Ce mardi 14 septembre 2010, Joseph Deiss quittera tôt son nouveau bureau situé dans le siège de l’ONU à New York. L’ancien conseiller fédéral saluera alors son équipe d’une vingtaine de personnes, s’engouffrera dans le couloir l’emmenant vers l’énorme salle au marbre vert de l’Assemblée générale des Nations Unies.
«LE CANTON A ÉTÉ MIS ENTRE PARENTHÈSES DURANT PLUS D’UN SIÈCLE.» Francis Python, professeur d’histoire à l’Université de Fribourg
Ce matin-là, ce fils de Fribourg, professeur d’économie un brin réservé, s’installera pour une année sur son fauteuil de premier citoyen du monde. Celui de président de l’organe principal de l’ONU à la suite du Libyen Ali Treki. Il s’agira là d’un défi historique pour la Suisse qui a été un des derniers pays à adhérer à l’organisation, en 2002.
Mais ce règne éphémère sera aussi une jolie revanche pour le Fribourgeois qui avait claqué la porte du Conseil fédéral en 2006 et, surtout, une sacrée reconnaissance pour Fribourg, son canton d’origine au moment où de nombreux Fribourgeois brillent dans plusieurs domaines.
Quel est le secret de leur réussite? Existe-t-il une Fribourg Connection? Décryptage du phénomène en marge du premier congrès de Fribourgissima qui réunira, le 17 septembre à Fribourg, 300 décideurs, hauts fonctionnaires ou encore des politiques ayant des racines «dzodzettes».
Il fut un temps où les CFF écrivaient, dans un de leurs rapports, que les WC d’une gare d’un patelin perdu dans le Grosde-Vaud était tellement sales que même un Fribourgeois n’aurait pas osé y faire ses besoins.
Fribourg était alors – c’était il y a une vingtaine d’années – le vilain petit canard romand. Ce canton arriéré, rural, pauvre, pire… catholique.
Et aujourd’hui? Les blagues sur le pays des «Dzodzets» (Joseph en patois) ne font plus recette.
Et c’est même avec envie que les regards se tournent vers ce canton noir et blanc qui voit la vie en rose, vers ce pays jeune et dynamique qui joue les passerelles entre la Suisse romande et celle alémanique.
Tous les indicateurs y sont au beau fixe, même si le groupe Feldschlösschen/Carlsberg veut fermer la Brasserie du Cardinal, l’un des symboles de la cité des Zaehringen, et menace de biffer une septantaine d’emplois.
Le taux de chômage fribourgeois (2,9%) est inférieur à la moyenne suisse (3,6%). En dix ans, les impôts ont baissé de 20% et la population a augmenté d’autant (233 000 habitants en 1999 à 273 000 en 2009), soit l’une des hausses les plus importantes du pays.
Mieux, le Gouvernement cantonal est assis sur un tas d’or (750 millions de francs). Une fortune qui a progressé de 513,5 millions en quatre ans, alors que la Banque cantonale fribourgeoise (BCF) a pratiquement doublé son bilan en vingt ans pour atteindre 12,5 milliards.
Vingt ans, une virgule dans nos manuels d’histoire. A peine une génération. C’est pourtant le temps qu’il a fallu pour que ce coin de pays déchiré entre l’arc lémanique et la Berne fédérale se fasse, ou plutôt se refasse une place au soleil.
Celle qu’il a perdue en 1848, après sa défaire lors de la guerre du Sonderbund, constate Francis Python, professeur d’histoire à l’Université de Fribourg.
«Le canton a été mis entre parenthèses durant plus d’un siècle. Le reste de la Suisse lui a durement fait payer sa tentative de sécession.»
Quel est le secret de ce décollage? En vrac, la construction des autoroutes A12 et A1, qui ont désenclavé le canton, le frein à l’endettement introduit dès les années 60, une maind’oeuvre bon marché ou, encore, des terrains en abondance.
Et puis, il y a ce sens du travail, remarque le conseiller d’Etat Pascal Corminboeuf. «Les Fribourgeois doivent se battre pour réussir», résume Albert Michel, patron de la BCF.
«Rien ne leur est dû», confirme la conseillère nationale Martine Brunschwig Graf (PLR/GE) qui est née à Fribourg avant de faire carrière à Genève. «Les Fribourgeois sont des battants.» Les dirigeants de Feldschlösschen/ Carlsberg risquent de s’en rendre compte...
Fribourg en était persuadé en ce printemps 2002. Il accueillerait le Tribunal administratif fédéral dont l’implantation devait être votée par les Chambres. Le canton avait les meilleures cartes dans sa manche, pensait-il.
Une des meilleures facultés de droit du pays. Des juristes à la pelle et la proximité de la Berne fédérale.
Pourtant, le 21 juin 2002, ce fut la gifle. Saint-Gall remportait le gros lot. Et Fribourg, victime du manque de solidarité des parlementaires romands, n’avait plus que les yeux pour pleurer.
«Fribourg doit tirer les leçons de cette fessée injuste (…), redéfinir sa stratégie (…) et compter d’abord sur ses propres forces», tonnait à l’époque Roger de Diesbach, alors rédacteur en chef de La Liberté.
Et, miracle, c’est ce qui arriva. L’année suivante, la nouvelle députation fribourgeoise à Berne – les Alain Berset, Christian Levrat, Jean-François Rime, Urs Schwaller et autres Dominique de Buman – fut même élue sur la «promesse d’imposer Fribourg», se souvient Christian Levrat, président du Parti socialiste suisse depuis 2007.
«Cela ne pouvait plus continuer ainsi et nous devions collaborer, même si nous ne n’étions pas les représentants de commerce du canton à Berne. Nous faisons de la politique nationale.»
Concrètement, les élus fribourgeois décidèrent de ne «pas se faire de coups tordus», de se voir régulièrement et de garder un contact serré avec le Gouvernement cantonal.
Une Fribourg Connection? «Tout à fait», répond Jean-François Rime, qui sera le candidat UDC lors de l’élection au Conseil fédéral le 22 septembre. «Une entente», corrige Levrat. Mais une entente qui souffre d’une exception: l’élection au gouvernement. Là, c’est chacun pour soi.
En revanche, il ne faudrait pas imaginer que les Fribourgeois peuvent compter sur une «connection» à la valaisanne pour réussir. «Nous nous aimons, mais nous nous aidons rarement», constate Roger de Weck.
«Entre Fribourgeois, on se connaît, on se salue, mais il n’existe pas un réseau à la Facebook», analyse Paola Ghillani, la grande prêtresse du développement durable, aujourd’hui courtisée par le microcosme politique fribourgeois pour se présenter à l’élection au Conseil d’Etat en 2011.
«NOUS NOUS AIMONS, MAIS NOUS NOUS AIDONS RAREMENT.» Roger de Weck, futur directeur général de la SSR
Et, s’il faut trouver un lien entre ces Fribourgeois qui réussissent, il se situe plutôt dans l’image actuelle du canton de Fribourg – jeune, dynamique et tournée vers l’avenir – dont ils profitent à leur tour.
Quel est le rapport entre Paul Rechsteiner, président de l’Union syndicale suisse, et Karin Keller-Sutter, candidate PLR au Conseil fédéral? Ils ont étudié à l’Université de Fribourg.
Ce sont justement ces anciens étudiants que cherche à capter Fribourgissima, remarque Charles Phillot, président de la Chambre de commerce fribourgeoise et cheville ouvrière du réseau.
Il faut dire que le canton, qui a longtemps attiré l’élite catholique suisse, joue dans la cour des grands en matière d’éducation. Souvent classé parmi les meilleurs dans les études PISA, il a su garder ses racines humanistes et conserver un esprit de tradition, notamment au Collège Saint-Michel, où ont étudié des Vasella, Deiss ou Aebischer.
Le canton a été un des premiers à introduire un enseignement bilingue allemand-français à l’université et au niveau des collèges.
Déjà préconisé au début du XIXe siècle par le fameux pédagogue fribourgeois Père Girard (1765-1850), ce bilinguisme permet aux Fribourgeois de jouer sur les deux tableaux, romand et alémanique.
Il n’est pas étonnant dès lors de constater que les élus fribourgeois, à l’aise des deux côtés de la Sarine, occupent des postes à responsabilité dans les appareils de parti, ou de voir Jean-François Rime et Christian Levrat sur le plateau d’Arena, l’émission politique de la télévision alémanique.
«Nul doute que d’être à la rencontre des cultures et des mentalités n’est pas nuisible à notre époque marquée par la globalisation», remarque Roger de Weck.
Mais il faut aller plus loin, estime Christian Levrat. «Ces prochaines années, le canton devra investir encore plus dans l’enseignement des langues.»
Et puis, dans le domaine scolaire, Fribourg est aussi un leader grâce à Isabelle Chassot, la présidente de la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique et, surtout, seule Romande capable de fédérer Alémaniques, Romands et Tessinois sur l’avenir de l’enseignement dans le pays.
Reste que Fribourg n’arrive pas encore à nourrir tous ses enfants. Si 88% des Zurichois trouvent un premier emploi dans leur canton d’origine, 56% des Fribourgeois doivent faire carrière ailleurs.
Paradoxalement, c’est au moment où la patrie du gruyère retrouve une visibilité grâce à ses élites qu’elle est la plus en danger. «Nous nous trouvons à un moment clé de notre histoire, s’inquiète Christian Levrat. Si Fribourg ne s’affirme pas, il risque de se transformer en banlieue de luxe des grandes agglomérations suisses.»
Pire, cette région passerelle pourrait disparaître, déchirée entre l’arc lémanique et Berne.
Quelles solutions? Pour beaucoup, dont Jean-François Rime, le salut du canton passe par une alliance avec les Bernois qui cherchent des partenaires afin d’ exister en Suisse.
Il faut aussi forcer la ville de Fribourg et ses voisines à faire le pas d’une fusion, afin que la cité des Zaehringen retrouve une taille critique au niveau national.
Autre piste: développer encore et toujours le tissu économique fribourgeois en attirant des entreprises à haute valeur ajoutée dans les cleantechs par exemple.
«Nous disposons d’un trésor cantonal, plaide Charles Phillot. Il est temps de l’utiliser pour des projets porteurs. Ce canton manque parfois d’ambition.»
Et de plaider, notamment, pour le développement de transports publics dignes de ce nom et une urbanisation moins soviétique.
Dans ce contexte, l’initiative Fribourgissima, dont le budget se monte à 440 000 francs, ne tombe pas par hasard. Si Fribourg lance un appel à sa diaspora au sens large du terme, c’est aussi pour ne pas se noyer dans les flots tumultueux de la mondialisation.
Lire également notre interview de Joseph Deiss
Les tribus fribourgeoises
Les grosses têtes
Patrick Aebischer, président de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL).
Thierry Carrel, cardiologue à l’Hôpital de l’Ile, Berne.
Joël Mesot, directeur de l’Institut Paul Scherrer et membre du conseil des EPF.
Les médiatiques
Roger de Weck, nouveau directeur de la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR).
Alain Hertig, rédacteur en chef adjoint de l’actualité à la Télévision suisse romande (TSR).
Esther Mamarbachi, productrice-animatrice d’Infrarouge.
Les poids lourds
Christian Levrat, président du Parti socialiste suisse.
Joseph Deiss, ancien conseiller fédéral, président de l’Assemblée générale de l’ONU.
Alain Berset, conseiller aux Etats et papable pour le Conseil fédéral.
Isabelle Chassot, présidente de la CDIP (Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique).
Dominique de Buman, conseiller national, vice-président suisse du PDC.
Jean-François Rime, viceprésident du groupe parlementaire UDC, candidat au Conseil fédéral.
Urs Schwaller, conseiller aux Etats, chef du groupe PDC.
Les fonctionnaires
Yves Rossier, directeur de l’Office fédéral des assurances sociales.
Jean-Luc Vez, directeur l’Office fédéral de la police.
Dominique Andrey, commandant des Forces terrestres.
Roland Favre, chef de la Base logistique de l’armée, futur commandant de la Région territoriale.
Les lobbyistes
Yves Daccord, directeur du Comité international de la Croix-Rouge.
Alain B. Lévy, président de la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (CICAD).
Hugo Fasel, directeur de Caritas Suisse.
Jacques Bourgeois, directeur de l’Union suisse des paysans et conseiller national PLR.
Les patrons
Bernard Droux, associé gérant de LODH et président de la Fondation Genève Place financière.
Pierre de Weck, responsable du Private Wealth Management de Deutsche Bank.
Daniel Vasella, président de Novartis.
Albert Michel, directeur de la Banque cantonale de Fribourg.
Paola Ghillani, fondatrice et présidente de Ghillani & Friends SA, membre du CICR.
Les artistes
Peter Aerschmann, artiste vidéaste.
Jean-Christophe Ammann, curateur, notamment au Centre Pompidou, Paris.
Thierry Lang, pianiste.
Young Gods, rockeurs.
Les sportifs
Julien Sprunger, hockeyeur HC Gottéron.
Christina Liebherr, cavalière, membre de l’équipe nationale.
Erhard Loretan, troisième alpiniste à avoir gravi les 14 huit-mille de la planète.
René Fasel, président de la Fédération internationale de hockey sur glace et membre du comité exécutif du CIO.
Le religieux
Charles Morerod, recteur de l’Angelicum, l’Université pontificale Saint-Thomas-d’Aquin, Rome.
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