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L’éternel fumet du scandale

Par Michel Audétat - Mis en ligne le 19.10.2009 à 16:39

Jacques Chessex a bâti son œuvre au milieu des disputes. Sans lui, la vie littéraire en Suisse romande aurait sombré dans l’ennui.

Du romancier Hervé Bazin, qui soulignait son âge en tentant de le dissimuler, Jacques Chessex m’avait dit un jour: «Il se survit.» Pareil sort lui aura été épargné; l’écrivain vaudois est mort comme il a vécu, le verbe clair, prêt à livrer bataille, en tirant brusquement sa révérence au milieu des vapeurs méphistophéliques d’une dispute. Il aura été un homme fidèle à sa terre, à ses maîtres, à ses hautes ambitions littéraires, mais aussi à sa réputation: Jacques Chessex n’a jamais cessé d’être scandaleux.

On a peut-être oublié par quelle clameur indignée fut accueilli son Carabas (1971) en Suisse romande. Les gardiens du bon goût ne lui pardonnaient ni son style ni son tempérament, qui étaient du même tonneau: vif, baroque, sanguin, furieux, violemment transgressif. A 36 ans, Jacques Chessex se décrivait en garçon instable, déjà divorcé deux fois, qui connaissait «peu de plaisirs comparables à celui de boire en disputant». L’écrivain célébrait le vin blanc et la chair fraîche. Il descendait en poète au plus bas de lui-même, fouillant les ténèbres avec la lampe du calviniste au front. C’était un chant de perdition qui dérangeait un pays habitué à rentrer ses appétits et ses colères.

Rappel à l’ordre.

Un nouveau Chessex serait né le 1er janvier 1988. Du jour où il arrêta de boire, on vit se produire une métamorphose. Il avait la moustache tombante de Flaubert; il aurait bientôt la barbe blanchie du vieux sage. Il mincit. Son écriture s’épura. Les couleurs automnales de la mélancolie s’installèrent dans ses livres. Ayant déserté les cafés de Lausanne, il devint cet ermite de Ropraz que l’Ecclésiaste semblait avoir rappelé à l’ordre. Jacques Chessex se disait apaisé, allégé, «désencombré». On le crut. Du moins, on fit mine de le croire.

La bête, on ne tarderait pas à s’en apercevoir, ne dormait que d’un œil. On s’épuiserait à vouloir recenser toutes les querelles auxquelles son nom a été mêlé depuis vingt ans. Sous l’habit de l’anachorète, Jacques Chessex gardait la dent dure. Comme avant, il y eut des fâcheries retentissantes. Des portes claquées. D’âpres polémiques qui transformèrent la thébaïde de Ropraz en nid de mitrailleuse. En 1997, las d’être pris pour cible, il fit même donner l’artillerie lourde en publiant le plus terrible pamphlet jamais paru en Suisse romande: Avez-vous déjà giflé un rat? Plus récemment, son dernier roman, Un Juif pour l’exemple, a mis sa ville natale de Payerne en ébullition.

Sans doute entrait-il dans ces scandales quelque chose de mimétique. Dans un de ses plus beaux livres, L’imparfait, Jacques Chessex interprète sa vie longtemps chaotique comme une manière de reproduire les désordres qui, rendus publics, avaient conduit son père au suicide. Peut-on jamais se réconcilier avec la société qui a armé le bras de son père? Il détestait par-dessus tout les «justes» autoproclamés qui s’autorisent le mal au nom du bien.

Désencombré et encombrant.

Tout compte fait, Jacques Chessex n’a sûrement pas changé autant qu’il l’a prétendu. Le marquis de Carabas a continué de se promener dans son œuvre. Le baroque, le bizarre, le monstrueux, on retrouve tout cela dans des livres récents comme Le vampire de Ropraz (2007), mais aussi dans son travail de peintre. Tout en s’affirmant «désencombré», il a toujours été tenté de suivre la pente de l’excès qui le rendait si encombrant en Suisse romande. Il est vrai que le besoin de déplaire se mêlait au désir d’être reconnu. En cela, Jacques Chessex fut ambivalent. Comme le furent aussi ses détracteurs qui lui reprochaient ses intrigues, ses postures, ses ruses patelines, mais présentaient ses lettres d’insultes comme autant de brevets attestant de leur propre importance littéraire. Dans le scandale Chessex, tout le monde aura été complice. Pendant des dizaines d’années, ce grand écrivain s’est dévoué pour que la vie des lettres en Suisse romande échappe à l’ennui.

Qui s’en plaindra? On peut déplorer la vanité de la comédie littéraire, trouver médiocres les passions qui l’agitent, voire mépriser tout romancier qui n’aurait pas, comme Julien Gracq, la force de décliner un prix Goncourt. Mais on peut aussi préférer cette comédie à ce qui lui succède lorsqu’elle reflue. La morne indifférence. La paix des cimetières.






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