissent place à une terre râpée et couverte de boue dès la frontière haïtienne. La faute à la déforestation massive qui dure depuis deux siècles pour faire du charbon de bois. «L’inadéquation du rapport de l’homme à son terroir est paroxystique, l’aggravation si inscrite dans la durée qu’on peine à comprendre la survie des incroyables densités de population accrochées au vide», se désespère Christophe Wargny dans son ouvrage Haïti n’existe pas.
Le séisme permettra-t-il aux deux communautés antagonistes placées sur une seule île de se rencontrer? «De fait, elles collaborent dans l’effort, constate Jean-Jacques Kourliandsky, spécialiste de l’Amérique latine à l’Institut de relations internationales IRIS à Paris. La République dominicaine a été la première à apporter son aide. Entre autres, parce qu’elle se protège des retombées négatives des mouvements de population.» Le paradis ne peut pas oublier l’enfer.
«LA RÉPUBLIQUE DOMINICAINE AIDE HAÏTI, CAR ELLE CRAINT LES GRANDS MOUVEMENTS DE POPULATION.» Jean-Jacques Kourliandsky, IRIS
L’ENFER ET LE PARADIS SUR L’ÎLE D’HISPANIOLA
Haïti (ex-colonie française) et la République dominicaine (ex-colonie espagnole) se sont développées dans l’antagonisme. Le tourisme nourrit l’économie dominicaine, malgré l’influence des cartels de la drogue, qui y font escale entre la Colombie et la Floride. Alors qu’Haïti effraie les touristes et ne peut plus rien faire pousser sur son sol exsangue.
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