Des explosions, des incendies, quatre réacteurs endommagés, des particules radioactives relâchées dans l’atmosphère. Le Japon est en état d’alerte nucléaire maximale depuis que le site de Fukushima, situé sur la côte nord-est, fait l’objet d’un accident qualifié de «majeur». De quoi susciter les plus vives inquiétudes, dans l’archipel mais aussi dans le reste du monde.
Une préoccupation de plus pour le pays qui traverse «la crise la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale», selon les termes du premier ministre, Naoto Kan. Vendredi 11 mars, un tremblement de terre de magnitude 9 sur l’échelle de Richter a fortement ébranlé le pays.
Il a aussi engendré un tsunami dont les vagues de dix mètres de haut ont ravagé la côte nord-est, la plus proche de l’épicentre du séisme. Ces deux phénomènes particulièrement violents ont fait au moins 10 000 victimes et provoqué des dégâts matériels dont le coût pourrait s’élever à plus de 160 milliards de francs, selon une première estimation de Credit Suisse.
Comme si cela ne suffisait pas, la crainte de la catastrophe nucléaire plane désormais et tous les regards se tournent vers le site de Fukushima, où quatre réacteurs ont été endommagés, leur cœur ayant partiellement fondu. A l’heure où nous mettons sous presse (mardi soir), les enceintes de confinement avaient tenu bon et le pire semblait avoir été évité.
Mais quelle que soit l’évolution de la situation dans les prochains jours et les semaines à venir, cet accident majeur a déjà eu des répercussions, en Suisse et ailleurs et il devrait freiner le développement du nucléaire civil.
Un accident unique dans l'histoire du nucléaire. Le tremblement de terre qui a ébranlé le Japon est le quatrième en importance depuis 1900, date à laquelle on a commencé à mesures les magnitudes, au point que l’archipel nippon se serait déplacé de quelque 2 m 50, selon l’Institut de géophysique américain. Pourtant, les centrales nucléaires n’en ont pas été affectées. Leurs réacteurs ont été automatiquement arrêtés, selon les procédures d’urgence en vigueur.
Le site de Fukushima, qui abrite deux centrales Daiichi et Dai-Ni, distantes d’une douzaine de kilomètres, n’a en revanche pas résisté à l’assaut du tsunami. Alors que les lignes électriques qui alimentaient Fukushima Daiichi de l’extérieur avaient été coupées par les dégâts provoqués par le séisme, ce sont les groupes électrogènes de secours qui ont été endommagés par l’arrivée des vagues. Avec pour conséquence une panne du système de refroidissement des réacteurs.
C’est là qu’est l’origine du problème. Car on ne stoppe pas une centrale nucléaire comme on éteint une ampoule électrique. Les réactions en chaîne amorcées avant l’arrêt se poursuivent, générant des produits de fission, et donc de la chaleur. Du fait de cette «puissance résiduelle», explique Jean-Marc Cavedon, chef du département électricité nucléaire et sûreté de l’Institut Paul Scherrer (PSI) à Villigen, «la température ne baisse pas immédiatement».
L’exploitant de la centrale, Tokyo Electric Power Co (Tepco), n’avait pas d’autre choix que de noyer les réacteurs avec de l’eau de mer dans les réacteurs pour les refroidir. Afin de limiter la pression qui montait à l’intérieur et d’éviter l’effet cocotteminute, il a aussi relâché de la vapeur d’eau.
Mais celle-ci contenait de l’hydrogène. Produit sous l’effet combiné de l’échauffement du combustible et des gaines métalliques qui l’entourent, il s’était accumulé dans les parties supérieures de la structure. Au contact de l’air, il a explosé soufflant le toit et les murs du bâtiment.
Ce processus a d’abord affecté, samedi, le réacteur N° 1 de Fukushima Daiichi (qui en abrite six), avant de se reproduire lundi dans le N° 3 et le lendemain dans le N° 2. Ce jourlà, «la situation s’est aggravée», selon Bruno Pellaud, vice-président du Forum nucléaire suisse.
Un incendie s’est déclaré près du No 4, en maintenance au moment du séisme, dans une piscine renfermant des combustibles usagés. La forte dose de radioactivité qui s’est dégagée fait dire à Bruno Pellaud que l’on «entre dans une période où la situation devient critique, à court et à long terme».
Certes, la vapeur qui avait été relâchée auparavant contenait déjà des éléments radioactifs. Des gaz rares comme du xénon, du krypton et de l’argon, «dont la durée de vie n’excède pas quelques heures», précise Georges Piller, chef de la division de radioprotection de l’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire. Cela n’était, selon lui, «pas dramatique». D’autant, ajoute Jean-Marc Cavedon, que ces éléments «sont chimiquement neutres pour l’organisme».
Ces ventilations avaient aussi disséminé dans l’atmosphère de l’iode 131 et du césium 137 qui, eux, ont un impact sur la santé. Vingt-neuf personnes travaillant sur le site ont d’ailleurs été contaminées. Mais le feu a encore aggravé la situation, au point que l’accident a été surclassé au niveau de gravité 6 sur l’échelle internationale des événements nucléaires et radiologiques qui en compte 7.
Les autorités nippones ont, elles aussi, réagi. Durant le weekend, elles avaient déjà recommandé l’évacuation des 70 000 habitants vivant dans un rayon de 20 kilomètres autour du site. Mardi, elles ont reconnu qu’il y avait un taux de radioactivité élevé autour de la centrale et elles ont étendu le périmètre de sécurité, recommandant aux 140 000 personnes présentes dans une zone de 30 kilomètres de rester calfeutrées chez elles.
Un avenir incertain. Comment la situation peut-elle évoluer à Fukushima? Difficile de le dire, car chaque jour apporte la nouvelle d’une explosion ou d’un incendie. Sans compter que les piscines renfermant du combustible usagé constituent un nouveau sujet de préoccupation: leur niveau d’eau a baissé, laissant une partie des barres à l’air libre. Mais les principales craintes concernent le devenir des réacteurs dont les coeurs ont partiellement fondu.
Même si de nouvelles explosions endommagent d’autres réacteurs du site, on peut espérer que l’exploitant parviendra à stabiliser leurs coeurs en continuant à les refroidir et à les ventiler. Cela augmenterait la radioactivité dans l’atmosphère, mais les dégâts seraient limités, d’autant que les vents, soufflant en direction du Pacifique, semblent favorables. «Le temps joue pour nous, souligne Jean-Marc Cavedon.
A mesure que les jours passent, on a de moins en moins d’énergie dans le système.» On se retrouverait alors dans une situation proche de celle de la centrale américaine de Three Mile Island, dont le coeur avait partiellement fondu en 1979. Ce premier accident dans l’histoire du nucléaire civil «n’avait pas eu d’impact sur la population», rappelle Jean-Marc Cavedon.
Bruno Pellaud est plus inquiet, essentiellement du fait des prévisions géographiques et météorologiques. «Les sismologues japonais prévoient de nouvelles répliques du séisme», nous disait-il quelques heures avant qu’une nouvelle secousse se manifeste mardi au sudouest de Tokyo. «Par ailleurs, la température dans la région est de -1 à -3 °C et l’on annonce des chutes de neige. Ces conditions sont tellement exceptionnelles que cela devient impossible de travailler normalement.»
Si l’exploitant ne parvenait pas à refroidir suffisamment le combustible, on pourrait alors craindre le pire: les enceintes de confinement, qui maintiennent l’essentiel des éléments radioactifs à l’intérieur des réacteurs, pourraient céder. Pour l’instant, bien que celle entourant le réacteur No 2 ait été endommagée par les explosions, ces barrières de protection ont tenu bon.
«Si l’on n’arrivait pas à contrôler la pression à l’intérieur du réacteur, il pourrait y avoir des brèches dans l’une ou l’autre de ces enceintes, dit Jean-Marc Cavedon. Toutefois, le réacteur ne se retrouverait pas pour autant à ciel ouvert», comme cela a été le cas à Tchernobyl, centrale qui était dépourvue d’enceinte de confinement.
Pour l’heure, nul n’envisage donc que Fukushima puisse subir une catastrophe de l’ampleur de celle de la centrale ukrainienne qui, outre des éléments radioactifs volatils, avait dégagé des particules lourdes qui ont longtemps persisté dans le sol.
La gifle à la reprise nucléaire. Reste que l’accident tombe à un moment charnière. A six semaines du vingt-cinquième anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl, le monde ne s’était jamais montré aussi favorable au nucléaire. Quinze pays construisent actuellement des réacteurs (65 au total), qui s’ajouteraient aux 442 en fonction dans le monde (voir encadré en page 19).
Début février, l’Union européenne est même parvenue à lui faire accepter le label «d’énergie décarbonée», qui place le nucléaire aux côtés des énergies renouvelables dans les plans européens. En Suisse aussi, le «oui» consultatif des Bernois sur la construction d’une nouvelle centrale à Mühleberg le 13 février a confirmé le retour populaire au nucléaire.
Globalement, cette tendance mondiale se reflétait dans l’organisation d’un sommet de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), le 20 avril prochain à Kiev, intitulé «Sécurité pour le futur». Son ambition? «Distribuer de l’information en langage clair pour aider à combattre la peur et l’anxiété des habitants locaux face aux radiations et disperser les conceptions erronées [sur le nucléaire] qui persistent encore.» Un angélisme joliment anachronique.
Alors que la marée noire dans le golfe du Mexique l’an dernier avait poussé à voir en l’atome une énergie propre et sûre, les images du nuage radioactif sur Fukushima balaient cette dignité verte. Sur toute la planète, le doute s’insinue. La Suisse est une des premières à avoir réagi avec la suspension des procédures de construction de trois centrales.
En France, les Verts exigent un référendum, via leurs icônes Nicolas Hulot et Daniel Cohn-Bendit, alors que les socialistes se tiennent prudemment à l’écart, se refusant à rejeter le nucléaire; c’est que la France y puise 75% de ses besoins énergétiques, contre 40% pour la Suisse. En Allemagne, où le débat nucléaire enflamme la société depuis l’an dernier, le calendrier fait la part belle aux opposants à l’atome.
Prévue de longue date, la chaîne humaine antinucléaire organisée au lendemain du tremblement de terre s’est déroulée sur 45 km et a drainé 60 000 personnes au lieu des 40 000 escomptées. Finalement, la chancelière Angela Merkel s’est rangée derrière un moratoire de trois mois sur la prolongation de l’exploitation des centrales.
Elle a aussi annoncé la fermeture provisoire des sept plus vieux réacteurs nucléaires du pays. Aux Etats-Unis, des sénateurs appellent eux aussi à planter sur les freins. Au final, seule la Chine se montre imperméable aux craintes planétaires. Trois jours après l’accident, l’Empire du Milieu a annoncé sans ciller la construction d’une quarantaine de réacteurs, y compris sur les côtes.
L'accident en chiffres
4 réacteurs du site de Fukushima ont été endommagés.
70 000 personnes vivant dans un rayon de 20 km de la centrale ont été évacuées.
140 000 habitants de la zone située à moins de 30 km du site ont été confinés à leur domicile.
50 ingénieurs et techniciens travaillent toujours sur le site de Fukushima.
L'empire du nucléaire
A l’heure actuelle, 443 réacteurs nucléaires sont en activité (une centrale peut contenir plusieurs réacteurs), ce qui représente 14% de l’électricité produite dans le monde, selon la World Nuclear Association. Pour soutenir cette puissance de 377 750 mégawatts, 69 000 tonnes d’uranium sont nécessaires.
Sans surprise, la Chine et l’Inde ont le plus grand nombre de projets: 50 planifiés et plus d’une centaine en discussion pour la première, 18 et une quarantaine pour la seconde. Plusieurs pays absents des tableaux ont par ailleurs planifié la construction d’une ou deux centrales, comme le Bangladesh, la Biélorussie, l’Indonésie, le Kazakhstan ou les Emirats arabes unis.

Suisse
Une centrale peut-être, mais pas deux

L’avenir des projets de centrales se joue en partie au Japon. Fukushima change la donne. Cet avis – avoué en aparté – d’un dirigeant politique du camp bourgeois ne laissait rien présager de bon lundi 14 mars pour les partisans du nucléaire alors que la situation ne cessait de s’aggraver sur le site de Fukushima.
La ministre de l’Energie Doris Leuthard a en tout cas réagi très vite en suspendant toutes les procédures d’autorisation de trois nouvelles centrales présentées par les groupes Alpiq, Axpo et FMB (Forces motrices bernoises).
Cette décision, bien accueillie par les trois requérants, a pourtant divisé les partis politiques. A droite, plusieurs députés l’ont critiquée. Modérément, dans le cas du président de la commission de l’environnement et de l’énergie Jacques Bourgeois (PLR/FR): «J’ai été étonné.
J’aurais préféré qu’on attende d’en savoir plus sur les causes de l’accident.» De son côté, l’UDC bernois Jean-Pierre Graber a regretté une perte de temps de deux, voire trois ans: «Nous ne pourrons pas voter sur le nucléaire avant 2015, voire 2017.»
Très vite, les écologistes ont réclamé un débat urgent sur le nucléaire, ce qui a déclenché l’ire de la droite, arguant qu’il était déplacé de récupérer cette tragédie à des fins politiques. «Ceux qui nous reprochent cela feraient mieux de répondre sur le fond du problème et d’arrêter de prendre les gens pour des imbéciles en affirmant que tout va bien avec le nucléaire», s’est énervée Isabelle Chevalley, la présidente du mouvement Ecologie libérale.
Certes, la Suisse est loin de connaître des conditions comparables au Japon. Les secousses sismiques n’y atteindront jamais une magnitude de 9 sur l’échelle de Richter (nos centrales sont sécurisées jusqu’au niveau 7) et il ne s’y produira jamais de tsunami. Il n’empêche: après Fukushima, c’est un tout nouveau débat qui s’engage sur le nucléaire. Politiquement, la deuxième centrale souhaitée par les électriciens est déjà morte.
En construira-t-on tout de même une grande? Certains élus pronucléaires avouent qu’ils ont été ébranlés par cet accident. «Je ne l’aurais pas pensé imaginable dans un pays aussi bien préparé contre les tremblements de terre que le Japon», confie le Glaronais This Jenny.
Il faudra désormais prendre des mesures de sécurité supplémentaires». De son côté, le PDC qui jouera le rôle d’arbitre dans le débat, n’a pas indiqué quel scénario il privilégierait. Trop tôt pour le faire, selon son président Christophe Darbellay. «Aujourd’hui, se priver des 40% d’énergie nucléaire est quasiment impossible.»
Sécurité
Un risque de catastrophe de 1 sur 100 000
La centrale de Fukushima abrite des réacteurs à eau bouillante (REB) qui, comme ceux de Mühleberg, ont été mis en service au début des années 70 et avaient été conçus dans la décennie précédente. Il s’agit donc d’anciens réacteurs, mais «leur sécurité a été constamment améliorée», souligne Georges Piller, chef de la division de radioprotection de l’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire.
Dans les tout premiers réacteurs installés, on estimait «à 1 sur 1000 par réacteur et par an la probabilité qu’il y ait une fusion du cœur», précise Jean-Marc Cavedon, chef du département d’énergie nucléaire et sûreté à l’Institut Paul Scherrer. Aujourd’hui, selon cet expert, ce risque est descendu à «1 sur 100 000, au Japon comme en Suisse».
Les réacteurs pressurisés européens EPR dits de «troisième génération» qui sont en construction devraient encore améliorer ce niveau de sûreté et réduire le risque à 1 sur 1 million. Reste que dans leurs calculs, les concepteurs de ces structures n’ont pas pris en compte un enchaînement de catastrophes naturelles comme celui, particulièrement violent, qui vient de frapper le Japon. Réflexion
La catastrophe, enjeu philosophique

Le 1er novembre 1755, Lisbonne est rasée par la conjonction d’un tremblement de terre, d’un raz-de-marée et d’un incendie. Le désastre fait 60 000 victimes. Il suscite une controverse restée fameuse entre Rousseau et Voltaire sur la question du mal, dont l’homme serait – ou non – le seul responsable.
Deux siècles et demi plus tard, le même débat était convoqué par l’exposition Scénario catastrophe organisée en 2007 au Musée d’ethnographie de Genève. Les questions philosophiques soulevées par cette exposition et son catalogue (Ed. MEG/Infolio) restent plus que jamais d’actualité.
Scénario catastrophe examinait comment les sociétés perçoivent, vivent et interprètent de tels désastres. C’est la perception de ces événements qui nous bouleverse, non eux-mêmes en particulier, rappelaient les organisateurs. Ce qui fonde une catastrophe, c’est bien la présence de l’homme et de sa vulnérabilité. Autre constat: s’ils bouleversent les structures humaines, les désastres sont aussi d’importants facteurs de changements et de recommencements.
L’exposition évoquait des penseurs de la catastrophe comme Paul Virilio. Celui-ci pointe l’instrumentalisation de ces drames, phénomène ancien qui est amplifié par les nouveaux moyens de communication et de médiatisation. L’émotion publique prend alors le pas sur l’opinion publique, dégageant de l’espace à la peur. La récupération de cette même peur est un outil très efficace pour faire passer un discours, par exemple politique.
Le philosophe Jean-Pierre Dupuy plaide, lui, pour un «catastrophisme éclairé». Pour lui, c’est l’évidence: une société à ce point obsédée par le progrès, la science et la technologie en viendra un jour ou l’autre à s’autodétruire. Sauf si elle prend le temps de se donner les moyens d’agir et de changer ses façons de penser.
La catastrophe est un destin et une fatalité que nous restons libres d’écarter: «L’avenir est notre extérieur, écrit Jean-Pierre Dupuy dans sa Petite métaphysique des tsunamis (Ed. du Seuil), le levier qui doit nous permettre de nous élever au-dessus de nous-mêmes et de découvrir un point de vue d’où nous pourrons contempler l’histoire de notre espèce et, peutêtre, lui donner un sens». LUC DEBRAINE
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