Au rythme où vont les choses, ils seront bientôt un quart de million à franchir tous les matins une frontière pour venir travailler en Suisse. Dans un pays qui compte déjà 22,4% d’étrangers, les 246 000 frontaliers recensés officiellement par la statistique ne passent pas inaperçus.
«LES TRICHEURS SUISSES NOUS FONT PERDRE JUSQU’À 270 000 FRANCS PAR ANNÉE!» Marc Favre, maire de Valleiry (France voisine)
A Genève, le Mouvement citoyens genevois (MCG) qui veut remettre les nationaux au centre des préoccupations politiques est devenu le troisième parti du canton. Au Tessin, où un emploi sur trois est occupé par un frontalier, la Lega dei Ticinesi vient de placer un deuxième des siens au Conseil d’Etat.
Mais à Bâle, autre extrémité de la Suisse qui connaît de longue date les pendulaires domiciliés dans les toutes proches France et Allemagne, la grogne à leur égard est inexistante.
Jusqu’où iront les tensions actuelles? Dopé par l’accord sur la libre circulation des personnes avec l’Union européenne, le phénomène frontalier commence à encaisser les effets de la crise du franc fort. Des entreprises envisagent de payer en euro leur précieuse maind’œuvre.
Autre nouvelle donne, le profil de ces migrants non établis en Suisse se modifie profondément. Ils sont de plus en plus nombreux à débarquer plutôt d’ex-Allemagne de l’Est ou de Paris et se posent en concurrents inattendus face aux natifs de l’Ain, de l’Alsace ou de la Lombardie. Et, de plus en plus souvent, ils sont Suisses.
Les néofrontaliers. En 2002, la libre circulation a levé l’obligation de résider depuis six mois dans la région pour décrocher un permis G (frontalier). Dès lors, le frontalier n’est plus seulement l’installateur sanitaire fils du pays savoyard, qui pendule depuis vingt ans.
Les nouveaux travailleurs parcourent des centaines de kilomètres pour un emploi en Suisse. Ils s’installent en Haute-Savoie ou dans l’Ain – où les prix de l’immobilier équivalent à ceux de Paris – et se fondent dans les statistiques, où l’on ne différencie plus les locaux des nouveaux venus.
Tous les observateurs s’accordent à dire que leur nombre explose, mais seuls des indices permettent d’en mesurer l’ampleur. Sur le site de conseil www.travailler-en-suisse.ch, son fondateur David Talerman reçoit les trois quarts des demandes de la capitale.
Quant aux annonces d’emploi pour Genève que diffuse l’agence de placement Synergie, un tiers viendrait de la France non limitrophe. Son directeur, Michel Bertomeu, voit ces travailleurs arriver «comme ils feraient un déplacement de Grenoble à Lyon: ils considèrent la Suisse comme une annexe où gagner beaucoup d’argent». Leur demande-t-on quelle est la capitale de la Suisse, ils répondent Genève ou Zurich.
Cet afflux en France voisine entraîne de nouvelles frictions, confirme le Vert Claude Barbier, frontalier binational sur France qui se présente au Conseil national suisse. «Les frontaliers traditionnels sont “suissisés”, ils ont adopté les codes, le comportement, même la façon de compter. Alors, les manières de “rois du pétrole” des nouveaux irritent.»
D’autant plus que ceux-là sont souvent plus qualifiés. «Nous avons négligé la formation dans notre région, regrette Marc Favre, maire de Valleiry. On s’est dit que nos enfants iraient de toute façon travailler à Genève et qu’ils gagneraient bien!» Résultat, la concurrence soudaine avec leurs compatriotes assombrit les perspectives des Savoyards.
Contre toute attente, cette complexification pourrait, à terme, mener les Genevois et leurs voisins français à redécouvrir leur identité régionale commune. Et ainsi, affaiblir la force de frappe des slogans antifrontaliers du MCG. «Les Français du crû ont intégré le modèle de travail à la suisse: une charge supérieure, le risque d’être licencié sans motif.
Alors que les nouveaux venus peuvent éprouver un choc en découvrant que la Suisse n’est pas l’Eldorado qu’ils ont cru», explique Michel Bertomeu. Dès lors, le recruteur rencontre nombre d’entreprises qui privilégient les Français proches.
Les tricheurs suisses. Les autorités de France voisine espèrent dès lors rétablir l’équilibre avec les Suisses, évalués à 30 000, installés sur son sol. Le maire de Valleiry s’échauffe à l’idée des quelque 400 Suisses qui vivent clandestinement dans sa commune (de 3200 habitants) sous couvert de résidence secondaire.
«Ces tricheurs», comme il les appelle, bénéficient des impôts et du prestige des plaques d’immatriculation helvétiques, tout en jouissant des infrastructures du bourg. Parfois, en inscrivant Madame en résidence principale, ils vont jusqu’à demander l’accès à l’école pour leurs enfants.
Marc Favre estime jusqu’à 270 000 francs les recettes fiscales et les subventions du gouvernement français que Valleiry perd. Avec d’autres maires, il veut faire éclater ce «secret de polichinelle» en instaurant des contrôles. Il espère pincer plus d’Espagnols et de Portugais (naturalisés ou permis C) que de Genevois de souche, qu’il veut croire plus imprégnés de solidarité régionale.
Invisibles sur le Léman. Appeler à la solidarité transfrontalière, dans le canton de Vaud, frôlerait le ridicule. Sur l’arc lémanique du moins, elle est inexistante, alors que c’est là qu’arrivent désormais la plupart des travailleurs français, dans le sillage du boom économique. «Il y a une quinzaine d’années, ils se concentraient sur la vallée de Joux, dans l’horlogerie et la mécanique», rappelle Jean-Hugues Busslinger, directeur du Département de la politique générale au Centre patronal vaudois.
«VIVRE EN FRANCE, TRAVAILLER EN SUISSE ET ACHETER EN ALLEMAGNE.» Le tiercé gagnant des habitants de la région bâloise
C’est au tournant des années 2000 que le secteur tertiaire s’est mis à croître plus vite que le secondaire. Si en dix ans, le nombre de frontaliers a doublé (de 10 000 à 20 000), c’est au profit de la santé, de la science et du commerce. Si 2500 frontaliers restent bel et bien employés à la Vallée, ce chiffre stagne depuis des années.
Devenue ville frontalière, Lausanne n’en a ni l’identité, ni les problèmes. C’est par bateau que les voisins d’en face débarquent, ils n’engorgent jamais que le métro, l’affaire de quelques minutes. Pas de quoi alimenter le Mouvement citoyens vaudois, qui a fait chou blanc lors des élections communales avec les ingrédients genevois.
Par contre, l’UDC revient régulièrement à la charge pour que le canton impose les frontaliers à la source. C’est ce que fait Genève, qui reverse aux communes françaises 3,5% de la masse salariale de leurs ressortissants, soit 194 millions de francs par année.
Vaud pratique le système inverse: la France impose ses travailleurs mais retourne au canton 4,5% des salaires, soit 70 millions de francs. Impossible d’évaluer si Vaud gagnerait bien davantage à les imposer directement. En revanche, la taxation entraînerait des coûts supplémentaires. Le Conseil d’Etat ne songe donc pas à tout chambouler.
Comme Vaud, Neuchâtel demeure une contrée où l’hostilité antifrontaliers reste très mesurée, malgré la présence de 9000 d’entre eux et des problèmes routiers au Locle. Ce sont plutôt les voisins français qui expriment des frustrations face à un rapport pas toujours gagnantgagnant.
Le modèle bâlois. Le bon élève en matière de cohabitation transfrontalière reste le Haut-Rhin, modèle d’imbrication élaboré depuis la Deuxième Guerre mondiale. La région a tenu le record du nombre de frontaliers (env. 50 000), jusqu’à ce que la libre circulation ouvre les vannes sur l’arc lémanique et au Tessin, le premier la dépassant allègrement aujourd’hui.
Politiquement, la question transfrontalière n’existe pas. L’expliquer par la seule absence d’un parti chauvin de type MCG ou Lega dei Ticinesi serait un peu court.
Pour commencer, la topographie bâloise diffère. C’est à pied que l’on passe la frontière, sans même le réaliser, pour arriver à Saint-Louis (Fr.) ou à Lörrach (All.), qui dessinent avec Bâle une seule grande ville. En voiture, la multiplication et l’étalement des routes au long des dizaines de kilomètres de frontières permettent une relative fluidité du trafic, aux antipodes des goulets d’étranglement genevois.
Mais surtout, la ville constitue un cœur régional vers lequel les gens affluent, mais refluent aussi. Sourire aux lèvres, les Bâlois racontent le tiercé gagnant: «Vivre en France, travailler en Suisse et acheter en Allemagne» (où les produits courants sont entre 15 et 30% moins chers que les français, délirants face aux suisses).
«UN ÉCART ENTRE SALAIRES SUISSES ET FRONTALIERS (EN EURO) METTRAIT LES SUISSES SOUS PRESSION.» Serge Gnos, Unia
Au premier abord, la libre circulation n’a pas ébranlé l’équilibre de Bâle. Le nombre de frontaliers est resté incroyablement stable. «Le marché du travail était déjà saturé», explique Hansjürg Dolder, directeur de l’Office de l’économie et du travail. En outre, les emplois se situent de tous les côtés des frontières.
Les grosses entreprises (Ciba, Novartis, Endress+Hauser, etc.) se sont établies des deux côtés du Rhin, où elles emploient des Français ou des Allemands chez eux, qui n’apparaissent ainsi pas dans les statistiques. Un coût du sol bas, des salaires moindres (mais bons par rapport aux locaux) et, avant les accords de libre-échange, un accès facilité au marché national, ont encouragé ces entreprises à jouer sur les frontières. Or, beaucoup ont finalement fermé.
Les Français perdent la main. C’est que le tissu économique bâlois se modifie. «L’industrie et la production en chimie fondent!», s’inquiète Serge Gnos, secrétaire régional d’Unia. Les progrès technologiques et les délocalisations en seraient la cause, alors que le boom de la recherche (R&D), du marketing et des services donnent à l’économie bâloise un nouveau visage.
Pour preuve, les frontaliers stagnent à 12 000 âmes dans le secondaire depuis 1998, alors que ceux du tertiaire sont passés de 14 000 à 21 000. A l’association patronale, Alexander Frei confirme que les exigences de qualifications s’élèvent. Une dynamique désastreuse pour les Français.
Historiquement, les Alsaciens constituaient les deux tiers des effectifs à Bâle, loin devant les Allemands. Mais depuis l’introduction de la libre circulation, le nombre de ces derniers décuple, alors que les Français stagnent à 17 000. Aujourd’hui, ils frôlent la parité.
En Alsace, la montée en puissance des Allemands inquiète. Le problème linguistique apparaît comme premier fautif: si les anciennes générations parlaient encore le dialecte, proche du suisse-allemand, celui-ci a été remplacé par la langue de Molière dans les foyers. Les jeunes ne pipent plus mot d’allemand, ce qui les exclut d’office des métiers de contact, comme la vente.
Plus délicat à reconnaître, se pose aussi le problème de la sousqualification. A l’instance de conseil Infobest Palmrain, la chargée de mission française Fabienne Fournier relaie que «la France, en poussant les jeunes vers le bac plutôt que vers l’apprentissage, s’est privée d’une génération d’artisans qualifiés, très demandés à Bâle». Les atouts des Français auraient baissé au moment où les exigences des Suisses augmentaient.
L’hypothèse fait bondir Jean-Luc Johaneck, président du comité de défense des travailleurs frontaliers du Haut-Rhin. Pour lui, ce serait plutôt les secondos italiens, espagnols ou portugais – de langue maternelle suisseallemande – qui auraient remplacé les Français dans les postes de base.
L’Allemagne, elle, fournit des effectifs à tous les échelons, de la restauration aux cadres, en passant par la santé. Basé à Fribourg- en-Brisgau (70 km de Bâle), Tobias Tobisch voit depuis 2002 ses compatriotes affluer en Suisse et leur fournit des conseils avec sa société Grenzgänger Informations. «Ils viennent de plus en plus loin, de Cologne ou même d’ex-Allemagne de l’Est, où des sociétés suisses font du recrutement direct.»
Sans compter qu’une grande partie a profité de l’ouverture des frontières pour emménager sur sol suisse – en général plutôt des célibataires, alors que les familles préfèrent rester au pays – et disparaissent ainsi des statistiques. Auréolés de leur réputation de rigueur et de ponctualité, les Allemands s’illustrent comme chouchous des employeurs.
La tentation de l’euro. Si la concurrence nouvelle entre Français et Allemands questionne la paix bâloise, c’est surtout la force du franc qui pourrait l’ébranler. Deux entreprises de la région ont annoncé vouloir payer leurs frontaliers en euro. Une différenciation entre employés nationaux et étrangers ne serait-elle pas le ver dans le fruit, capable de pourrir la solidarité régionale?
A Unia, Serge Gnos considère qu’à terme, ce sont les Suisses qui en pâtiront: «Un écart entre salaires suisses et frontaliers mettrait la pression sur les premiers: leurs salaires risqueraient de suivre ou alors, les employeurs pourraient préférer les étrangers à l’embauche.»
C’est au Tessin que la tentation de payer les salaires en euro a fait sa première apparition, en début d’année déjà. Depuis, régulièrement, des tentatives surgissent dans l’industrie d’exportation. Mais Saverio Lurati, secrétaire régional d’Unia, n’évalue qu’à une minorité les frontaliers ainsi lésés. Or, le Tessin renoue là avec une vieille histoire: «Déjà dans les années 1996-97, le gouvernement de Marina Masoni (PLR) avait proposé de les payer en lire italienne», rappelle le syndicaliste.
Globalement, le Tessin souffre plus que les autres régions du dumping salarial, que la libre circulation a exacerbé. «Les différences de salaires avec l’Italie sont plus fortes que celles entre Bâle et la France et l’Allemagne», note Meinrado Robbiani, secrétaire cantonal de l’Organizzazione cristiano-sociale ticinese et conseiller national PDC.
«Vu la hauteur des retenues sociales en Italie, ce qui reste dans la poche du frontalier à la fin du mois est bien supérieur à ce qui reste au travailleur en Italie.» Cela explique l’afflux depuis l’ouverture des frontières (20 000 frontaliers supplémentaires), qui met les salaires, mais aussi les conditions de travail, sous pression.
«La libre circulation a précarisé la situation, explique Meinrado Robbiani, en multipliant le temps partiel, la flexibilité des horaires, les emplois de courte durée.» Une évolution qui s’applique aux étrangers comme aux locaux et dans tous les secteurs, pas uniquement dans la construction ou l’hôtellerie comme on serait tenté de le croire. «Autrefois, les emplois de bureau étaient le domaine des Tessinois, note encore le conseiller national. Mais les frontaliers y sont maintenant engagés massivement.»
En effet, les trois quarts des nouveaux venus ont trouvé un poste dans le tertiaire. Au total, plus de 1 travailleur sur 4 (28%) au Tessin est frontalier. Dans un canton où le taux de chômage est systématiquement plus élevé que la moyenne nationale, la crainte du concurrent étranger – meilleur marché et mieux formé car venu depuis de plus en plus loin – alimente le nationalisme.
Dans ce contexte, l’affront du Conseil d’Etat tessinois passe plutôt mal. Fin juin, il a bloqué 28 millions de francs – la moitié des rentrées fiscales des frontaliers – qu’il aurait dû reverser à l’Italie. Il veut ainsi forcer Rome à biffer la Suisse de sa liste noire des paradis fiscaux et pousser Berne à négocier avec elle un accord de double imposition. Une mesure qui échauffe une fois encore la question des frontaliers.
En chiffres...
246000 frontaliers en Suisse C’est presque 90 000 travailleurs en plus qu’au début de 2002, lorsque la libre circulation a levé les limites à l’octroi de permis de frontalier (G).
Env. 30000 Suisses en France voisine Ces frontaliers de Genève pourraient être représentés au Conseil national, auquel se présentent des Verts.
70 mio de francs d'impôts au canton de Vaud Les frontaliers sur Vaud sont certes imposés en France, mais celle-ci retourne 4,5% de leur masse salariale au canton. Alors que Genève et le Tessin les imposent à la source.
50/50 Allemands et Français à Bâle Historiquement, les Français détenaient deux tiers des postes de frontaliers à Bâle. Mais la perte de leur dialecte et une baisse de qualifications les handicapent face aux Allemands, bien formés et poussés par leur chômage.
28 mio de francs d'impôts gelés par le Tessin Le canton devrait reverser 38% des impôts frontaliers à l’Italie. En juin, il a bloqué l’argent, pour forcer Rome à renégocier un accord de double imposition. Et provoqué ainsi une crise d’Etat.
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