A la lueur d’une torche, dans la nuit noire de Port-au-Prince, Igor m’avertit: «Ce que vous allez voir, sentir, vivre, vous ne pourrez le partager avec personne, même les gens qui vous sont les plus proches. Parce qu’il n’y a pas de mots pour expliquer les vibrations de la chair.» Ce médecin français sait de quoi il parle. Depuis plus de vingt ans, il quitte son hôpital en urgence pour se mettre à disposition sur les lieux de crise. Il a tout connu. Mais n’en tire aucune gloire. Avec un peu de recul, je sais déjà qu’Igor a raison. Et pour un journaliste – censé rapporter, communiquer, transmettre – la frustration est réelle. Certes, on peut raconter les sauvetages, montrer les montagnes de dépouilles, décrire les conditions de vie précaires, les immeubles qui n’ont pas résisté à la fureur de la terre, l’aide humanitaire héroïque ou désorganisée, les batailles géopolitiques. Mais cela restera toujours partiel, incomplet.
Il manquera toujours ces éléments qui se gravent au plus profond des tripes. Comme le vertige face à la masse, l’agression de la poussière des débris, la panique lors des répliques, l’accoutumance honteuse qui protège de l’odeur pesante des cadavres, le sentiment d’impuissance. Une troisième dimension que les plus belles images et les phrases les mieux construites ne pourront jamais rendre. Trop subjective ou trop intime. Par pudeur aussi.
Enfin, il y a cette quatrième dimension, inacessible, à mi-chemin entre la vie et la mort. Elle se niche au plus profond de l’âme de ces gens debout, physiquement entiers, mais psychiquement détruits. Qui pour avoir la paix font l’économie de la parole, baissent le regard. Ce ne sont pas des victimes au sens des décomptes. Au mieux des sans-abri. Pourtant, c’est dans les gravats de leur esprit que l’horreur restera coincée. Un ultime abîme sans retour possible, que l’on ne découvrira jamais dans aucun média.
IL N’Y A PAS DE MOTS POUR EXPLIQUER LES VIBRATIONS DE LA CHAIR.
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